Le vieux qui lisait des romans d’amour

[EXTRAIT]

Assis sur les bonbonnes de gaz, le dentiste et le vieux regardaient couler le fleuve. De temps en temps, ils se passaient la bouteille de Frontera et fumaient des cigares à feuilles dures, les seuls qui résistaient à l’humidité.

 - Merde alors, Antonio José Bolivar, tu lui as cloué le bec. Je ne te connaissais pas ce talent de détective. Tu l’as humilié devant tout le monde, et il ne l’a pas volé. J’espère qu’un de ces jours les Jivaros lui enverront un dard.

- Sa femme le tuera. Elle fait des provisions de haine, mais elle n’en a pas encore assez. Ces choses-là demandent du temps.

- Écoute, j’avais complètement oublié, avec cette saloperie de mort : je t’ai apporté deux livres.

 Les yeux du vieux s’allumèrent.

 - D’amour ?

 Le dentiste fit signe que oui.

Antonio José Bolivar Proaño lisait des romans d’amour et le dentiste le ravitaillait en livres à chacun de ses passages.

 - Ils sont tristes ?

- À pleurer, certifia le dentiste.

- Avec des gens qui s’aiment pour de bon ?

- Comme personne ne s’est jamais aimé.

- Et qui souffrent beaucoup ?

- J’ai bien cru que je ne pourrais pas le supporter.

 À vrai dire, le docteur Rubicondo Loachamín ne lisait pas les romans.

Quand le vieux lui avait demandé de lui rendre ce service, en lui indiquant clairement ses préférences pour les souffrances, les amours désespérées et les fins heureuses, le dentiste avait senti que la tâche serait rude.

Il avait peur de se rendre ridicule en entrant dans une librairie de Guayaquil pour demander : « Donnez-moi un roman d’amour bien triste, avec des souffrances terribles et un Happy End… ». On le prendrait sûrement pour une vieille tante. Et puis il avait trouvé une solution inespérée dans un bordel du port.

Le dentiste aimait les négresses, d’abord parce qu’elles étaient capables de dire des choses à remettre sur pied un boxeur KO, et ensuite parce qu’elles ne transpiraient pas en faisant l’amour.

Un soir qu’il s’embêtait avec Josefina, une fille d’Esmeraldas à la peau lisse et sèche comme le cuir d’un tambour, il avait vu un lot de livres rangés sur la commode.

-Tu lis ? avait-il demandé.

- Oui, mais lentement.

- Et quels sont tes livres préférés ?

- Les romans d’amour, avait répondu Josefina. Elle avait les mêmes goûts qu’Antonio José Bolivar.

A dater de cette soirée, Josefina avait fait alterner ses devoirs de dame de compagnie et ses talents de critique littéraire. Tous les six mois, elle sélectionnait deux romans particulièrement riches en souffrances indicibles. Et plus tard, Antonio José Bolivar Proaño les lisait dans la solitude de sa cabane face au Nangaritza.

Le vieux prit les deux livres, examina les couvertures, et déclara qu’ils lui plaisaient. Pendant ce temps, on hissait la caisse à bord et le maire surveillait la manœuvre. En voyant le dentiste, il lui dépêcha un homme.

- Le maire vous fait dire de ne pas oublier les taxes.

Le dentiste lui tendit les billets déjà tout préparés, en ajoutant :

- Quelle idée. Dis-lui que je suis un bon citoyen.

L’homme retourna auprès du maire. Le gros prit les billets, les fit disparaître dans sa poche et salua le dentiste en levant la main à la hauteur de son front.

- J’en ai plein le dos, moi, de ses taxes commenta le vieux.

- Des morsures de rien du tout. Les gouvernements vivent des coups de dents qu’ils donnent aux citoyens. Et encore, nous, on a affaire à un petit roquet.

Ils fumèrent et burent encore en regardant couler l’éternité verte du fleuve.

