Soleil. Septième jour.
La voici encore, près du tennis, sur une chaise longue blanche. Il y a d’autres chaises longues blanches vides pour la plupart, vides, naufragées face à face, en cercle, seules.
C’est après la sieste qu’il la perd de vue. Du balcon il la regarde. Elle dort. Elle est grande, ainsi morte, légèrement cassée à la charnière des reins. Elle est mince, maigre.
Le tennis est désert à cette heure-là. On n’a pas le droit d’en faire pendant la sieste. Il reprend vers quatre heures, jusqu’au crépuscule.
Septième jour. Mais dans la torpeur de la sieste une voix d’homme éclate, vive, presque brutale.
Personne ne répond. On a parlé seul.
Personne ne se réveille.
Il n’y a qu’elle qui se tienne aussi près des tennis. Les autres sont plus loin, soit à l’abri des haies soit sur les pelouses, au soleil.
La voix qui vient de parler résonne dans l’écho du parc.
Marguerite Duras
Extrait de Détruire dit-elle
XXè | Proposé par Margaux | Tags : Détruire dit-elle, Marguerite Duras |
[Incipit]
Une maison au milieu d’une cour d’école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête. On entend des valses de Strauss et de Franz Lehar, et aussi Ramona et Nuits de Chine qui sortent des fenêtres et des portes. L’eau ruisselle partout, dedans, dehors.
On lave la maison à grande eau. On la baigne ainsi deux ou trois fois par an. Des boys amis et des enfants de voisins sont venus voir. À grands jets d’eau ils aident, ils lavent, les carrelages, les murs, les tables. Tout en lavant ils dansent sur la musique européenne. Ils rient. Ils chantent.
C’est une fête vive, heureuse.
La musique, c’est la mère, une Madame française, qui joue du piano dans la pièce attenante.
Parmi ceux qui dansent il y a un très jeune homme, français, beau, qui danse avec une très jeune fille, française elle aussi. Ils se ressemblent.
Elle, c’est celle qui n’a de nom dans le premier livre ni dans celui qui l’avait précédé ni dans celui-ci.
Lui, c’est Paulo, le petit frère adoré par cette jeune sœur, celle-là qui n’est pas nommée.
Un autre jeune homme arrive à la fête: c’est Pierre. Le frère aîné.
Il se poste à quelques mètres de la fête et il la regarde.
Longtemps il regarde la fête.
Et puis il le fait: il écarte les petits boys qui se sauvent épouvantés. Il avance. Il atteint le couple du petit frère et de la sœur.
Et puis il le fait: il prend le petit frère par les épaules, il le pousse jusqu’à la fenêtre ouverte de l’entresol. Et, comme s’il y était tenu par un devoir cruel, il le jette dehors comme il ferait d’un chien.
Le jeune frère se relève et se sauve droit devant lui, il crie sans mot aucun.
La jeune sœur le suit: elle saute de la fenêtre et elle le rejoint. Il s’est couché contre la haie de la cour, il pleure, il tremble, il dit qu’il aime mieux mourir que ça … ça quoi?… Il ne sait plus, il a déjà oublié, il n’a pas dit que c’était le grand frère.
La mère a recommencé à jouer du piano. Mais les enfants du voisinage n’étaient pas revenus. Et les boys à leur tour avaient abandonné la maison désertée par les enfants.
La nuit est venue. C’est le même décor.
La mère est encore là où était la «fête» de l’après-midi.
Les lieux ont été remis en ordre. Les meubles sont à leur place.
La mère n’attend rien. Elle est au centre de son royaume: cette famille-là, ici entrevue.
La mère n’empêche plus rien. Elle n’empêchera plus rien.
Elle laissera se faire ce qui doit arriver.
Cela tout au long de l’histoire ici racontée.
C’est une mère découragée.
C’est le frère aîné qui regarde la mère. Il lui sourit. La mère ne le voit pas.
Marguerite Duras
Extrait de : L’amant de la Chine du Nord
XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : L’amant de la Chine du Nord, Marguerite Duras |
[Incipit]
Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s’est fait connaître et il m’a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. »
Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n’ai jamais parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. C’est entre toutes celle qui me plaît de moi-même, celle où je me reconnais, où je m’enchante.
