[Suite]
On touchait précisément à l’heure magique de la nuit quand Ichabod, lourd de cœur et la tête baissée, reprit le chemin du logis, le long des flancs des collines élévées qui dominent Tarry Town, et qu’il avait si gaiement traversées dans l’après-midi. La nature était aussi lugubre que lui. À ses pieds, tout au fond, le Tappaan Zee étendait sa sombre et indistincte masse d’eau, où se voyait çà et là le mât élancé d’un sloop à l’ancre sous la côte. Au milieu du silence de mort de minuit, il pouvait même entendre l’aboiement du chien de garde veillant sur la rive opposée de l’Hudson ; mais il était si vague, si faible, qu’il lui donnait seulement l’idée de son éloignement de ce fidèle compagnon de l’homme. De temps à autre, aussi, le coquerico longtemps suspendu d’un coq éveillé par erreur s’échappait au loin, bien au loin, de quelque métairie perdue entre les collines, — mais à son oreille c’était comme un bruit rêvé. Aucun signe de vie n’apparaissait aux environs, si ce n’est parfois le mélancolique gazouillement d’un grillon, ou bien encore le cri perçant et guttural d’une grenouille, parti d’un marais voisin, comme si elle eût mal dormi et se fût retournée tout à coup dans son lit.
Toutes les histoires de fantômes et de lutins qu’il avait entendues dans la soirée lui revinrent alors en foule à l’esprit. La nuit se faisait de plus en plus noire ; les étoiles semblaient plonger plus avant dans le ciel, et des nuages chassés par le vent les dérobaient parfois à sa vue. Il ne s’était jamais senti si lugubrement isolé, et puis il approchait de l’endroit même où l’on avait placé la scène de mainte histoire de revenant. Au milieu de la route se dressait un énorme tulipier qui, semblable à un géant, s’élevait au-dessus de tous les autres arbres du voisinage et formait une sorte de point de repère. Ses branches étaient pleines de nœuds et fantastiques, assez grosses pour servir de troncs à des arbres ordinaires, et leurs ramifications descendaient presque jusqu’à terre pour s’élancer de nouveau dans l’air. Il se rattachait à la tragique histoire du malheureux André, qui avait été fait prisonnier tout près de là. Le vulgaire le regardait avec un mélange de respect et de superstition, tant par sympathie pour le sort de celui dont la mauvaise étoile lui avait fait porter le nom, qu’à cause des récits d’apparitions étranges et de funèbres lamentations que l’on faisait à son sujet.
Comme Ichabod approchait de cet arbre sinistre, il se mit à siffler ; il s’imagina qu’on répondait à son sifflement : ce n’était qu’une rafale qui passait furieuse, balayant les branches sèches. Quand il fut un peu plus près, il crut voir quelque chose de blanc se balancer au milieu de l’arbre : — il fit une pause et cessa de siffler, mais en regardant plus attentivement il découvrit que c’était un endroit où l’arbre avait été touché par la foudre, et où la partie blanche du bois restait à découvert. Tout à coup il entendit un gémissement, — ses dents claquèrent et ses genoux choquèrent contre la selle ; ce n’était que le frottement d’une grosse branche contre une autre, tourmentées qu’elles étaient par le vent. Il dépassa l’arbre sans encombre, mais de nouveaux périls l’attendaient.
À deux cents yards de l’arbre environ, un petit ruisseau traversait la route et plongeait dans un vallon marécageux, à l’épais ombrage, connu sous le nom de marais de Wiley. Quelques blocs informes placés côte à côte servaient de pont pour franchir ce courant. Du côté de la route où le ruisseau entrait dans le bois, un massif de chênes et de châtaigniers, entrelacés d’un épais tissu de ceps de vigne sauvage, y répandait une caverneuse obscurité. Passer ce pont constituait la plus rude épreuve. C’était précisément à cette place que le malheureux André avait été arrêté ; c’était sous le couvert de ces châtaigniers et de ces ceps de vigne qu’étaient cachés les farouches soldats qui le surprirent. Ce courant a toujours depuis été considéré comme un endroit où il revenait, et ce sont des sentiments de terreur que ceux de l’écolier qui doit y passer seul une fois la nuit venue.
Comme il approchait du ruisseau, son cœur commença à battre ; il fit appel, cependant, à toute sa résolution, donna à son cheval une demi-douzaine de coups de pied dans les côtes, et essaya de s’élancer bravement sur le pont ; mais au lieu de charger, le vieil animal pervers fit un mouvement latéral et courut obliquement sur la palissade. Ichabod, dont ce retard augmentait les craintes, tira les rênes de l’autre côté et lui allongea de vigoureux coups avec le pied contraire : ce fut en vain. Son coursier partit, il est vrai, mais ce fut seulement pour plonger dans la partie opposée de la route, au milieu d’un hallier d’aunes et de broussailles. Le malheureux maître d’école y alla lors en même temps du fouet et des talons sur les côtes décharnées du vieux Gunpowder, qui bondit en avant, reniflant et soufflant, mais vint s’arrêter tout court juste auprès du pont, et si brusquement qu’il faillit envoyer son cavalier s’étendre tout de son long par-dessus sa tête. En ce moment même un bruit de pas s’enfonçant dans la bourbe du côté du pont frappa l’oreille tendue d’Ichabod. Il vit quelque chose de colossal, d’informe, de noir et d’imposant, dans l’ombre épaisse du massif sur le bord du ruisseau. Cela ne bougeait pas, mais semblait ramassé dans l’obscurité comme un monstre gigantesque prêt à s’élancer sur le voyageur.