- Antonio José Bolivar, je te vois pensif. Dis-moi ce qui te tracasse.

- Vous aviez raison. Cette affaire ne me plaît pas. Je suis sur que la Limace médite une battue et qu’elle va faire appel à moi. Vous avez vu la blessure ? Pour un simple coup de patte. L’animal est grand, et les griffes doivent mesurer cinq centimètres. Une bête pareille, même affaiblie par la faim, elle doit être sacrément vigoureuse. Et puis les pluies arrivent. Les traces s’effacent et la faim les rend plus intelligents.

- Tu peux refuser de participer à la chasse. Tu es vieux, pour des courses pareilles.

- Ne croyez pas ça. Des fois, j’ai même envie de me remarier. Un de ces jours, je vous ferai peut-être la surprise de vous demander d’être mon témoin.

- Entre nous, quel âge tu as, Antonio José Bolivar ?

- De toute manière, ça fait trop . Soixante ans, d’après les papiers, mais il faut tenir compte que je marchais déjà quand on m’a inscrit, alors disons que je vais plutôt sur mes soixante-dix.

La cloche du Sucre qui annonçait le départ précipita leurs adieux.

Le vieux resta sur le quai jusqu’à ce que le bateau disparaisse, happé par une boucle du fleuve. Puis il décida qu’il n’adresserait plus la parole à personne de la journée : il ôta son dentier, l’enveloppa dans son mouchoir et, serrant les livres sur sa poitrine, se dirigea vers sa cabane.

 

 Luis SEPULVEDA

Extrait de : Le vieux qui lisait des romans d’amour

Editions du Seuil – Collection POINTS

Traduit de l’espagnol par (Chili) par François Maspero

Non classé, Roman, XXè   |   Proposé par   |   Tags :   |  

Nuage

[Extrait]

 

Et si Django était mort de chagrin ? Enveloppé dans un nuage d’oubli, l’ex-star des zazous n’a pas si bien supporté que ça une traversée du désert pour laquelle son caractère n’était pas préparé. C’est d’ailleurs en marchant comme dans un désert que Django est mort.

Il s’est retrouvé, un jour de mai 1953, tout seul à la petite gare de Bois-le Roi. Pas de taxi. Django décida de rentrer chez lui à pied. Quelques nuages se gonflaient d’orage au dessus de lui. Il marcha à travers la forêt, sa veste sur l’avant-bras. Son front suait au soleil. Sa main lui faisait mal, comme toujours quand il faisait lourd. Les grands arbres vacillaient à son passage. Était-ce normal : tant d’étoile en plein jour ?

Il arriva à Samois en nage. A la terrasse de son bistrot préféré, on le fit s’asseoir. Dans un énorme soupir flou, il commanda un café avec un nuage de lait. Son dernier geste fut de porter la tasse à son sourire, et il s’écroula sur le guéridon. On le transporta à l’hôpital de Fontainebleau.

On raconte que que lorsque le médecin vint, au petit matin, constater le décès de cet homme de quarante-trois ans, mort d’une congestion cérébrale, il vit d’abord une drôle de main qui dépassait du dras et murmura : « Django… »

 

Django Reinhardt est un nuage. Il est passé au dessus du monde. Bien ouaté, tout en vapeur d’amour, il flotte dans le ciel inquiet, pour toujours.

 

Nuage

Marc-Édouard Nabe

Éditions le Dillettante

1993

 

XXè   |   Proposé par   |   Tags : ,   |  

Monsieur

Les passants sur son chemin
Soulèvent leurs galures,
Le chien lui lèche les mains
Sa présence rassure.
Voyer cet enfant qui beugle,
Par lui secouru,
Et comme il aide l’aveugle
A traverser la rue.
Dans la paix de son jardin
Il cultive ses roses ;
Monsieurs est un assassin
Quand il est morose.

