La Comtesse de Rudolstadt

 

« Je n’ai pas besoin ne vous dire, ajouta-t-il, qu’aucun danger ne menace vos jours ; mais craignez pour votre âme ; craignez de ne jamais arriver à la porte du temple, si vous avez le malheur de regarder une seule fois derrière vous en marchant. Vous aurez plusieurs stations à faire en divers endroits ; vous devrez alors examiner tout ce qui s’offrira à vos regards ; mais, dès qu’une porte s’ouvrira devant vous, franchissez-la, et ne vous retournez pas. C’est, vous le savez, la prescription rigide des antiques initiations. Vous devez aussi, d’après les rites anciens, conserver soigneusement la flamme de votre lampe, emblème de votre foi et de votre zèle. Allez, ma fille, et que cette pensée vous donne un courage surhumain ; ce que vous êtes condamnée à souffrir maintenant est nécessaire au développement de votre esprit et de votre cœur dans la vertu et dans la foi véritable. »

Consuelo descendit les échelons avec précaution et, dès qu’elle eut atteint le dernier, on retira l’échelle, et elle entendit la lourde dalle retomber avec bruit et fermer l’entrée du souterrain au-dessus de sa tête.

XXXIX

Dans les premiers instants, Consuelo, passant d’une salle où brillait l’éclat de cent flambeaux dans un lieu qu’éclairait seule la lueur de sa petite lampe, ne distingua rien qu’un brouillard lumineux répandu autour d’elle, et que son regard ne pouvait percer. Mais peu à peu ses yeux s’accoutumèrent aux ténèbres et, comme elle ne vit rien d’effrayant entre elle et les parois d’une salle en tout semblable, pour l’étendue et la forme octogone, à celle dont elle sortait, elle se rassura au point d’aller examiner de près les étranges caractères qu’elle apercevait sur les murailles. C’était une seule et longue inscription disposée sur plusieurs lignes circulaires qui faisaient le tour de la salle, et que n’interrompait aucune ouverture. En faisant cette observation, Consuelo ne se demanda pas comment elle sortirait de ce cachot, mais quel pouvait avoir été l’usage d’une pareille construction. Des idées sinistres, qu’elle repoussa d’abord, lui vinrent à l’esprit ; mais bientôt ces idées furent confirmées par la lecture de l’inscription qu’elle lut en marchant lentement et en promenant sa lampe à la hauteur des caractères :

« Contemple la beauté de ces murailles assises sur le roc, épaisses de vingt-quatre pieds, et debout depuis mille ans, sans que ni les assauts de la guerre, ni l’action du temps, ni les efforts de l’ouvrier aient pu les entamer ! Ce chef-d’œuvre de maçonnerie architecturale a été élevé par la main des esclaves, sans doute pour enfouir les trésors d’un maître magnifique. Oui ! pour enfouir dans les entrailles du rocher, dans les profondeurs de la terre, des trésors de haine et de vengeance. Ici ont péri, ici ont souffert, ici ont pleuré, rugi et blasphémé vingt générations d’hommes, innocents pour la plupart, quelques-uns héroïques ; tous victimes ou martyrs : des prisonniers de guerre, des serfs révoltés ou trop écrasés de taxes pour en payer de nouvelles, des novateurs religieux, des hérétiques sublimes, des infortunés, des vaincus, des fanatiques, des saints, des scélérats aussi, hommes dressés à la férocité des camps, à la loi de meurtre et de pillage, soumis à leur tour à d’horribles représailles. Voilà les catacombes de la féodalité, du despotisme militaire ou religieux. Voilà les demeures que des hommes puissants ont fait construire par des hommes asservis, pour étouffer les cris et cacher les cadavres de leurs frères vaincus et enchaînés. Ici point d’air pour respirer, pas un rayon de jour, pas une pierre pour reposer sa tête ; seulement des anneaux de fer scellés au mur pour passer le bout de la chaîne des prisonniers et les empêcher de choisir une place pour reposer sur le sol humide et glacé. Ici, de l’air, du jour et de la nourriture quand il plaisait aux gardes postés dans la salle supérieure d’entrouvrir un instant le caveau, et de jeter un morceau de pain à des centaines de malheureux entassés les uns sur les autres, le lendemain d’une bataille, blessés ou meurtris pour la plupart ; et, chose plus affreuse encore, quelquefois, un seul resté le dernier, et s’éteignant dans la souffrance et le désespoir au milieu des cadavres putréfiés de ses compagnons, quelquefois mangé des mêmes vers avant d’être mort tout à fait, et tombant en putréfaction lui-même avant que le sentiment de la vie et l’horreur de la réflexion fussent anéantis dans son cerveau. Voilà, ô néophyte, la source des grandeurs humaines, que tu as peut-être contemplées avec admiration et jalousie dans le monde des puissants ! Des crânes décharnés, des os humains brisés et desséchés, des larmes, des taches de sang, voilà ce que signifient les emblèmes de tes armoiries, si tes pères t’ont légué la tache du patriciat ; voilà ce qu’il faudrait représenter sur les écussons des princes que tu as servis, ou que tu aspires à servir si tu es sorti de la plèbe. Oui, voilà le fondement des titres de noblesse, voilà la source des gloires et des richesses héréditaires de ce monde ; voilà comment s’est élevée et conservée une caste que les autres castes redoutent, flattent et caressent encore. Voilà, voilà ce que les hommes ont inventé pour s’élever de père en fils au-dessus des autres hommes ! »