Les cheveux du pédagogue épouvanté se dressèrent de terreur sur sa tête. Que faire ? tourner bride et s’enfuir ? il était maintenant trop tard ; et puis, quelle chance avait-il d’échapper à un fantôme ou à un lutin, si tel il était, qui pouvait chevaucher sur les ailes du vent ? Appelant donc à son aide un semblant de courage, il demanda d’une voie tremblotante : — « Qui êtes-vous ? » Il ne reçut aucune réponse. Il réitéra sa demande d’une voix encore plus agitée. Cette fois encore il n’obtint pas de réponse. Une fois de plus il laboura les flancs de l’inflexible Gunpowder, et, fermant les yeux, entonna un air de psaume avec une ferveur involontaire. Au même instant l’objet indécis de ses alarmes se mit en mouvement, et d’un effort, d’un bond, se planta tout à coup au milieu de la route. Bien que la nuit fût noire et lugubre, cependant on pouvait maintenant jusqu’à un certain point discerner la forme de l’inconnu. Il se trouva que c’était un cavalier de large carrure, monté sur un cheval noir à vigoureuse charpente. Il ne donnait aucun signe d’hostilité ni de sympathie, mais se tenait à l’écart sur le bord de la route et se mouvait lentement sous l’œil éteint du vieux Gunpowder, qui avait enfin surmonté sa frayeur et son obstination.
Ichabod, qui ne se sentait aucun goût pour cet étrange compagnon de minuit et se souvenait de l’aventure de Brom Bones avec le Hessois galopant, stimula son coursier, dans l’espoir qu’il le laisserait derrière lui. Mais l’étranger fit prendre la même allure à son cheval. Ichabod ramena le sien et ne marcha plus qu’au pas, croyant bien qu’il serait dépassé : — l’autre fit de même. Alors le cœur commença à lui manquer ; il s’efforça de reprendre son air de psaume, mais sa langue desséchée s’attacha au palais et il ne put seulement achever une portée. Il y avait quelque chose de mystérieux et de glaçant dans le silence bizarre et chagrin de cet obstiné compagnon. Ce silence eut bientôt son effrayante explication. En gravissant un monticule qui faisait se détacher vigoureusement sur le ciel la forme de son compagnon de route, d’une taille gigantesque, et enveloppée dans un manteau, Ichabod fut saisi d’horreur en découvrant qu’il n’avait pas de tête ! — Mais son horreur s’accrut encore davantage en observant que cette tête, qui aurait dû reposer sur ses épaules, il la portait devant lui sur le pommeau de la selle ; alors sa terreur devint du désespoir ; il fit pleuvoir une grêle de coups de pied et de horions sur Gunpowder, espérant, par un mouvement soudain, échapper à son compagnon : — mais le spectre partit du même élan que lui. Ils se précipitèrent alors en avant, sans s’inquiéter de rien, les pierres volant et les étincelles jaillissant à chaque bond. Les légers vêtements d’Ichabod flottaient au vent pendant qu’il projetait au-dessus de la tête de son cheval, dans l’ardeur de sa fuite, son grand corps efflanqué.
Ils avaient alors atteint la route qui mène au Vallon endormi ; mais Gunpowder, qui semblait possédé par un démon, au lieu de continuer à s’y maintenir, tourna bride et, descendant la colline, plongea tête baissée vers la gauche. Ce chemin conduit à travers un vallon sablonneux ombragé par des arbres pendant un quart de mille environ ; c’est en cet endroit que se trouve le pont fameux dans l’histoire du fantôme, et précisément au delà se gonfle le tertre vert sur lequel est assise l’église aux murs blanchis à la chaux.
Cependant la terreur panique qui s’était emparée de l’animal avait donné dans la poursuite un avantage évident à son triste cavalier, quand, juste comme il avait à demi traversé le vallon, les sangles de la selle cédèrent, et qu’il la sentit s’échapper, glisser sous lui. Il la saisit par le pommeau, et s’efforça de la tenir ferme, mais en vain ; il n’eut que le temps de se préserver d’une chute en jetant ses bras autour du cou du vieux Gunpowder, car une seconde après la selle tombait à terre et il entendait son persécuteur la fouler aux pieds. Un instant la terreur que lui inspirait le courroux de Hans Van Ripper traversa son esprit, — car c’était sa selle des dimanches ; mais ce n’était pas le moment des craintes légères ; le fantôme était là, sur son dos, et (le maladroit cavalier qu’il était !) il avait beaucoup à faire de se maintenir en place ; glissant parfois d’un côté, parfois d’un autre, et quelquefois cahoté sur l’arête élevée de l’épine dorsale de son coursier, avec une violence qui menaçait, il ne ne craignait que trop, de le séparer en deux.