Il étrangle son semblable
Dans le bois d’Meudon
Quand il est inconsolable,
Quand il a l’bourdon.
A la barbe des voisins
Qui le trouvent sympathique,
Monsieur est un assassin,
Je suis son domestique,
Et je classe ce dossier
Sous les églantines,
Je suis un peu jardinier
Je fais la cuisine.

Il étrangle son prochain
Quand il a le cafard,
Allez hop ! Dans le bassin
Sous les nénuphars.
Et je donne un coup de balai
Sur les lieux du crime
Où il ne revient jamais,
Même pas pour la frime.
Sans éveiller les soupçons,
Aux petites heures
Nous rentrons à la maison.
(Je suis son chauffeur).

Car sous son air anodin,
C’est un lunatique,
Monsieur est un assassin,
Chez lui c’est chronique.
Il étrangle son semblable
Lorsque minuit sonne,
Et moi je pousse le diable,
Dans le bois d’boulogne.
Le client dans une valise
Avec son chapeau,
Prendra le train pour Venise
Et un peu de repos.

Il étrangle son semblable
Dans le bois d’Meudon
Quand il est inconsolable
Quand il a le bourdon.
A la barbe des voisins
Qui le trouvent sympathique,
Monsieur est un assassin.
Je suis son domestique.

Vous allez pendre monsieur,
Je vais perdre ma place,
Vous allez pendre monsieur,
Hélas ! Trois fois Hélas !
Mais il fallait s’y attendre
Et je prie Votre Honneur,
Humblement, de me reprendre
Comme serviteur,
Et je classerais ce dossier
Sous les églantines,
Je suis un peu jardinier
Et je fais la cuisine

 

Thomas Fersen
Monsieur

Chanson, XXè   |   Proposé par   |   Tags : ,   |  

Humiliation d’un Sublime

[Extrait]

 

Mais regarde donc ton jeu, bougre d’âne, t’as la Révolution dedans ; quinte mangeuse portant son point, dans l’herbe à la vache ; quinze et cinq, vingt ; trois borgnes, vingt-trois ; trois bœufs, vingt-six ; tierce major dans les vitriers, vingt-neuf ; trois colombes, quatre-vingt-douze ; et joue An un de la République, quatre-vingt-treize. Mon pauvre Auguste, t’es passé au gabarit. C’est-y toi, cette fois, qui paiera la tournée de vitriol ?

— Caporal Tronche ! appela la voix impérieuse de l’adjudant qui apparut au seuil du poste.

L’un des joueurs mit ses cartes sur la table et se leva aussitôt.

— Arrive un peu, dit le survenant qui l’entraîna, j’ai à te parler. Tu vois ce cochon, n’est-ce pas ? — Il lui montrait un gros fantassin de Bavière, immobile au milieu de la route et gardé comme un trésor par deux volontaires armés jusqu’aux dents. — Eh bien, on l’a ramassé, il y a huit jours, dans la forêt, du côté d’Ingrannes, à moitié crevé. Il paraît que c’est un paysan dont il essayait de prendre la femme qui l’a arrangé comme ça, à grands coups de serpe dans la figure. Mais ces animaux ont la vie dure. On l’a recollé à l’ambulance, et maintenant il est aussi solide qu’avant cette petite leçon de politesse. Tu vas prendre un homme avec toi et vous me le conduirez à Loury, où le général en fera ce qu’il voudra. Le bataillon n’a pas besoin de ce subsistant. On t’a désigné pour cette corvée, parce que tu as de la poigne et de la jugeotte quand tu n’es pas soûl. Le bougre a déjà essayé de filer et le commandant croit qu’il a ses raisons pour ça. Ainsi donc, ouvre l’œil et si ton prisonnier fait le malin, tu m’entends…

— Suffit ! mon lieutenant, on livrera le bijou franco et à domicile. Ce n’est pas encore ce gros rapiécé qui se paiera ma fiole, je vous en réponds.