Très vite dans ma vie il a été trop tard. À dix-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. À dix-huit ans j’ai vieilli. Je ne sais pas si c’est tout le monde, je n’ai jamais demandé. Il me semble qu’on m’a parlé de cette poussée du temps qui vous frappe quelquefois alors qu’on traverse les âges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. Ce vieillissement a été brutal. Je l’ai vu gagner un à un mes traits, changer le rapport qu’il y avait entre eux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, marquer le front de cassures profondes. Au contraire d’en être effrayée j’ai vu s’opérer ce vieillissement de mon visage avec l’intérêt que j’aurais pris par exemple au déroulement d’une lecture. Je savais aussi que je ne me trompais pas, qu’un jour il se ralentirait et qu’il prendrait son cours normal. Les gens qui m’avaient connue à dix-sept ans lors de mon voyage en France ont été impressionnés quand ils m’ont revue, deux ans après, à dix-neuf ans. Ce visage-là, nouveau, je l’ai gardé. Il a été mon visage. Il a vieilli encore bien sûr, mais relativement moins qu’il n’aurait dû. J’ai un visage lacéré de rides sèches et profondes, à la peau cassée. Il ne s’est pas affaissé comme certains visages à traits fins, il a gardé les mêmes contours mais sa matière est détruite. J’ai un visage détruit.
Marguerite Duras
Extrait de : L’amant
XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : L’amant, Marguerite Duras |
J’ai retrouvé ce Journal dans deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Château.
Je n’ai aucun souvenir de l’avoir écrit.
Je sais que je l’ai fait, que c’est moi qui l’ai écrit, je reconnais mon écriture et le détail de ce que je raconte, je revois l’endroit, la gare d’Orsay, les trajets, mais je ne me vois pas écrivant ce Journal. Quand l’aurais-je écrit, en quelle année, à quelles heures du jour, dans quelle maison? Je ne sais plus rien.
Ce qui est sûr, évident, c’est que ce texte-là, il ne me semble pas pensable de l’avoir écrit pendant l’attente de Robert L.
Comment ai-je pu écrire cette chose que je ne sais pas encore nommer et qui m’épouvante quand je la relis. Comment ai-je pu de même abandonner ce texte pendant des années dans cette maison de campagne régulièrement inondée en hiver.
La première fois que je m’en soucie, c’est à partir d’une demande que me fait la revue Sorcières d’un texte de jeunesse.
La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot« écrit» ne conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement pleines d’une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n’ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m’a fait honte.
Avril.
Face à la cheminée, le téléphone, il est à côté de moi. A droite, la porte du salon et le couloir. Au fond du couloir, la porte d’entrée. Il pourrait revenir directement, il sonnerait à la porte d’entrée: « Qui est là. — C’est moi. » Il pourrait également téléphoner dès son arrivée dans un centre de transit: «Je suis revenu,je suis a l’hôtel Lutetia pour les formalités. » Il n’y aurait pas de signes avant-coureurs. Il téléphonerait. Il arriverait. Ce sont des choses qui sont possibles. Il en revient tout de même. Il n’est pas un cas particulier. Il n’y a pas de raison particulière pour qu’il ne revienne pas. Il n’y a pas de raison pour qu’il revienne. Il est possible qu’il revienne. Il sonnerait: «Qui est là. — C’est moi.» Il y a bien d’autres choses qui arrivent dans ce même domaine. Ils ont fini par franchir le Rhin. La charnière d’Avranches a fini par sauter. Ils ont fini par reculer. J’ai fini par vivre jusqu’à la fin de la guerre. Il faut que je fasse attention : ça ne serait pas extraordinaire s’il revenait. Ce serait normal. Il faut prendre bien garde de ne pas en faire un événement qui relève de l’extraordinaire. L’extraordinaire est inattendu. Il faut que je sois raisonnable : j’attends Robert L. qui doit revenir.