Une éclaircie au milieu des arbres vint le ranimer et lui faire concevoir l’espérance que le pont de l’église était proche. La vacillante réflexion dans le sein du ruisseau d’une étoile au front d’argent lui prouva qu’il ne se trompait point. Il voyait les murs de l’église jeter de ténébreuses lueurs sous les arbres qui l’abritent. Il reconnut l’endroit où le fantôme rival de Brom Bones avait disparu. « Si je puis seulement atteindre le pont, se dit Ichabod, je suis sauvé. » Au même moment il entendit le noir coursier qui haletait et soufflait tout derrière lui ; il s’imagina même sentir sa brûlante haleine. Un autre coup de pied convulsivement donné dans les côtes, et le vieux Gunpowder s’élança sur le pont ; il passa comme la foudre sur les planches retentissantes, gagna le bord opposé, et alors Ichabod jeta un regard derrière lui pour voir si son persécuteur s’évanouirait, suivant la règle, dans un sillon de feu et de soufre. En ce moment même il vit le fantôme qui se dressait sur ses étriers, et qui précisément s’apprêtait à lui lancer sa tête. Ichabod essaya d’éviter l’effroyable projectile, mais trop tard. Elle rencontra son crâne avec un bruit épouvantable ; — il fut renversé tout de son long dans la poussière, et Gunpowder, le coursier noir et le Cavalier fantôme passèrent près de lui comme un tourbillon.
Le lendemain matin on trouva le vieux cheval, veuf de sa selle et la bride sous les pieds, qui, le plus gravement du monde, broutait l’herbe à la porte de son maître : Ichabod ne parut pas à déjeuner ; — l’heure du dîner arriva, pas d’Ichabod. Les enfants s’amassèrent devant l’école et vaguèrent paresseusement le long des bords du ruisseau ; pas de maître d’école. Hans Van Ripper commença lors à éprouver quelque inquiétude sur le sort du pauvre Ichabod et de sa selle. Une enquête fut ouverte, et après d’actives investigations on finit par tomber dans sa trace. Sur une partie de la route qui menait à l’église on trouva la selle, foulée aux pieds et couverte de boue ; des traces de sabots de chevaux profondément empreints sur le sol, qui dénotaient évidemment une course furieuse, furent suivies jusqu’au pont, au-delà duquel, sur un point du ruisseau où l’eau coulait noire et profonde, fut découvert le chapeau du malheureux Ichabod, et tout auprès une citrouille en éclats.
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Sleepy Hollow, la légende du cavalier sans tête
C’était un lieu charmant et fécond en pavots,
En songes voltigeant devant l’œil demi clos,
En magiques châteaux aux nuages qui passent,
Châteaux montant toujours, qui jamais ne s’effacent.
Le Château de l’Indolence.
Au fond de l’une des criques spacieuses qui dentèlent la rive orientale de l’Hudson, vers cette large expansion du fleuve dénommée par les anciens navigateurs hollandais le Tappaan Zee, et où toujours ils diminuaient prudemment de voiles et imploraient la protection de saint Nicolas quand ils passaient, se trouve un petit bourg marchand ou port rustique que quelques-uns appellent Greensburgh (Vert-Bourg), mais qui est plus généralement et plus justement connu sous le nom de Tarry Town (Muse-Bourg). Ce nom lui fut donné, dit-on, au temps jadis par les bonnes femmes des pays adjacents, à cause du penchant invétéré de leurs époux à s’attarder dans la taverne du village les jours de marché. Qu’il en soit ce qu’il voudra, je ne garantis pas le fait, mais le relate simplement, afin d’être précis et de faire autorité. Non loin de ce village, peut-être à trois milles de là, est une petite vallée, ou plutôt un renfoncement du sol, au milieu de collines élevées, qui est un des endroits les plus calmes du monde entier. Un petit ruisseau la traverse mollement, faisant juste assez de bruit pour vous inviter au sommeil ; et le sifflement fortuit d’une caille ou le cri discordant d’un pivert est à peu près l’unique son qui jamais interrompe cette uniforme tranquillité.
Je me souviens qu’au temps de mon adolescence mon premier exploit à la chasse à l’écureuil s’accomplit dans un massif de grands noyers qui ombrage un côté de la vallée. Dans mon excursion je m’y étais enfoncé vers l’heure de midi, quand toute la nature est particulièrement calme, et la détonation de mon propre fusil me faisait tressaillir quand elle rompait le silence consacré d’alentour et se prolongeait renvoyée par les échos irrités. Si jamais je désirais trouver un asile où je pusse me dérober au monde et à ses agitations et couler dans une douce rêverie le reste d’une vie inquiète, je n’en sais pas de plus fécond en promesses que cette petite vallée.
Vu l’intense repos de l’endroit et le caractère particulier de ses habitants, qui sont des descendants des colons hollandais primitifs, ce vallon solitaire est depuis longtemps connu sous le nom de Vallon endormi, et ses rustiques enfants appelés, dans tous les pays circonvoisins, les gars du Vallon endormi. Une influence somnifère et songeuse semble planer sur ces lieux et courir dans l’atmosphère même. Aucuns disent que l’endroit fut ensorcelé par un grand docteur allemand, dans les premiers temps de la colonie ; d’autres, qu’un vieux chef indien, prophète ou voyant de sa tribu, y tenait ses assises avant que le pays fût découvert par maître Hendrick Hudson. Certain est-il que l’endroit subit encore à présent le joug de quelque puissance magique qui tient sous le charme l’esprit de ces bonnes gens, et qui les fait marcher dans une continuelle rêverie. Ils sont adonnés à toutes sortes de croyances merveilleuses, sont sujets aux extases et aux visions, assistent fréquemment à d’étranges spectacles et entendent de la musique et des voix dans l’air. Tout le voisinage regorge d’histoires locales, de lieux où il revient, de superstitions crépusculaires ; les étoiles filent, les météores flamboient dans le vallon plus souvent que dans toute autre partie de la contrée, et la nocturne cavale, avec ses neuf poulains, semble en faire le théâtre favori de ses gambades.