Après avoir lu cette inscription en faisant trois fois le tour de la geôle, Consuelo, navrée de douleur et d’effroi, posa sa lampe à terre et se plia sur ses genoux pour se reposer. Un profond silence régnait dans ce lieu lugubre, et des réflexions épouvantables s’y éveillaient en foule. La vive imagination de Consuelo évoquait autour d’elle de sombres visions. Elle croyait voir des ombres livides et couvertes de plaies hideuses s’agiter autour des murailles ou ramper sur la terre à ses côtés. Elle croyait entendre leurs gémissements lamentables, leur râle d’agonie, leurs faibles soupirs, le grincement de leurs chaînes. Elle ressuscitait dans sa pensée la vie du passé telle qu’elle devait être au moyen âge, telle qu’elle avait été encore naguère durant les guerres de religion. Elle croyait entendre au-dessus d’elle, dans la salle des gardes, le pas lourd et sinistre de ces hommes chaussés de fer ; le retentissement de leurs piques sur le pavé, leurs rires grossiers, leurs chants d’orgie ; leurs menaces et leurs jurons quand la plainte des victimes montait jusqu’à eux, et venait interrompre leur affreux sommeil : car ils avaient dormi, ces geôliers, ils avaient dû, ils avaient pu dormir sur cette geôle, sur cet abîme infect, d’où s’exhalaient les miasmes du tombeau et les rugissements de l’enfer. Pâle, les yeux fixes et les cheveux dressés par l’épouvante, Consuelo ne voyait et n’entendait plus rien. Lorsqu’elle se rappela sa propre existence et qu’elle se releva pour échapper au froid qui la gagnait, elle s’aperçut qu’une dalle du sol avait été déracinée et jetée en bas durant sa pénible extase, et qu’un chemin nouveau s’ouvrait devant elle. Elle en approcha , et vit un escalier étroit et rapide qu’elle descendit avec peine, et qui la conduisit dans une nouvelle cave plus étroite et plus écrasée que la première. En touchant le sol, qui était doux et comme moelleux sous le pied, Consuelo baissa sa lampe pour regarder si elle ne s’enfonçait pas dans de la vase. Elle ne vit qu’une poussière grise, plus fine que le sable le plus fin, et présentant çà et là pour accidents, en guise de cailloux, une côte rompue, une tête de fémur, un débris de crâne, une mâchoire encore garnie de dents blanches et solides, témoignage de la jeunesse et de la force brusquement brisées par une mort violente. Quelques squelettes presque entiers avaient été retirés de cette poussière, et dressés contre les murs. Il y en avait un parfaitement conservé, debout et enchaîné par le milieu du corps, comme s’il eût été condamné à périr là sans pouvoir se coucher. Son corps, au lieu de se courber et de tomber en avant, plié et disloqué, s’était roidi, ankylosé, et rejeté en arrière dans une attitude de fierté superbe et d’implacable dédain. Les ligaments de sa charpente et de ses membres s’étaient ossifiés. Sa tête, renversée, semblait regarder la voûte, et ses dents, serrées par une dernière contraction des mâchoires, paraissaient rire d’un rire terrible, ou d’un élan de fanatisme sublime. Au-dessus de lui, son nom et son histoire étaient écrits en gros caractères rouges sur la muraille. C’était un obscur martyr de la persécution religieuse, et la dernière des victimes immolées dans ce lieu. A ses pieds était agenouillé un squelette dont la tête, détachée des vertèbres, gisait sur le pavé, mais dont les bras roidis tenaient encore embrassés les genoux du martyr : c’était sa femme. L’inscription portait, entre autres détails :