L’aspect du captif justifiait amplement cette sollicitude. C’était une espèce de géant, un de ces colosses de chair comme l’Allemagne en a tant versé sur la France, une brute magnifique dont la charogne, semblait-il, eût fertilisé tout un arpent.

La correction maritale et zélotypique dont avait parlé l’adjudant était écrite en caractères horribles sur sa face tuméfiée, purulente, quadrillée de sparadrap. Le nez avait été emporté, toutes les dents supérieures brisées par un coup superbe du hachoir qui avait élargi la gueule jusqu’aux deux oreilles et l’ensemble faisait penser au billot sanguinolent d’un charcutier.

On était forcé de supposer une intention précise de ne frapper cet homme qu’au visage et on s’étonnait que sur tant de coups d’une arme si redoutable, aucun n’eût été mortel. Il est vrai que le hausse-col bosselé démontrait que le sécateur avait dû s’égarer dangereusement deux ou trois fois, — car le personnage ainsi tailladé n’était rien moins qu’un prestantissime officier du 75e régiment, division de Schimmelmann.

*

La mission ne déplaisait pas à cette excellente fripouille de caporal Tronche, ajusteur-mécanicien des Amandiers de Ménilmontant, renommé pour la vigueur de ses abatis et généralement connu parmi les Sublimes et les Fils de Dieu sous le sobriquet de Casse-Litron.

Avant la guerre, avant les complications excessives et indébrouillables qui l’avaient déraciné de son Paris pour le jeter aux francs-tireurs du Loiret, il avait connu la gloire.

De la porte Montempoivre à la rue du Pot-au-Lait et du Pont-de-Flandre au Point-du-Jour, il fut célèbre.

Il n’y en avait pas un autre pour faire aussi bien que lui le signe de croix des pochards. Sur la tête il prononçait Montpernasse ; sur l’épaule droite, Ménilmonte ; sur la gauche, la Courtille ; sur le ventre, Bagnolet, et sur le creux de l’estomac, trois fois Lapin sauté. Les quatre premières invocations exprimaient la béatitude, les trois coups du Lapin sauté s’accentuaient vigoureusement. Il fallait que le thorax résonnât avec puissance. Prouesse qui fut consignée dans les fastes épiphaniques de Denis Poulot.

Orateur considérable dans les réunions publiques, il avait certainement décrété plus de vingt mille lois d’urgence manifeste. Chaque soir, il reconstituait la Pologne à la Mine à poivre, assommoir fameux de Ménilmontant, et n’hésitait pas à créer un grand État Scandinave pour museler le despote moscovite à la Machine à soûler ou à la Tête de cochon.

Depuis longtemps, il avait fait de l’Allemagne entière une vaste république et groupé sous un vocable fraternel toutes les provinces danubiennes. Enfin il avait judicieusement expédié les musulmans à la Mecque et le Pape à Jérusalem. Quant à l’Angleterre, on savait très bien qu’elle ne l’épouvantait pas.

Bel homme, d’ailleurs, trop aimé des femmes, disait-on, il travaillait surtout devant le comptoir. Il avait sur son livret toutes les signatures des grandes maisons de Paris, faisant au plus trois journées de travail par semaine et deux ou trois patrons par mois. En un mot, c’était un de ces redoutables crâneurs engendrés pour le désespoir des industriels.

>>Texte intégral

Léon Bloy

Extrait de : Humiliation d’un Sublime ,

Sueur de Sang, 1914

XXè   |   Proposé par   |   Tags : ,   |  

Les petits coins vert-épinard

[Extrait]

 