Mais parmi les esprits qui hantent cette région enchantée, il est un esprit dominant et qui semble être le commandant en chef de toutes les puissances de l’air : c’est l’apparition d’une forme équestre sans tête. Suivant quelques-uns, ce serait le fantôme d’un cavalier hessois dont la tête fut emportée par un boulet, dans quelque bataille sans nom, pendant la guerre révolutionnaire, et qui de temps à autre est aperçu par les gens du pays, dévorant l’espace dans les ténèbres de la nuit, comme s’il était porté sur les ailes du vent. Ses visites ne sont pas bornées au vallon, mais s’étendent parfois aux routes adjacentes, et particulièrement au voisinage d’une église située non loin de là. Enfin quelques-uns des historiens les plus dignes de foi de ces parages, qui ont eu le soin de recueillir et de confronter les faits indécis concernant ce spectre, prétendent que le corps du cavalier ayant été enterré dans le cimetière, le fantôme chevauche la nuit vers le théâtre du combat, à la recherche de sa tête, et que la rapidité vertigineuse avec laquelle il traverse quelquefois le vallon, semblable à une rafale de minuit, tient à ce qu’il s’est attardé et a hâte de regagner le cimetière avant le point du jour.
Telle est la teneur générale de cette superstition légendaire, qui a fourni dans cette région d’ombres les matériaux de plus d’un récit étrange ; et le spectre est connu dans toutes les veillées du pays sous le nom de Cavalier sans tête du Vallon endormi.
Il est à remarquer que le penchant aux visions dont j’ai parlé ne se borne pas aux naturels de la vallée, mais est, sans qu’ils s’en doutent, partagé par tous ceux qui y résident un certain laps de temps. Quelque parfaitement éveillés qu’ils pussent être avant d’entrer dans cette région somnifère, ils ne manquent jamais, pour peu qu’ils y séjournent, d’aspirer la magique influence de l’air, et se mettent à donner dans les imaginations, — à rêver des rêves et à voir des apparitions.
Je mentionne ce paisible endroit avec tous les éloges possibles ; car c’est dans ces petites et solitaires vallées hollandaises que l’on trouve çà et là au cœur du grand état de New-York que la population, les mœurs et les coutumes demeurent inébranlées, tandis que l’immense torrent de la migration et du progrès, qui opère de si continuels changements dans d’autres parties de cette turbulente contrée, exerce auprès d’eux ses ravages sans qu’ils s’en aperçoivent. Elles ressemblent à ces petits trous d’eau stagnante qui bordent un rapide courant ; où nous pouvons voir le fétu, le globule formé par la pluie, à l’ancre et doucement portés, ou tournoyant lentement dans leur port en miniature, insoucieux de la course précipitée du ruisseau. Quoique bien des années se soient écoulées depuis que je foulai les ombres assoupies du Vallon endormi, cependant je me demande si je ne trouverais pas encore les mêmes arbres et les mêmes familles végétant dans son sein protecteur.
Dans ce recoin de la nature habitait, à une époque reculée de l’histoire américaine, c’est-à-dire il y a quelque trente ans, un digne homme du nom d’Ichabod Crane, qui séjournait, ou, suivant son expression, « musait », dans le Vallon endormi, à cette fin d’instruire les enfants du voisinage. Il était originaire du Connecticut, état qui fournit l’Union de pionniers de l’esprit aussi bien que de pionniers de la forêt, et vomit chaque année ses légions de bûcherons de frontière et de maîtres d’école de campagne. Le surnom de Crane (la grue) n’était pas sans avoir quelque rapport avec sa personne. Il était grand, mais excessivement maigre, avait les épaules étroites, des bras et des jambes démesurés, des mains qui se balançaient à un mille de ses manches, des pieds qui auraient pu lui servir de pelles, et toute sa charpente flottait lâche et indécise. Sa tête, une tête très-petite, plate au sommet, était ornée d’immenses oreilles, avec de gros yeux vert-de-bouteille et un long nez de bécasse, de sorte qu’on eût dit une girouette perchée sur son col en fuseau, pour dire de quel côté soufflait le vent. À le voir de profil arpenter rapidement une colline par un jour d’ouragan, avec ses vêtements qui se gonflaient et qui voltigeaient autour de lui, on aurait pu le prendre pour le génie de la famine descendant sur la terre, ou pour quelque épouvantail échappé d’un champ de blé.
Quant à son école, c’était un bâtiment peu élevé, composé seulement d’une grande pièce, grossièrement construit avec des troncs d’arbres ; les fenêtres y étaient en partie garnies de vitres, en partie rapiécées avec des feuillets de vieux cahiers de modèles d’écriture. Elle était très ingénieusement fortifiée, pendant les heures de vacance, au moyen d’une baguette d’osier entortillée dans la clanche de la porte et de pieux placés contre les volets ; de sorte que, bien qu’un voleur pût entrer le plus facilement du monde, cependant il éprouvât quelque embarras pour sortir ; idée probablement empruntée par l’architecte Yost Van Houten à l’artifice d’une claie à anguilles.