« N*** a péri ici avec sa femme, ses trois frères et ses deux enfants, pour n’avoir pas voulu abjurer la foi de Luther et pour avoir persisté, jusque dans les tortures, à nier l’infaillibilité du pape. Il est mort debout et desséché, pétrifié en quelque sorte, et sans pouvoir regarder à ses pieds sa famille agonisante sur la cendre de ses amis et de ses pères. »

En face de cette inscription, on lisait celle-ci :

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Une visite aux catacombes

 

… Terra parens…

Ce qui nous frappa le plus en visitant les Catacombes, ce fut une source qu’on appelle le « puits de la Samaritaine ».

Nous avions erré entre deux longues murailles d’ossements, nous nous étions arrêtés devant des autels d’ossements, nous avions foulé aux pieds de la poussière d’ossements. L’ordre, le silence et le repos de ces lieux solennels ne nous avaient inspiré que des pensées de résignation philosophique. Rien d’affreux, selon moi, dans la face décharnée de l’homme. Ce grand front impassible, ces grands yeux vides, cette couleur sombre aux reflets de marbre, ont quelque chose d’austère et de majestueux qui commande même à la destruction. Il semble que ces têtes inanimées aient retenu quelque chose de la pensée et qu’elles défient la mort d’effacer le sceau divin imprimé sur elles. Une observation qui nous frappa et nous réconcilia beaucoup avec l’humanité, fut de trouver un infiniment petit nombre de crânes disgraciés. La monstruosité des organes de l’instinct ou l’atrophie des protubérances de l’intelligence et de la moralité ne se présentent que chez quelques individus, et des masses imposantes de crânes bien conformés attestent, par des signes sacrés, l’harmonie intellectuelle et morale qui réunit et anima des millions d’hommes.

Quand nous eûmes quitté la ville des Morts, nous descendîmes encore plus bas et nous suivîmes la raie noire tracée sur le banc de roc calcaire qui forme le plafond des galeries. Cette raie sert à diriger les pas de l’homme dans les détours inextricables qui occupent huit ou neuf lieues d’étendue souterraine. Au bas d’un bel escalier, taillé régulièrement dans le roc, nous trouvâmes une source limpide incrustée comme un diamant sans facettes dans un cercle de pierre froide et blanche ; cette eau, dont le souffle de l’air extérieur n’a jamais ridé la surface, est tellement transparente et immobile, qu’on la prendrait pour un bloc de cristal de roche. Qu’elle est belle, et comme elle semble rêveuse dans son impassible repos! Triste et douce nymphe assise aux portes de l’Érèbe, vous avez pleuré sur des dépouilles amies ; mais, dans le silence de ces lieux glacés, vos larmes se sont répandues dans votre urne de pierre, et maintenant on dirait une large goutte de l’onde du Léthé.

Aucun être vivant ne se meut sur cette onde ni dans son sein ; le jour ne s’y est jamais reflété, jamais le soleil ne l’a réchauffée d’un regard d’amour, aucun brin d’herbe ne s’est penché sur elle, bercé par une brise voluptueuse ; nulle fleur ne l’a couronnée, nulle étoile n’y a réfléchi son image frémissante. Ainsi, votre voix s’est éteinte, et les larves plaintives qui cherchent votre coupe pour s’y désaltérer, ne sont point averties par l’appel d’un murmure tendre et mélancolique. Elles s’embrassent dans les ténèbres, mais sans se reconnaître, car votre miroir ne renvoie aucune parcelle de lumière ; et vous aussi, immortelle, vous êtes morte, et votre onde est un spectre.