J’avais mal compris, dans mon premier séjour à Balbec — et peut-être bien Andrée avait fait comme moi — le caractère d’Albertine. J’avais cru que c’était frivolité, mais ne savais si toutes nos supplications ne réussiraient pas à la retenir et lui faire manquer une garden-party, une promenade à ânes, un pique-nique. Dans mon second séjour à Balbec, je soupçonnai que cette frivolité n’était qu’une apparence, la garden-party qu’un paravent, sinon une invention. Il se passait sous des formes diverses la chose suivante (j’entends la chose vue par moi, de mon côté du verre, qui n’était nullement transparent, et sans que je puisse savoir ce qu’il y avait de vrai de l’autre côté). Albertine me faisait les protestations de tendresse les plus passionnées. Elle regardait l’heure parce qu’elle devait aller faire une visite à une dame qui recevait, paraît-il, tous les jours à cinq heures, à Infreville. Tourmenté d’un soupçon et me sentant d’ailleurs souffrant, je demandais à Albertine, je la suppliais de rester avec moi. C’était impossible (et même elle n’avait plus que cinq minutes à rester) parce que cela fâcherait cette dame, peu hospitalière et susceptible, et, disait Albertine, assommante. « Mais on peut bien manquer une visite. — Non, ma tante m’a appris qu’il fallait être polie avant tout. — Mais je vous ai vue si souvent être impolie. — Là, ce n’est pas la même chose, cette dame m’en voudrait et me ferait des histoires avec ma tante. Je ne suis déjà pas si bien que cela avec elle. Elle tient à ce que je sois allée une fois la voir. — Mais puisqu’elle reçoit tous les jours. » Là, Albertine sentant qu’elle s’était « coupée », modifiait la raison. « Bien entendu elle reçoit tous les jours. Mais aujourd’hui j’ai donné rendez-vous chez elle à des amies. Comme cela on s’ennuiera moins. — Alors, Albertine, vous préférez la dame et vos amies à moi, puisque, pour ne pas risquer de faire une visite un peu ennuyeuse, vous préférez de me laisser seul, malade et désolé? — Cela me serait bien égal que la visite fût ennuyeuse. Mais c’est par dévouement pour elles. Je les ramènerai dans ma carriole. Sans cela elles n’auraient plus aucun moyen de transport. » Je faisais remarquer à Albertine qu’il y avait des trains jusqu’à 10 heures du soir, d’Infreville. « C’est vrai, mais, vous savez, il est possible qu’on nous demande de rester à dîner. Elle est très hospitalière. — Hé bien, vous refuserez. — Je fâcherais encore ma tante. — Du reste, vous pouvez dîner et prendre le train de 10 heures. — C’est un peu juste. — Alors je ne peux jamais aller dîner en ville et revenir par le train. Mais tenez, Albertine, nous allons faire une chose bien simple: je sens que l’air me fera du bien; puisque vous ne pouvez lâcher la dame, je vais vous accompagner jusqu’à Infreville. Ne craignez rien, je n’irai pas jusqu’à la tour Élisabeth (la villa de la dame), je ne verrai ni la dame, ni vos amies. » Albertine avait l’air d’avoir reçu un coup terrible. Sa parole était entrecoupée. Elle dit que les bains de mer ne lui réussissaient pas. « Si ça vous ennuie que je vous accompagne? — Mais comment pouvez-vous dire cela, vous savez bien que mon plus grand plaisir est de sortir avec vous. » Un brusque revirement s’était opéré. « Puisque nous allons nous promener ensemble, me dit-elle, pourquoi n’irions-nous pas de l’autre côté de Balbec, nous dînerions ensemble. Ce serait si gentil. Au fond, cette côte-là est bien plus jolie. Je commence à en avoir soupé d’Infreville et du reste, tous ces petits coins vert-épinard. — Mais l’amie de votre tante sera fâchée si vous n’allez pas la voir. — Hé bien, elle se défâchera. — Non, il ne faut pas fâcher les gens. — Mais elle ne s’en apercevra même pas, elle reçoit tous les jours; que j’y aille demain, après-demain, dans huit jours, dans quinze jours, cela fera toujours l’affaire. — Et vos amies? — Oh! elles m’ont assez souvent plaquée. C’est bien mon tour. — Mais du côté que vous me proposez, il n’y a pas de train après neuf heures. — Hé bien, la belle affaire! neuf heures c’est parfait. Et puis il ne faut jamais se laisser arrêter par les questions du retour. On trouvera toujours