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De grand cœur, j’accepte la devise : « Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins » et j’aimerais la voir suivie de manière plus rapide et plus systématique. Poussée à fond, elle se ramène à ceci auquel je crois également : « que le gouvernement le meilleur est celui qui ne gouverne pas du tout » et lorsque les hommes y seront préparés, ce sera le genre de gouvernement qu’ils auront. Tout gouvernement n’est au mieux qu’une « utilité » mais la plupart des gouvernements, d’habitude, et tous les gouvernements, parfois, ne se montrent guère utiles. Les nombreuses objections – et elles sont de taille – qu’on avance contre une armée permanente méritent de prévaloir ; on peut aussi finalement les alléguer contre un gouvernement permanent. L’armée permanente n’est que l’arme d’un gouvernement permanent. Le gouvernement lui-même – simple intermédiaire choisi par les gens pour exécuter leur volonté -, est également susceptible d’être abusé et perverti avant que les gens puissent agir par lui. Témoin en ce moment la guerre du Mexique, œuvre d’un groupe relativement restreint d’individus qui se servent du gouvernement permanent comme d’un outil ; car au départ, jamais les gens n’auraient consenti à cette entreprise.
Le gouvernement américain – qu’est-ce donc sinon une tradition, toute récente, qui tente de se transmettre intacte à la postérité, mais perd à chaque instant de son intégrité ? Il n’a ni vitalité ni l’énergie d’un seul homme en vie, car un seul homme peut le plier à sa volonté. C’est une sorte de canon en bois que se donnent les gens. Mais il n’en est pas moins nécessaire, car il faut au peuple des machineries bien compliquées – n’importe lesquelles pourvu qu’elles pétaradent – afin de répondre à l’idée qu’il se fait du gouvernement. Les gouvernements nous montrent avec quel succès on peut imposer aux hommes, et mieux, comme ceux-ci peuvent s’en imposer à eux-mêmes, pour leur propre avantage. Cela est parfait, nous devons tous en convenir. Pourtant, ce gouvernement n’a jamais de lui-même encouragé aucune entreprise, si ce n’est par sa promptitude à s’esquiver. Ce n’est pas lui qui garde au pays sa liberté, ni lui qui met l’Ouest en valeur, ni lui qui instruit. C’est le caractère inhérent au peuple américain qui accomplit tout cela et il en aurait fait un peu plus si le gouvernement ne lui avait souvent mis des bâtons dans les roues. Car le gouvernement est une « utilité »grâce à laquelle les hommes voudraient bien arriver à vivre chacun à sa guise, et, comme on l’a dit, plus il est utile, plus il laisse chacun des gouvernés vivre à sa guise. Le commerce et les affaires s’ils n’avaient pas de ressort propre, n’arriveraient jamais à rebondir par-dessus les embûches que les législateurs leur suscitent perpétuellement et, s’il fallait juger ces derniers en bloc sur les conséquences de leurs actes, et non sur leurs intentions, ils mériteraient d’être classés et punis au rang des malfaiteurs qui sèment des obstacles sur les voies ferrées.
Mais pour parler en homme pratique et en citoyen, au contraire de ceux qui se disent anarchistes, je ne demande pas d’emblée « point de gouvernement », mais d’emblée un meilleur gouvernement. Que chacun fasse connaître le genre de gouvernement qui commande son respect et ce sera le premier pas pour l’obtenir. Après tout, la raison pratique pour laquelle, le pouvoir une fois aux mains du peuple, on permet à une majorité de régner continûment sur une longue période ne tient pas tant aux chances qu’elle a d’être dans le vrai, ni à l’apparence de justice offerte à la minorité, qu’à la prééminence de sa force physique. Or un gouvernement, où la majorité règne dans tous les cas, ne peut être fondé sur la justice, même telle que les hommes l’entendent. Ne peut-il exister de gouvernement où ce ne seraient pas les majorités qui trancheraient du bien ou du mal, mais la conscience ? Où les majorités ne trancheraient que des questions justiciables de la règle d’opportunité ? Le citoyen doit-il jamais un instant abdiquer sa conscience au législateur ? À quoi bon la conscience individuelle alors ? Je crois que nous devrions être hommes d’abord et sujets ensuite. Il n’est pas souhaitable de cultiver le même respect pour la loi et pour le bien. La seule obligation qui m’incombe est de faire bien. On a dit assez justement qu’un groupement d’hommes n’a pas de conscience, mais un groupement d’hommes consciencieux devient un groupement doué de conscience. La loi n’a jamais rendu les hommes un brin plus justes, et par l’effet du respect qu’ils lui témoignent les gens les mieux intentionnés se font chaque jour les commis de l’injustice. Le résultat courant et naturel d’un respect indu pour la loi, c’est qu’on peut voir une file de militaires, colonel, capitaine, caporal et simples soldats, enfants de troupe et toute la clique, marchant au combat par monts et par vaux dans un ordre admirable contre leur gré, que dis-je ? contre leur bon sens et contre leur conscience, ce qui rend cette marche fort âpre en vérité et éprouvante pour le cœur.