Larmes de la terre, vous semblez n’être point l’expression de la douleur, mais celle d’une joie terrible, silencieuse, implacable. Cavernes éplorées, retenez-vous donc votre proie avec délices, pour ne la rendre jamais à la chaleur du soleil ? Mais non ! on est frappé d’un autre sentiment en parcourant à la lueur des torches les funèbres galeries des carrières qui ont fourni à la capitale ses matériaux de construction. La ville souterraine a livré ses entrailles au monde des vivants, et, en retour, la cité vivante a donné ses ossements à la terre dont elle est sortie. Les bras qui creusèrent le roc reposent maintenant sous les cryptes profondes qu’ils baignèrent de leurs sueurs. L’éternel suintement des parois glacées retombe en larmes intarissables sur les débris humains. Cybèle en pleurs presse ses enfants morts sur son sein glacé, tandis que ses fortes épaules supportent avec patience le fardeau des tours, le vol des chars et le trépignement des armées, les iniquités et les grandeurs de l’homme, le brigand qui se glisse dans l’ombre et le juste qui marche à la lumière du jour. Mère infatigable, inépuisable nourrice, elle donne la vie à ceux-ci, le repos à ceux-là ; elle alimente et protège, elle livre ses mamelles fécondes à ceux qui s’éveillent, elle ouvre ses flancs pleins d’amour et de pitié à ceux qui s’endorment.

Homme d’un jour, pourquoi tant d’effroi à l’approche du soir ? Enfant poltron, pourquoi tressaillir en pénétrant sous les voûtes du tombeau ? Ne dormiras-tu pas en paix sous l’aisselle de ta mère ? Et ces montagnes d’ossements ne te feront-elles pas une place assez large pour t’asseoir dans l’oubli, suprême asile de la douleur? Si tu n’es que poussière, vois comme la poussière est paisible, vois comme la cendre humaine aspire à se mêler à la cendre régénératrice du monde ! Pleures-tu sur le vieux chêne abattu dans l’orage, sur le feuillage desséché du jeune palmier que le vent embrasé du sud a touché de son aile ? Non, car tu vois la souche antique reverdir au premier souffle du printemps, et le pollen du jeune palmier, porté par le même vent de mort qui frappa la tige, donner la semence de vie au calice de l’arbre voisin. Soulève sans horreur ce vieux crâne dont la pesanteur accuse la fatigue d’une longue vie. A quelques pieds au-dessus du sépulcre où ce cadavre d’aïeul est enfoui, de beaux enfants grandissent et folâtrent dans quelque jardin paré des plus belles fleurs de la saison. Encore quelques années, et cette génération nouvelle viendra se coucher sur les membres affaissés de ses pères. Et pour tous, la paix du tombeau sera profonde, et toujours la caverne humide travaillera à la dissolution de ses squelettes.

Bouche immense, avide, incessamment occupée à broyer la poussière humaine, à communier pour ainsi dire avec sa propre substance, afin de reconstituer la vie, de la retremper dans ses sources inconnues et de la reproduire à sa surface, faisant sortir ainsi le mouvement du repos, l’harmonie du silence, l’espérance de la désolation. Vie et mort, indissoluble fraternité, union sublime, pourquoi représenteriez-vous pour l’homme le désir et l’effroi, la jouissance et l’horreur ? Loi divine, mystère ineffable, quand même tu ne te révélerais que par l’auguste et merveilleux spectacle de la matière assoupie et de la matière renaissante, tu serais encore Dieu, esprit, lumière et bienfait.

 

George Sand
Extrait de : Nouvelles lettres d’un voyageurMélanges

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La Comtesse de Rudolstadt

[Incipit]

I

La salle de l’Opéra italien de Berlin, bâtie durant les premières années du règne de Frédéric le Grand, était alors une des plus belles de l’Europe. L’entrée en était gratuite, le spectacle étant payé par le roi. Il fallait néanmoins des billets pour y être admis, car toutes les loges avaient leur destination fixe: ici les princes et princesses de la famille royale; là le corps diplomatique, puis les voyageurs illustres, puis l’Académie, ailleurs les généraux; enfin partout la famille du roi, la maison du roi, les salariés du roi, les protégés du roi; et sans qu’on eût lieu de s’en plaindre, puisque c’étaient le théâtre du roi et les comédiens du roi. Restait, pour les bons habitants de la bonne ville de Berlin, une petite partie du parterre; car la majeure partie était occupée par les militaires, chaque régiment ayant le droit d’y envoyer un certain nombre d’hommes par compagnie. Au lieu du peuple joyeux, impressionnable et intelligent de Paris, les artistes avaient donc sous les yeux un parterre de héros de six pieds, comme les appelait Voltaire, coiffés de hauts bonnets, et la plupart surmontés de leurs femmes qu’ils prenaient sur leurs épaules, le tout formant une société assez brutale, sentant fort le tabac et l’eau-de-vie, ne comprenant rien de rien, ouvrant de grands yeux, ne se permettant d’applaudir ni de siffler, par respect pour la consigne, et faisant néanmoins beaucoup de bruit par son mouvement perpétuel.