une charrette, un vélo, à défaut on a ses jambes. — On trouve toujours, Albertine, comme vous y allez! Du côté d’Infreville, où les petites stations de bois sont collées les unes à côtés des autres, oui. Mais du côté de… ce n’est pas la même chose. — Même de ce côté-là. Je vous promets de vous ramener sain et sauf. » Je sentais qu’Albertine renonçait pour moi à quelque chose d’arrangé qu’elle ne voulait pas me dire, et qu’il y avait quelqu’un qui serait malheureux comme je l’étais. Voyant que ce qu’elle avait voulu n’était pas possible, puisque je voulais l’accompagner, elle renonçait franchement. Elle savait que ce n’était pas irrémédiable. Car, comme toutes les femmes qui ont plusieurs choses dans leur existence, elle avait ce point d’appui qui ne faiblit jamais: le doute et la jalousie. Certes elle ne cherchait pas à les exciter, au contraire. Mais les amoureux sont si soupçonneux qu’ils flairent tout de suite le mensonge. De sorte qu’Albertine n’était pas mieux qu’une autre, savait par expérience (sans deviner le moins du monde qu’elle le devait à la jalousie) qu’elle était toujours sûre de retrouver les gens qu’elle avait plaqués un soir. La personne inconnue qu’elle lâchait pour moi souffrirait, l’en aimerait davantage (Albertine ne savait pas que c’était pour cela), et, pour ne pas continuer à souffrir, reviendrait de soi-même vers elle, comme j’aurais fait. Mais je ne voulais ni faire de la peine, ni me fatiguer, ni entrer dans la voie terrible des investigations, de la surveillance multiforme, innombrable. « Non, Albertine, je ne veux pas gâter votre plaisir, allez chez votre dame d’Infreville, ou enfin chez la personne dont elle est le porte-nom, cela m’est égal. La vraie raison pour laquelle je ne vais pas avec vous, c’est que vous ne le désirez pas, que la promenade que vous feriez avec moi n’est pas celle que vous vouliez faire, la preuve en est que vous vous êtes contredite plus de cinq fois sans vous en apercevoir. » La pauvre Albertine craignit que ses contradictions, qu’elle n’avait pas aperçues, eussent été plus graves. Ne sachant pas exactement les mensonges qu’elle avait faits: « C’est très possible que je me sois contredite. L’air de la mer m’ôte tout raisonnement. Je dis tout le temps les noms les uns pour les autres. » Et (ce qui me prouva qu’elle n’aurait pas eu besoin, maintenant, de beaucoup de douces affirmations pour que je la crusse) je ressentis la souffrance d’une blessure en entendant cet aveu de ce que je n’avais que faiblement supposé. « Hé bien, c’est entendu, je pars, dit-elle d’un ton tragique, non sans regarder l’heure afin de voir si elle n’était pas en retard pour l’autre, maintenant que je lui fournissais le prétexte de ne pas passer la soirée avec moi. Vous êtes trop méchant. Je change tout pour passer une bonne soirée avec vous et c’est vous qui ne voulez pas, et vous m’accusez de mensonge. Jamais je ne vous avais encore vu si cruel. La mer sera mon tombeau. Je ne vous reverrai jamais. (Mon coeur battit à ces mots, bien que je fusse sûr qu’elle reviendrait le lendemain, ce qui arriva.) Je me noierai, je me jetterai à l’eau. — Comme Sapho. — Encore une insulte de plus; vous n’avez pas seulement des doutes sur ce que je dis mais sur ce que je fais. — Mais, mon petit, je ne mettais aucune intention, je vous le jure, vous savez que Sapho s’est précipitée dans la mer. — -Si, si, vous n’avez aucune confiance en moi. » Elle vit qu’il était moins vingt à la pendule; elle craignit de rater ce qu’elle avait à faire, et, choisissant l’adieu le plus bref (dont elle s’excusa, du reste, en me venant voir le lendemain; probablement, ce lendemain-là, l’autre personne n’était pas libre), elle s’enfuit au pas de course en criant: « Adieu pour jamais », d’un air désolé. Et peut-être était-elle désolée. Car sachant ce qu’elle faisait en ce moment mieux que moi, plus sévère et plus indulgente à la fois à elle-même que je n’étais pour elle, peut-être avait-elle tout de même un doute que je ne voudrais plus la recevoir après la façon dont elle m’avait quitté. Or, je crois qu’elle tenait à moi, au point que l’autre personne était plus jalouse que moi-même.