Henry David Thoreau
extrait de : La Désobéissance civile
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Le vendeur qui avait autrefois la charge du Quartier portait une curieuse panoplie de pirate, clin d’œil respectueux de Paradise Vendors SA, au folklore et à l’histoire de la Nouvelle Orléans, tentative typiquement clydienne de lier la vente de saucisses chaudes à la légende créole. Clyde m’a contraint à passer ce costume dans le garage. Il avait été taillé pour la charpente phtisique et rachitique du vendeur précédent et nous eûmes beau pousser, tirer, ahaner, rien n’y fit, l’affaire était trop étroite pour mon corps musclé. De telle sorte qu’une espèce de compromis fut nécessaire. Autour de ma casquette je nouai l’écharpe rouge des pirates. J’attachai à mon oreille l’unique anneau d’or – bijou de pacotille qui déparait mon lobe gauche. Enfin, à l’aide d’une épingle de nourrice, je fixai au côté de mon surplis blanc de vendeur le sabre de plastique noir. Pas très impressionnant pour un pirate direz vous. Certes, et cependant, quand j’allais examiner mon image dans le miroir, force me fut de reconnaître que mon apparence avait quelque chose de spectaculaire qui ne laissait pas d’être intrigant.
John Kennedy Toole
Extrait de : La conjuration des imbéciles
Traduction : J.P. Carasso
US, XXè | Proposé par Pierrederuelle | Tags : conjuration, imbeciles, Kennedy, pulitzer, Toole |
BOSTON MERCY
Garp’s mother, Jenny Fields, was arrested in Boston in 1942 for wounding a man in a movie theater. This was shortly after the Japanese had bombed Pearl Harbor and people were being tolerant of soldiers, because suddenly everyone was a soldier, but Jenny Fields was quite firm in her intolerance of the behavior of men in general and soldiers in particular. In the movie theater she had to move three times, but each time the soldier moved closer to her until she was sitting against the musty wall, her view of the newsreel almost blocked by some silly colonnade, and she resolved she would not get up and move again. The soldier moved once more and sat beside her.
Jenny was twenty-two. She had dropped out of college almost as soon as she’d begun, but she had finished her nursing-school program at the head of her class and she enjoyed being a nurse. She was an athletic-looking young woman who always had high color in her cheeks; she had dark, glossy hair and what her mother called a mannish way of walking (she swung her arms), and her rump and hips were so slender and hard that, from behind, she resembled a young boy. In Jenny’s opinion, her breasts were too large; she thought the ostentation of her bust made her look « cheap and easy. »
She was nothing of the kind. In fact, she had dropped out of college when she suspected that the chief purpose of her parents’ sending her to Wellesley had been to have her dated by and eventually mated to some well-bred man. The recommendation of Wellesley had come from her older brothers, who had assured her parents that Wellesley women were not thought of loosely and were considered high in marriage potential. Jenny felt that her education was merely a polite was to bide time, as if she were really a cow, being prepared only for the insertion of the device for artificial insemination.
Her declared major had been English literature, but when it seemed to her that her classmates were chiefly concerned with acquiring the sophistication and—poise to deal with men, she had no trouble leaving literature for nursing. She saw nursing as something that could be put into immediate practice, and its study had no ulterior motive that Jenny could see (later she wrote, in her famous autobiography, that too many nurses put themselves on display for too many doctors; but then her nursing days were over).
She liked the simple, no-nonsense uniform; the blouse of the dress made less of her breasts; the shoes were comfortable, and suited to her fast pace of walking. When she was at the night desk, she could still read. She did not miss the young college men, who were sulky and disappointed if you wouldn’t compromise yourself, and superior and aloof it you would. At the hospital she saw more soldiers and working boys than college men, and they were franker and less pretentious in their expectations; if you compromised yourself a little, they seemed at least grateful to see you again. Then, suddenly, everyone was a soldier—and full of the self-importance of college boys—and Jenny Fields stopped having anything to do with men.
John Irving
Extrait de : The world according to Garp
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I
L’hôpital Mercy de Boston
La mère de Garp, Jenny Fields, fut arrêtée en 1942 à Boston, pour avoir blessé un homme dans un cinéma. Cela se passait peu de temps après le bombardement de Pearl Harbor par les Japonais, et les gens manifestaient une grande tolérance envers les militaires, parce que, brusquement, tout le monde était militaire, mais Jenny Fields, pour sa part, restait inébranlable dans l’intolérance que lui inspirait la conduite des hommes en général et des militaires en particulier. Dans le cinéma, elle avait dû changer trois fois de place, mais, le soldat s’étant chaque fois rapproché un peu plus, elle avait fini par se retrouver le dos contre le mur moisi, avec, entre elle et l’écran, un stupide pilier qui lui bouchait pratiquement la vue; aussi avait-elle pris la décision de ne plus bouger. Le soldat, quant à lui, se déplaça une nouvelle fois et vint s’asseoir près d’elle.
Jenny avait vingt-deux ans. Elle avait plaqué l’université peu après avoir commencé ses études, puis était entrée dans une école d’infirmières, où elle avait terminé à la tête de sa classe. Elle était heureuse d’être infirmière. C’était une jeune femme à l’allure athlétique et aux joues perpétuellement enluminées; elle avait des cheveux noirs et lustrés, et ce que sa mère appelait une démarche virile (elle balançait les bras en marchant); sa croupe et ses hanches étaient si fermes et si sveltes que, de dos, elle ressemblait à un jeune garçon. Jenny estimait, pour sa part, qu’elle avait les seins trop gros; son buste provocant lui donnait, selon elle, l’air d’une fille «facile et vulgaire ».
Elle n’était rien de semblable. En fait, elle avait plaqué l’université le jour où elle s’était rendu compte que ses parents, en l’envoyant à Wellesley, avaient eu pour objectif essentiel de la pousser à dénicher, puis à épouser un monsieur bien. C’étaient ses frères aînés qui avaient insisté pour qu’elle entre à Wellesley, en assurant à leurs parents que les jeunes femmes sorties de Wellesley jouissaient d’une réputation flatteuse et passaient pour d’excellents partis. Jenny avait l’impression que ses études étaient rien d’autre qu’une façon polie de gagner du temps, comme si elle avait été une vache mise en condition pour recevoir la canule de l’insémination artificielle.