Il y avait infailliblement derrière ces messieurs deux rangs de loges d’où les spectateurs ne voyaient et n’entendaient rien; mais, par convenance, ils étaient forcés d’assister régulièrement au spectacle que Sa Majesté avait la munificence de leur payer. Sa Majesté elle-même ne manquait aucune représentation. C’était une manière de tenir militairement sous ses yeux les nombreux membres de sa famille et l’inquiète fourmilière de ses courtisans. Son père, le Gros-Guillaume, lui avait donné cet exemple, dans une salle de planches mal jointes, où, en présence de mauvais histrions allemands, la famille royale et la cour se morfondaient douloureusement tous les soirs d’hiver, et recevaient la pluie sans sourciller, tandis que le roi dormait. Frédéric avait souffert de cette tyrannie domestique, il l’avait maudite, il l’avait subie, et il l’avait bientôt remise en vigueur dès qu’il avait été maître à son tour, ainsi que beaucoup d’autres coutumes beaucoup plus despotiques et cruelles, dont il avait reconnu l’excellence depuis qu’il était le seul de son royaume à n’en plus souffrir.

Cependant on n’osait se plaindre. Le local était superbe, l’Opéra monté avec luxe, les artistes remarquables; et le roi, presque toujours debout à l’orchestre près de la rampe, la lorgnette braquée sur le théâtre, donnait l’exemple d’un dilettantisme infatigable.

On sait tous les éloges que Voltaire, dans les premiers temps de son installation à Berlin, donnait aux splendeurs de la cour du Salomon du Nord. Dédaigné par Louis XV, négligé par sa protectrice madame de Pompadour, persécuté par la plèbe des jésuites, sifflé au Théâtre-Français, il était venu chercher, dans un jour de dépit, des honneurs, des appointements, un titre de chambellan, un grand cordon et l’intimité d’un roi philosophe, plus flatteuse à ses yeux que le reste. Comme un grand enfant, le grand Voltaire boudait la France, et croyait faire crever de dépit ses ingrats compatriotes. Il était donc un peu enivré de sa nouvelle gloire lorsqu’il écrivait à ses amis que Berlin valait bien Versailles, que l’Opéra de Phaéton était le plus beau spectacle qu’on pût voir, et que la prima donna avait la plus belle voix de l’Europe.

Cependant, à l’époque où nous reprenons notre récit (et, pour ne pas faire travailler l’esprit de nos lectrices, nous les avertirons qu’un an s’est presque écoulé depuis les dernières aventures de Consuelo), l’hiver se faisant sentir dans toute sa rigueur à Berlin, et le grand roi s’étant un peu montré sous son véritable jour, Voltaire commençait à se désillusionner singulièrement de la Prusse. Il était là dans sa loge entre d’Argens et La Mettrie, ne faisant plus semblant d’aimer la musique, qu’il n’avait jamais sentie plus que la véritable poésie. Il avait des douleurs d’entrailles, et il se rappelait mélancoliquement cet ingrat public des brûlantes banquettes de Paris, dont la résistance lui avait été si amère, dont les applaudissements lui avaient été si doux, dont le contact, en un mot, l’avait si terriblement ému qu’il avait juré de ne plus s’y exposer, quoiqu’il ne pût s’empêcher d’y songer sans cesse et de travailler pour lui sans relâche.

Ce soir-là pourtant le spectacle était excellent. On était en carnaval; toute la famille royale, même les margraves mariés au fond de l’Allemagne, était réunie à Berlin. On donnait le Titus de Métastase et de Hasse, et les deux premiers sujets de la troupe italienne, le Porporino et la Porporina, remplissaient les deux premiers rôles.

Si nos lectrices daignent faire un léger effort de mémoire, elles se rappelleront que ces deux personnages dramatiques n’étaient pas mari et femme comme leur nom de guerre semblerait l’indiquer; mais que le premier était le signor Uberti, excellent contralto, et le second, la Zingarella Consuelo, admirable cantatrice, tous deux élèves du professeur Porpora, qui leur avait permis, suivant la coutume italienne du temps, de porter le glorieux nom de leur maître.