 

Marcel Proust

Sodome et Gomorrhe

Editions Gallimard

Classiques, XXè   |   Proposé par   |   Tags : , ,   |  

La journée du musicien

 

L’artiste doit régler sa vie.

Voici l’horaire précis de mes actes journaliers :

Mon lever : à 7h18 ; inspiré : de 10h23 à 11h47. Je déjeune à 12h11 et quitte la table à 12h14.

Salutaire promenade à cheval, dans le fond de mon parc : de 13h19 à 14h53. Autre inspiration : de 15h12 à 16h07.

Occupations diverses (escrime, réflexions, immobilité, visites, contemplation, dextérité, natation, etc.) : de 16h21 à 18h47.

Le dîner est servi à 19h16 et terminé à 19h20. Viennent des lectures symphoniques, à haute voix : de 20h09 à 21h59.

Mon coucher a lieu régulièrement à 22h37. Hebdomadairement, réveil en sursaut à 3h19 (le mardi).

Je ne mange que des aliments blancs : des œufs, du sucre, des noix de coco, du poulet cuit dans de l’eau blanche ; des moisissures de fruits, du riz, des navets ; du boudin camphré, des pâtes, du fromage (blanc), de la salade de coton et de certains poissons (sans la peau).

Je fais bouillir mon vin, que je bois froid avec du jus de fuchsia. J’ai bon appétit ; mais je ne parle jamais en mangeant, de peur de m’étrangler.

Je respire avec soin (peu à la fois). Je danse très rarement. En marchant, je me tiens par les côtes et regarde fixement derrière moi.

D’aspect très sérieux, si je ris, c’est sans le faire exprès. Je m’en excuse toujours et avec affabilité.

Je ne dors que d’un œil ; mon sommeil est très dur. Mon lit est rond, percé d’un trou pour le passage de la tête. Toutes les heures, un domestique prend ma température et m’en donne une autre.

Depuis longtemps, je suis abonné à un journal de modes. Je porte un bonnet blanc, des bas blancs et un gilet blanc.

Mon médecin m’a toujours dit de fumer. Il ajoute à ses conseils : — Fumez, mon ami : sans cela, un autre fumera à votre place.

 

Erik Satie

Mémoires d’un amnésique

1913

XXè   |   Proposé par   |   Tags : ,   |  

C

 

 

J’ai traversé les ponts de Cé
C’est là que tout a commencé

 

Une chanson des temps passés
Parle d’un chevalier blessé

 

D’une rose sur la chaussée
Et d’un corsage délacé

 

Du château d’un duc insensé
Et des cygnes dans les fossés

 

De la prairie où vient danser
Une éternelle fiancée

 

Et j’ai bu comme un lait glacé
Le long lai des gloires faussées

 

La Loire emporte mes pensées
Avec les voitures versées

 

Et les armes désamorcées
Et les larmes mal effacées

 

Ô ma France ô ma délaissée
J’ai traversé les ponts de Cé

 

Louis Aragon

Extrait de : Les Yeux d’Elsa

Poésie, XXè   |   Proposé par   |   Tags : , , ,   |