Elle avait choisi de se spécialiser en littérature anglaise, mais, lorsqu’il lui apparut que ses condisciples se préoccupaient avant tout d’acquérir la sophistication et l’aplomb indispensables pour manier les hommes, elle n’eut aucun scrupule à abandonner la littérature au profit des études d’infirmière. A ses yeux, les études d’infirmière avaient le mérite de déboucher sur une pratique immédiate, et c’était bien là le seul et unique motif qui l’avait poussée dans cette voie. (Plus tard, dans sa célèbre autobiographie, elle écrivit que trop d’infirmières ne font que parader pour accrocher les médecins; mais, bien sûr, elle n’était plus infirmière.)
Elle aimait l’uniforme simple et dépourvu de fantaisie; le corsage minimisait ses seins; les chaussures étaient confortables et convenaient à sa démarche énergique. Lorsqu’elle était de service de nuit à l’accueil, elle avait du temps pour poursuivre ses lectures. Elle ne regrettait pas la compagnie des étudiants, qui se montraient maussades et déçus lorsqu’une femme refusait leurs avances, ou bien méprisants et hautains lorsqu’elle les acceptait. A l’hôpital, elle voyait davantage de soldats et d’ouvriers que d’étudiants, et leurs visées avaient le mérite d’être plus franches et moins prétentieuses; si on leur cédait un peu, du moins manifestaient-ils quelque reconnaissance à la perspective de vous revoir. Puis, un beau jour, il n’y eut plus que des soldats — tous aussi vaniteux que des étudiants —, et Jenny Fields cessa de s’intéresser aux hommes.
John Irving
Extrait de : Le monde selon Garp
Traduction : Maurice Rambaud
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[Incipit]
A Pulika et Rupa
que je regrette
I
J’évoquerai d’abord la couleur de mon âme : l’immensité du ciel omniprésent, l’éternité de l’instant où la nuit n’était que la continuation du jour, la boue, l’eau bue saumâtre, l’inconfort… Le défi des incessants départs, les tourbillons de poussière, les arbres rares, les vents plaintifs, le ciel nocturne rassurant… Le piaffement des chevaux, le cercle des roulottes, les feux de camp, les jeux des enfants, l’aboiement des chiens… Les raids de la police montée, la dignité des Rom, leur magnétisme animal, le lac où, au soleil, jouaient les carpes, la venue du crépuscule….
Je m’étais approché du camp. Des chiens jaunes au poil raide et à l’air mauvais montrèrent les dent puis se mirent à aboyer. Il y avait sur le terre-plein quinze roulottes disposées de façon à ne pas être vues de la route. Autour des feux, des femmes étaient accroupies. Elles avaient de grands yeux expressifs, des dents éclatantes, une peau mate, des cheveux noirs au point d’en paraître bleus. Elles portaient au cou, aux oreilles et aux bras, des pièces d’or qui tintaient chaque fois qu’elles faisaient un mouvement. Leurs robes à volants étaient de couleurs voyantes, très amples, et tombaient jusqu’aux chevilles ; le corsage échancré laissait voir la naissance des seins. Ces femmes paraissaient pleines de santé et de vitalité. Des hordes d’enfants aux pieds nus jouaient autour des roulottes ; quelques-uns vêtus de haillons, la plupart nus. A l’extrémité du camp, les chevaux étaient attachés à de longues chaînes ; et naturellement il y avait des chiens, d’innombrables chiens au regard féroce. Des hommes étaient étendus à l’ombre d’un chêne. Des spirales de fumée bleue montaient dans l’air pur imprégné de l’odeur forte du feu de bois. Même à distance, les voix claires de ce Gitans résonnaient avec une intensité à laquelle je n’était pas habitué. Se mêlaient à elle, un peu plus loin, les coups sourds d’une hache, le renâclement des chevaux, le claquement occasionnel d’un fouet et les vagissements d’un nouveau-né, tout cela contrastant avec les alentours du campement.
Les roulottes étaient montées sur de hautes roues, avec trois fenêtres de chaque côté et une double porte. Les parois extérieures étaient de chêne naturel verni, le toit était blanc. Des piles d’édredons recouverts d’un tissu à fleurs fané prenaient l’air au soleil.
J’avais douze ans quand les Tsiganes, tard dans le printemps, passèrent par ma ville. Je décidais d’aller voir ces gens merveilleux dont mon père m’avait si souvent parlé. Depuis la veille, ils campaient sur un terrain vague. Demain sans doute, ils seraient partis, ne laissant comme trace de leur passage que quelques foyers noirs, des déchets et de l’herbe foulées. Et il ne subsisterait sur eux que des rumeurs.
Quittant la route pavée, j’écartai les hautes herbes et pénétrai dans le camp. J’eus tout de suite l’impression de marcher sur un sol étranger mais n’en éprouvai aucune angoisse. Les adultes ne firent pas attention à moi, mais quelques garçons de mon âge vinrent me rejoindre à l’endroit où l’herbe avait été foulée : la ligne séparant deux mondes.