Il faut avouer que la signora Porporina ne chantait pas en Prusse avec tout l’élan dont elle s’était sentie capable dans des jours meilleurs. Tandis que le limpide contralto de son camarade résonnait sans défaillance sous les voûtes de l’Opéra berlinois, à l’abri d’une existence assurée, d’une habitude de succès incontestés, et d’un traitement invariable de quinze mille livres de rente pour deux mois de travail, la pauvre Zingarella, plus romanesque peut-être, plus désintéressée à coup sûr, et moins accoutumée aux glaces du Nord et à celles d’un public de caporaux prussiens, ne se sentait point électrisée, et chantait avec cette méthode consciencieuse et parfaite qui ne laisse pas de prise à la critique, mais qui ne suffit pas pour exciter l’enthousiasme. L’enthousiasme de l’artiste dramatique et celui de l’auditoire ne peuvent se passer l’un de l’autre. Or il n’y avait pas d’enthousiasme à Berlin sous le glorieux règne de Frédéric le Grand. La régularité, l’obéissance, et ce qu’on appelait au dix-huitième siècle et particulièrement chez Frédéric la raison, c’étaient là les seules vertus qui pussent éclore dans cette atmosphère pesée et mesurée de la main du roi. Dans toute assemblée présidée par lui, on ne soufflait, on ne respirait qu’autant que le roi voulait bien le permettre. Il n’y avait dans toute cette masse de spectateurs qu’un spectateur libre de s’abandonner à ses impressions, et c’était le roi. Il était à lui seul tout le public, et, quoiqu’il fût bon musicien, quoiqu’il aimât la musique, toutes ses facultés, tous ses goûts étaient subordonnés à une logique si glacée, que le lorgnon royal attaché à tous les gestes et, on eût dit, à toutes les inflexions de voix de la cantatrice, au lieu de la stimuler, la paralysait entièrement.

George Sand

Extrait de La Comtesse de Rudolstadt

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Consuelo


[Incipit]

I

« Oui, oui, mesdemoiselles, hochez la tête tant qu’il vous plaira; la plus sage et la meilleure d’entre vous, c’est… Mais je ne veux pas le dire; car c’est la seule de ma classe qui ait de la modestie, et je craindrais, en la nommant, de lui faire perdre à l’instant même cette rare vertu que je vous souhaite…

In nomine Patris, et Filii, et Spiritu Sancti, chanta la Costanza d’un air effronté.

Amen, chantèrent en chœur toutes les autres petites filles.

— Vilain méchant! dit la Clorinda en faisant une jolie moue, et en donnant un petit coup du manche de son éventail sur les doigts osseux et ridés que le maître de chant laissait dormir allongés sur le clavier muet de l’orgue.

— À d’autres! dit le vieux professeur, de l’air profondément désabusé d’un homme qui, depuis quarante ans, affronte six heures par jour toutes les agaceries et toutes les mutineries de plusieurs générations d’enfants femelles. Il n’en est pas moins vrai, ajouta-t-il en mettant ses lunettes dans leur étui et sa tabatière dans sa poche, sans lever les yeux sur l’essaim railleur et courroucé, que cette sage, cette docile, cette studieuse, cette attentive, cette bonne enfant, ce n’est pas vous, signora Clorinda; ni vous, signora Costanza; ni vous non plus, signora Zulietta; et la Rosina pas davantage, et Michela encore moins…

— En ce cas, c’est moi… — Non, c’est moi… — Pas du tout, c’est moi ? — Moi! — Moi! » s’écrièrent de leurs voix flûtées ou perçantes une cinquantaine de blondines ou de brunettes, en se précipitant comme une volée de mouettes crieuses sur un pauvre coquillage laissé à sec sur la grève par le retrait du flot.