Marguerite Duras
Extrait de : La douleur
XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : La douleur, Marguerite Duras |
[Incipit]
Lol V. Stein est née ici, à S. Tahla, et elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse. Son père était professeur à l’Université. Elle a un frère plus âgé qu’elle de neuf ans — je ne l’ai jamais vu — on dit qu’il vit à Paris. Ses parents sont morts.
Je n’ai rien entendu dire sur l’enfance de Lol V. Stein qui m’ait frappé, même par Tatiana Karl, sa meilleure amie durant leurs années de collège.
Elles dansaient toutes les deux, le jeudi, dans le préau vide. Elles ne voulaient pas sortir en rangs avec les autres, elles préféraient rester au collège. Elles, on les laissait faire, dit Tatiana, elles étaient charmantes, elles savaient mieux que les autres demander cette faveur, on la leur accordait. On danse, Tatiana? Une radio dans un immeuble voisin jouait des danses démodées — une émission-souvenir — dont elles se contentaient. Les surveillantes envolées, seules dans le grand préau où ce jour-là, entre les danses, on entendait le bruit des rues, allez Tatiana, allez viens, on danse Tatiana, viens. C’est ce que je sais.
Cela aussi : Lol a rencontré Michael Richardson à dix-neuf ans pendant des vacances scolaires, un matin, au tennis. Il avait vingt-cinq ans. Il était le fils unique de grands propriétaires terriens des environs de T. Beach. Il ne faisait rien. Les parents consentirent au mariage. Lol devait être fiancée depuis six mois, le mariage devait avoir lieu à l’automne, Lol venait de quitter définitivement le collège, elle était en vacances à T. Beach lorsque le grand bal de la saison eut lieu au Casino municipal.
Tatiana ne croit pas au rôle prépondérant de ce fameux bal de T. Beach dans la maladie de Lol V. Stein.
Tatiana Karl, elle, fait remonter plus avant, plus avant même que leur amitié, les origines de cette maladie. Elles étaient là, en Lol V. Stein, couvées, mais retenues d’éclore par la grande affection qui l’avait toujours entourée dans sa famille et puis au collège ensuite. Au collège, dit-elle, et elle n’était pas la seule à le penser, il manquait déjà quelque chose à Lol pour être — elle dit: là. Elle donnait l’impression d’endurer dans un ennui tranquille une personne qu’elle se devait de paraître mais dont elle perdait la mémoire à la moindre occasion. Gloire de douceur mais aussi d’indifférence, découvrait-on très vite, jamais elle n’avait paru souffrir ou être peinée, jamais on ne lui avait vu une larme de jeune fille. Tatiana dit encore que Lol V. Stein était jolie, qu’au collège on se la disputait bien qu’elle vous fuît dans les mains comme l’eau parce que le peu que vous reteniez d’elle valait la peine de l’effort. Lol était drôle, moqueuse impénitente et très fine bien qu’une part d’elle-même eût été toujours en allée loin de vous et de l’instant. Où? Dans le rêve adolescent? Non, répond Tatiana, non, on aurait dit dans rien encore, justement, rien. Était-ce le cœur qui n’était pas là? Tatiana aurait tendance à croire que c’était peut-être en effet le cœur de Lol V. Stein qui n’était pas — elle dit: là — il allait venir sans doute, mais elle, elle ne l’avait pas connu. Oui, il semblait que c’était cette région du sentiment qui, chez Lol, n’était pas pareille.
Marguerite Duras
Extrait de : Le ravissement de Lol V. Stein
XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Le ravissement de Lol V. Stein, Marguerite Duras |
[Incipit]
I
Veux-tu lire ce qu’il y a d’écrit au-dessus de ta partition? demanda la dame.
— Moderato cantabile, dit l’enfant.
La dame ponctua cette réponse d’un coup de crayon sur le clavier. L’enfant resta immobile, la tête tournée vers sa partition.
— Et qu’est-ce que ça veut dire, moderato cantabile?
— Je ne sais pas.
Une femme, assise à trois mètres de là, soupira.
— Tu es sûr de ne pas savoir ce que ça veut dire, moderato cantabile? reprit la dame.