Je m’adressai à eux en espagnol, croyant à tort que c’était la langue qu’ils comprenaient le mieux. J’associais les Tsiganes à l’Andalousie, au soleil, au flamenco, au vin de Manzanilla. Trop de gens s’imaginent que ces nomades viennent uniquement d’Espagne, de Russie, de Hongrie ou de Roumanie.
Les petits Tsiganes me répondirent en mauvais allemand. Entre garnements on est tout de suite à l’aise. Ils me montrèrent les chevaux, me détaillant minutieusement leurs qualités et leurs défauts, apparemment insoucieux que je ne pusse leur répondre. J’étais gêné de me retrouver aussi déconfit et craignis qu’ils ne me jugent à l’aune de mon ignorance sur les chevaux.
Un des garçons s’appelait Nanosh. Il avait de long cheveux d’un noir de jais. Une chemise blanche, très sale, découvrait sa jeune poitrine. Mes nouveaux amis me firent faire le tour du propriétaire. Entre deux roulottes, assez éloignées du centre du camp, ils me montrèrent un nombre impressionnant de petits animaux accrochés par leurs pattes arrières à un fil de fer. Ils étaient plus petits que des lapins et à n’en pas douter de la famille des rongeurs. Nanosh m’apprit que c’était des hérissons dont les piquants avaient été arrachés. Les garçons se dirent quelques mots dans leur langue. Je compris qu’ils reprochaient à Nanosh de m’avoir si vitre rassuré. Nanosh m’expliqua que la chair du hérisson était très appréciée par les siens. Il me promit de m’emmener à la chasse aux hérissons « la prochaine fois que je viendrais ». L’époque la plus favorable est l’automne, car ils ont accumulé de la graisse pour une longue hibernation. Ramassant, dans un tas de détritus, un petit hérisson mort que je n’avais pas remarqué, il s’accroupit près d’un feu et m’invita à faire de même. Il choisit une branche, l’épointa et l’inséra dans une des pattes arrières de l’animal. Du bout de la pointe, il fit avec adresse une incision entre la peau et l’os puis, gonflant les joues, souffla jusqu’à ce que la peau du hérisson fût tendue. Tirant ensuite sur la peau, il dépouilla la bestiole de ses piquants et le petit animal soufflé devint la peu appétissante réplique d’un rat, que Nanosh alla suspendre sur le fil avec les autres, qui seraient mangés plus tard dans la journée. Je fus à la fois déçu et soulagé de ne pas avoir été invité à goûter ce mets prisé par les Tsiganes. J’en fis l’expérience plus tard et, à force de la répéter, j’appris à partager le goût des Gitans pour cette chair tendre et délicate, épicée et très grasse, souvent assaisonnée d’ail sauvage et de poivre noir.
Les éclats d’une voix furieuse dissipèrent l’enchantement. Une très vieille femme me criait de rentrer chez moi. Elle se tenait droite comme un i dans l’embrasure d’une roulotte. Son visage aux pommettes saillantes faisait penser à du vieux cuir. Elle avait le regard fixe d’un reptile. Quelques cheveux gris apparaissaient sous son foulard jaune. Nanosh et deux autres gosses m’entraînèrent loin de cette mégère. Ils me dirent que la vieille Lyuba détestait les étrangers. Ils les détestaient tous, mais elle était seule à avoir son franc-parler.
Nanosh m’apprit qu’ils étaient des « Roms », ce qui veut dire « hommes » ; les non-Tsiganes étaient des « gadje » ou paysans. Tandis qu’il me donnait cette explication en me regardant droit dans les yeux, je perçus une certaine gêne dans sa voix. Je ne bronchai pas. N’était-il pas naturel que les gens fussent prévenus contre nous comme nous l’étions contre eux ?
Les deux autres garçons s’appelaient Laetschi et Putzina. Ce dernier était coiffé d’une extraordinaire casquette d’officier de marine et portait autour du cou, comme tous les membres de la tribu, un foulard de soie aux couleurs vives. Je retirai mes souliers afin d’être nu-pieds comme Nanosh, Laetschi et Putzina. Porter des souliers me paraissait la chose du monde la plus normale, comme se laver la figure et se brosser les cheveux. A ce que je pouvais en juger, mes nouveaux amis n’étaient pas soumis à ce genre de supplices. Je n’en fus que plus surpris de constater qu’ils s’étaient approchés de mes souliers et les essayaient à tour de rôle. Des garçons plus âgés se joignirent à eux, mais comme leurs pieds étaient trop grands, ils firent, avec ma permission et mon inquiète approbation, des entailles dans le cuir. Cela me décida à rester dans le camp jusqu’à la nuit tombée. Je en pouvais pas risquer d’être vu nu-pieds par des voisins ou des camarades d’école.
Couché dans l’herbe haute, je continuai à bavarder avec Nanosh et ses cousins. Ils me donnèrent ma première leçon de romani. J’appris que la viande se dit mas, argent lowe, cheval grast, gendarme shanglo. Putzina et Nanosh partagèrent leur nourriture avec moi, tandis que Laetschi alla manger avec sa famille. Après le repas, les Gitans se rassemblèrent autour des feux. Les hommes burent de la bière tirée d’un énorme tonneau et chantèrent des chansons dans leur langue.
Ce fut alors que je commis, pas tout à fait inconsciemment, ma seule grande erreur : je restai encore cinq minutes…
Jan Yoors
Tsiganes
Traduit de l’anglais (US) par Antoine Gentien
Editions Phébus