Le coquillage, c’est-à-dire le maestro (et je soutiens qu’aucune métaphore ne pouvait être mieux appropriée à ses mouvements anguleux, à ses yeux nacrés, à ses pommettes tachetées de rouge, et surtout aux mille petites boucles blanches, raides et pointues de la perruque professorale); le maestro, dis-je, forcé par trois fois de retomber sur la banquette après s’être levé pour partir, mais calme et impassible comme un coquillage bercé et endurci dans les tempêtes, se fit longtemps prier pour dire laquelle de ses élèves méritait les éloges dont il était toujours si avare, et dont il venait de se montrer si prodigue. Enfin, cédant comme à regret à des prières que provoquait sa malice, il prit le bâton doctoral dont il avait coutume de marquer la mesure, et s’en servit pour séparer et resserrer sur deux files son troupeau indiscipliné. Puis avançant d’un air grave entre cette double haie de têtes légères, il alla se poser dans le fond de la tribune de l’orgue, en face d’une petite personne accroupie sur un gradin. Elle, les coudes sur ses genoux, les doigts dans ses oreilles pour n’être pas distraite par le bruit, étudiait sa leçon à demi-voix pour n’être incommode à personne, tortillée et repliée sur elle-même comme un petit singe; lui, solennel et triomphant, le jarret et le bras tendus, semblable au berger Pâris adjugeant la pomme, non à la plus belle, mais à la plus sage.

« Consuelo ? l’Espagnole ? » s’écrièrent tout d’une voix les jeunes choristes, d’abord frappées de surprise. Puis un éclat de rire universel, homérique, fit monter enfin le rouge de l’indignation et de la colère au front majestueux du professeur.

La petite Consuelo, dont les oreilles bouchées n’avaient rien entendu de tout ce dialogue, et dont les yeux distraits erraient au hasard sans rien voir, tant elle était absorbée par son travail, demeura quelques instants insensible à tout ce tapage. Puis enfin, s’apercevant de l’attention dont elle était l’objet, elle laissa tomber ses mains de ses oreilles sur ses genoux, et son cahier de ses genoux à terre; elle resta ainsi pétrifiée d’étonnement, non confuse, mais un peu effrayée, et finit par se lever pour regarder derrière elle si quelque objet bizarre ou quelque personnage ridicule n’était point, au lieu d’elle, la cause de cette bruyante gaieté.

« Consuelo, lui dit le maestro en la prenant par la main sans s’expliquer davantage, viens là, ma bonne fille, chante-moi le Salve Regina de Pergolèse, que tu apprends depuis quinze jours, et que la Clorinda étudie depuis un an. »

Consuelo, sans rien répondre, sans montrer ni crainte, ni orgueil, ni embarras, suivit le maître de chant jusqu’à l’orgue, où il se rassit et, d’un air de triomphe, donna le ton à la jeune élève. Alors Consuelo, avec simplicité et avec aisance, éleva purement, sous les profondes voûtes de la cathédrale, les accents de la plus belle voix qui les eût jamais fait retentir. Elle chanta le Salve Regina sans faire une seule faute de mémoire, sans hasarder un son qui ne fût complètement juste, plein, soutenu ou brisé à propos; et suivant avec une exactitude toute passive les instructions que le savant maître lui avait données, rendant avec ses facultés puissantes les intentions intelligentes et droites du bonhomme, elle fit, avec l’inexpérience et l’insouciance d’un enfant, ce que la science, l’habitude et l’enthousiasme n’eussent pas fait faire à un chanteur consommé: elle chanta avec perfection. « C’est bien, ma fille, lui dit le vieux maître toujours sobre de compliments. Tu as étudié avec attention, et tu as chanté avec conscience. La prochaine fois tu me répéteras la cantate de Scarlati que je t’ai enseignée.

Si, signor professore, répondit Consuelo. À présent je puis m’en aller ?

— Oui, mon enfant. Mesdemoiselles, la leçon est finie. »

Consuelo mit dans un petit panier ses cahiers, ses crayons, et son petit éventail de papier noir, inséparable jouet de l’Espagnole aussi bien que de la Vénitienne, et dont elle ne se servait presque jamais, bien qu’elle l’eût toujours auprès d’elle. Puis elle disparut derrière les tuyaux de l’orgue, descendit ave la légèreté d’une souris l’escalier mystérieux qui ramène à l’église, s’agenouilla un instant en traversant la nef du milieu, et, au moment de sortir, trouva auprès du bénitier un beau jeune seigneur qui lui tendit le goupillon en souriant. Elle en prit; et, tout en le regardant droit au visage avec l’aplomb d’une petite fille qui ne se croit point et ne se sent point encore femme, elle mêla son signe de croix et son remerciement d’une si plaisante façon, que le jeune seigneur se prit à rire tout à fait. Consuelo se mit à rire aussi; et tout à coup, comme si elle se fût rappelé qu’on l’attendait, elle prit sa course, et franchit le seuil de l’église, les degrés et le portique en un clin d’oeil.