L’enfant ne répondit pas. La dame poussa un cri d’impuissance étouffé, tout en frappant de nouveau le clavier de son crayon. Pas un cil de l’enfant ne bougea. La dame se retourna.
— Madame Desbaresdes, quelle tête vous avez là, dit-elle.
Anne Desbaresdes soupira une nouvelle fois.
— A qui le dites-vous, dit-elle.
L’enfant, immobile, les yeux baissés, fut seul à se souvenir que le soir venait d’éclater. Il en frémit.
— Je te l’ai dit la dernière fois, je te l’ai dit l’avant-dernière fois, je te l’ai dit cent fois, tu es sûr de ne pas le savoir?
L’enfant ne jugea pas bon de répondre. La dame reconsidéra une nouvelle fois l’objet qui était devant elle. Sa fureur augmenta.
— Ça recommence, dit tout bas Anne Desbaresdes.
— Ce qu’il y a, continua la dame, ce qu’il y a, c’est que tu ne veux pas le dire.
Anne Desbaresdes aussi reconsidéra cet enfant de ses pieds jusqu’à sa tête mais d’une autre façon que la dame.
— Tu vas le dire tout de suite, hurla la dame. L’enfant ne témoigna aucune surprise. Il ne répondit toujours pas. Alors la dame frappa une troisième fois sur le clavier, mais si fort que le crayon se cassa. Tout à côté des mains de l’enfant. Celles-ci étaient à peine écloses, rondes, laiteuses encore. Fermées sur elles-mêmes, elles ne bougèrent pas.
— C’est un enfant difficile, osa dire Anne Dessbaresdes, non sans une certaine timidité.
L’enfant tourna la tête vers cette voix, vers elle, vite, le temps de s’assurer de son existence, puis il reprit sa pose d’objet, face à la partition. Ses mains restèrent fermées.
— Je ne veux pas savoir s’il est difficile ou non, Madame Desbaresdes, dit la dame. Difficile ou pas, il faut qu’il obéisse, ou bien.
Dans le temps qui suivit ce propos, le bruit de la mer entra par la fenêtre ouverte. Et avec lui, celui, atténué, de la ville au cœur de l’après-midi de ce printemps.
— Une dernière fois. Tu es sûr de ne pas le savoir?
Une vedette passa dans le cadre de la fenêtre ouverte. L’enfant, tourné vers sa partition, remua à peine — seule sa mère le sut — alors que la vedette lui passait dans le sang. Le ronronnement feutré du moteur s’entendit dans toute la ville. Rares étaient les bateaux de plaisance. Le rose de la journée finissante colora le ciel tout entier. D’autres enfants, ailleurs, sur les quais, arrêtés, regardaient.
— Sûr, vraiment, une dernière fois. Tu es sûr? Encore, la vedette passait.
La dame s’étonna de tant d’obstination. Sa colère fléchit et elle se désespéra de si peu compter aux yeux de cet enfant, que d’un geste, pourtant, elle eût pu réduire à la parole, que l’aridité de son sort, soudain, lui apparut.
— Quel métier, quel métier, quel métier, gémit-elle.
Anne Desbaresdes ne releva pas le propos, mais sa tête se pencha un peu de la manière, peut-être, d’en convenir.
La vedette eut enfin fini de traverser le cadre de la fenêtre ouverte. Le bruit de la mer s’éleva, sans bornes, dans le silence de l’enfant.
— Moderato?
L’enfant ouvrit sa main, la déplaça et se gratta légèrement le mollet. Son geste fut désinvolte et peut-être la dame convint-elle de son innocence.
— Je sais pas, dit-il, après s’être gratté.
Les couleurs du couchant devinrent tout à coup si glorieuses que la blondeur de cet enfant s’en trouva modifiée.
— C’est facile, dit la dame un peu plus calmement.
Elle se moucha longuement.
— Quel enfant j’ai là, dit Anne Desbaresdes joyeusement, tout de même, mais quel enfant j’ai fait là, et comment se fait-il qu’il me soit venu avec cet entêtement-là …
Marguerite Duras
Extrait de : Moderato Cantabile
Non classé, XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Marguerite Duras, Moderato Cantabile |
[Incipit]
Sara se leva tard. II était un peu plus de dix heures. La chaleur était là, égale à elle-même. Il fallait toujours quelques secondes chaque matin pour se souvenir qu’on était là pour passer des vacances. Jacques dormait toujours, la bonne aussi. Sara alla dans la cuisine avala un bol de café froid et sortit sur la véranda. L’enfant se levait toujours le premier. Il était assis complètement nu sur les marches de la véranda, en train de surveiller à la fois la circulation des lézards dans le jardin et celle des barques sur le fleuve.
— Je voudrais aller dans un bateau à moteur, dit-il en voyant Sara.
Sara le lui promit. L’homme qui avait un bateau à moteur, celui dont parlait l’enfant, n’était arrivé que depuis trois jours et personne ne le connaissait encore très bien. Néanmoins Sara promit à son enfant de le faire monter dans ce bateau. Puis elle alla chercher deux brocs d’eau dans la salle de bains et elle le doucha longuement. Il avait un peu maigri et il avait l’air fatigué. Les nuits ne reposaient personne, pas même les enfants. Les premiers brocs vidés il en réclama d’autres puis encore d’autres. Elle alla les chercher. Il riait sous l’eau fraîche, ressuscité. Une fois que ce fut fait, Sara voulut le faire déjeuner. Ici les enfants n’étaient jamais très pressés de manger. Celui-ci aimait le lait et le lait, ici, tournait dès huit heures du matin. Sara fit du thé léger et l’enfant le but machinalement. Il refusa de manger quoi que ce soit et se remit à son guet des barques et des lézards. Sara resta un moment à côté de lui, puis elle se décida à aller réveiller la bonne. La bonne grogna, sans bouger. Cela s’expliquait comme le reste à cause de la chaleur, et Sara n’insista pas plus que pour faire manger l’enfant. Elle se doucha, s’habilla d’un short et d’une chemisette puis, comme ils étaient en vacances, elle n’eut rien d’autre à faire que d’attendre, assise à côté de l’enfant sur les marches de la véranda, l’arrivée de leur ami Ludi.
Le fleuve coulait à quelques mètres de la villa, large, décoloré. Le chemin le longeait jusqu’à la mer qui s’étalait huileuse et grise, au loin dans une brume couleur de lait. La seule chose belle, dans cet endroit, c’était le fleuve. L’endroit par lui-même, non. Ils y étaient venus passer leurs vacances à cause de Ludi qui lui, l’aimait. C’était un petit, village au bord de la mer, de la vieille mer occidentale la plus fermée, la plus torride, la plus chargée d’histoires qui soit au monde et sur les bords de laquelle la guerre venait encore de passer.
Ainsi, il y avait trois jours de cela, exactement trois jours et une nuit, un jeune homme avait sauté sur une mine, dans la montagne, au-dessus de la villa de Ludi.
C’était le lendemain de l’accident que l’homme qui possédait ce bateau était arrivé à l’hôtel.
Trente maisons au pied de cette montagne, le long du fleuve, séparées du reste du pays par un chemin de terre de sept kilomètres de long qui s’arrêtait là, au bord de la mer. Voilà ce qu’était cet endroit. Les trente maisons se remplissaient chaque année d’estivants de toutes nationalités, de gens qui avaient ceci en commun que c’était la présence de Ludi qui les attirait là et qu’ils croyaient tous aimer pareillement passer leurs vacances dans de tels endroits, si sauvages. Trente maisons et le chemin macadamisé seulement sur cent mètres, le long des trente maisons. C’était ce que disait aimer Ludi, ce que disait ne pas détester Jacques, que ça ne ressemble à rien, que ce soit si isolé et sans espoir d’être jamais agrandi à cause de la montagne trop à pic et trop proche du fleuve, et c’était ce que disait ne pas aimer Sara.
Ludi y venait avec sa femme, Gina, depuis douze ans. C’était même là qu’il l’avait connue, il y avait plus de douze ans de cela.
— les bateaux à moteur, dit l’enfant, c’est ce qu’il y a de plus beau au monde.