Cependant le professeur remettait pour la seconde fois ses lunettes dans la vaste poche de son gilet, et s’adressant aux écolières silencieuses: « Honte à vous! mes belles demoiselles, leur disait-il. Cette petite fille, la plus jeune d’entre vous, la plus nouvelle dans ma classe, est seule capable de chanter proprement un solo; et dans les choeurs, quelque sottise que vous fassiez autour d’elle, je la retrouve toujours aussi ferme et aussi juste qu’une note de clavecin. C’est qu’elle a du zèle, de la patience, et ce que vous n’avez pas et que vous n’aurez jamais, toutes tant que vous êtes, de la conscience!

— Ah! voilà son grand mot lâché! s’écria la Costanza dès qu’il fut sorti. Il ne l’avait dit que trente-neuf fois durant la leçon, et il ferait une maladie s’il n’arrivait à la quarantième.

George Sand

Extrait de Consuelo

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Mauprat

[Incipit]

Sur les confins de la Marche et du Berry, dans le pays qu’on appelle la Varenne, et qui n’est qu’une vaste lande coupée de bois de chênes et de châtaigniers, on trouve, au plus fourré et au plus désert de la contrée, un petit château en ruine, tapi dans un ravin, et dont on ne découvre les tourelles ébréchées qu’à environ cent pas de la herse principale. Les arbres séculaires qui l’entourent et les roches éparses qui le dominent l’ensevelissent dans une perpétuelle obscurité, et c’est tout au plus si, en plein midi, on peut franchir le sentier abandonné qui y mène, sans se heurter contre les troncs noueux et les décombres qui l’obstruent à chaque pas. Ce sombre ravin et ce triste castel, c’est la Roche-Mauprat.

Il n’y a pas longtemps que le dernier des Mauprat, à qui cette propriété tomba en héritage, en fit enlever la toiture et vendre tous les bois de charpente ; puis, comme s’il eût voulu donner un soufflet à la mémoire de ses ancêtres, il fit jeter à terre le portail, éventrer la tour du nord, fendre du haut en bas le mur d’enceinte, et partit avec ses ouvriers, secouant la poussière de ses pieds, et abandonnant son domaine aux renards, aux orfraies et aux vipères. Depuis ce temps, quand les bûcherons et les charbonniers qui habitent les huttes éparses aux environs passent dans la journée sur le haut du ravin de la Roche-Mauprat, ils sifflent d’un air arrogant ou envoient à ces ruines quelque énergique malédiction ; mais, quand le jour baisse et que l’engoulevent commence à glapir du haut des meurtrières, bûcherons et charbonniers passent en silence, pressant le pas, et, de temps en temps, font un signe de croix pour conjurer les mauvais esprits qui règnent sur ces ruines.

J’avoue que, moi-même, je n’ai jamais côtoyé ce ravin, la nuit, sans éprouver un certain malaise ; et je n’oserais pas affirmer par serment que, dans certaines nuits orageuses, je n’aie pas fait sentir l’éperon à mon cheval pour en finir plus vite avec l’impression désagréable que me causait ce voisinage.

C’est que, dans mon enfance, j’ai placé le nom de Mauprat entre ceux de Cartouche et de la Barbe-Bleue, et qu’il m’est souvent arrivé alors de confondre, dans des rêves effrayants, les légendes surannées de l’Ogre et de Croquemitaine avec les faits tout récents qui ont donné une sinistre illustration, dans notre province, à cette famille des Mauprat.

Souvent, à la chasse, lorsque, mes camarades et moi, nous quittions l’affût pour aller nous réchauffer au tas de charbons allumés que les ouvriers surveillent toute la nuit, j’ai entendus ce nom fatal expirer sur leurs lèvres à notre approche. Mais, lorsqu’ils nous avaient reconnus et qu’ils s’étaient bien assurés que le spectre d’aucun de ces brigands n’était caché parmi nous, ils nous racontaient, à demi-voix, des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête, et que je me garderai bien de vous communiquer, désolé que je suis d’en avoir noirci et endolori ma mémoire.

George Sand

Classiques, XIXè   |   Proposé par   |   Tags : ,   |