Il n’y avait que l’homme qui était venu ici par hasard, et non pas pour Ludi. Un matin il s’était amené dans son hors-bord.
— Un jour on ira sur ce bateau, dit Sara.
— Quand?
— Bientôt.
L’enfant était en nage. L’été était torride dans toute l’Europe. Mais c’était ici qu’ils le subissaient tous, au pied de cette montagne qui était trop proche, asphyxiante, trouvait Sara. Elle avait dit à Ludi :
— Je suis sûre que même l’autre rive doit être plus fraîche.
— Il Y a douze ans que je viens ici, tu n’y connais rien, avait dit Ludi.
Jacques n’avait pas d’avis quant à la différence entre les deux rives. Pour Sara, il était évident qu’un vent frais devait y souffler toutes les nuits. L’autre rive était en effet plate pendant vingt kilomètres, jusqu’aux montagnes d’où étaient arrivés le lendemain de l’accident les parents du démineur.
Elle alla chercher de l’eau et mouilla le front de l’enfant. Il se laissa faire avec bonheur. Depuis trois jours, depuis l’accident, Sara évitait d’embrasser son enfant. Elle finissait de l’habiller lorsque Ludi arriva. Il était alors un peu plus de onze heures. Jacques dormait toujours et la bonne aussi. Dès l’arrivée de Ludi, l’enfant changea de jeu. Il se mit à faire des pâtés à l’endroit où elle venait de le baigner.
— Bonjour, dit Ludi, je suis venu te faire une petite visite.
— Bonjour, Ludi, tu devrais aller réveiller Jacques.
Ludi prit l’enfant dans ses bras, lui mordit l’oreille, le reposa par terre et alla dans la chambre de Jacques. Aussitôt rentré il ouvrit les volets.
— A quelle heure tu te baigneras si tu ne te lèves pas maintenant?
— Tu parles d’une chaleur, dit Jacques.
— Il fait moins chaud qu’hier, dit Ludi, très affirmatif.
— Quand tu finiras de te foutre de la gueule des gens.
Ludi ne souffrait pas de la chaleur, pas plus qu’un figuier, que le fleuve. Il laissa Jacques se réveiller et sortit jouer avec l’enfant. Sara se leva et se coiffa. Ludi parlait des charmes des bateaux à moteur, qui vont aussi vite que les automobiles. Lui aussi il avait très envie d’aller sur le bateau de l’homme, comme l’enfant. En l’entendant, tout à coup, Sara se souvint de ce que Ludi avait dit d’elle. Il y avait maintenant huit jours de cela. Jacques le lui avait répété un soir à propos d’une dispute. C’était le lendemain de cette dispute insignifiante — sauf en ceci que c’était à son occasion qu’elle avait appris ce que Ludi avait dit d’elle — que l’accident était arrivé dans la montagne. Elle n’avait pas eu, avant ce matin le loisir de penser aux paroles de Ludi à son propos. A cause de l’accident dans la montagne, et peut-être aussi à cause de l’arrivée de l’homme et de son bateau.
— Tu viens te baigner avec nous? demanda Ludi.
— Je ne sais pas. Au fait, ils sont toujours dans la montagne?
Pendant deux jours et trois nuits les parents du démineur avaient rassemblé les débris du corps de leur enfant. Pendant deux jours ils s étaient entêtés, croyant toujours qu’il en restait encore. Depuis hier seulement ils ne cherchaient plus. Mais ils n’étaient pas encore partis, on ne savait pas très bien pourquoi. Les bals avalent cessé. La commune portait le deuil. On attendait qu’ils s’en aillent.
— Je n’y suis pas encore allé, dit Ludi, mais je sais par Gina qu’ils sont toujours là. Je crois que ce qu’il y a c’est qu’ils refusent de signer la déclaration de décès. La mère, surtout. Il y a trois jours qu’on lui demande de la signer, elle ne veut pas en entendre parler.
Marguerite Duras
Extrait : Les petits chevaux de Tarquinia
XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Les petits chevaux de Tarquinia, Marguerite Duras |