Cela lui était venu, un dimanche, après la messe. Il sortait de l’église et suivait le chemin creux qui le reconduisait chez lui, quand il se trouva derrière la Martine qui rentrait aussi chez elle.
Le père marchait à côté de sa fille, d’un pas important de fermier riche. Dédaignant la blouse, il portait une sorte de veston de drap gris et il était coiffé d’un chapeau melon à larges bords.
Elle, serrée dans un corset qu’elle ne laçait qu’une fois par semaine, s’en allait droite, la taille étranglée, les épaules larges, les hanches saillantes, en se dandinant un peu.
Coiffée d’un chapeau à fleurs, confectionné par une modiste d’Yvetot, elle montrait tout entière sa nuque forte, ronde, souple, où ses petits cheveux follets voltigeaient, roussis par le grand air et le soleil.
Lui, Benoist, ne voyait que son dos ; mais il connaissait bien le visage qu’elle avait, sans qu’il l’eût cependant jamais remarqué plus que ça.
Et tout d’un coup, il se dit : « Nom d’un nom, c’est une belle fille tout de même que la Martine. » Il la regardait aller, l’admirant brusquement, se sentant pris d’un désir. Il n’avait point besoin de revoir la figure, non. Il gardait les yeux plantés sur sa taille, se répétant à lui-même, comme s’il eût parlé : « Non d’un nom, c’est une belle fille. »
La Martine prit à droite pour entrer à « la Martinière », la ferme de son père, Jean Martin ; et elle se retourna en jetant un regard derrière elle. Elle vit Benoist qui lui parut tout drôle. Elle cria : « Bonjour, Benoist ». Il répondit : « Bonjour, la Martine, bonjour, maît’ Martin », et il passa.
Quand il rentra chez lui, la soupe était sur la table. Il s’assit en face de sa mère, à côté du valet et du goujat, tandis que la servante allait tirer le cidre.
Il mangea quelques cuillerées, puis repoussa son assiette. Sa mère demanda :
— C’est-i que t’es indispos ?
Il répondit : — Non, c’est comme une bouillie que j’aurais dans l’ vent’e et qui m’ôte la faim.
Il regardait les autres manger, tout en coupant de temps à autre une bouchée de pain qu’il portait lentement à ses lèvres et mastiquait longtemps. Il pensait à la Martine : « C’est tout de même une belle fille. » Et dire qu’il ne s’en était pas aperçu jusque-là, et que ça lui venait comme ça, tout d’un coup, et si fort qu’il n’en mangeait plus.
Il ne toucha guère au ragoût. Sa mère disait :
— Allons, Benoist, efforce té un p’tieu ; c’est d’ la côte de mouton, ça te fera du bien. Quand on n’a point d’appétit, faut s’efforcer.
Il avalait quelque morceau, puis repoussait encore son assiette ; — non, ça ne se passait point, décidément.
Sur la relevée, il alla faire un tour aux terres et donna congé au goujat, promettant de remuer les bêtes en passant.
La campagne était vide, vu le jour de repos. De place en place, dans un champ de trèfle, des vaches écroulées lourdement, le ventre répandu, ruminaient sous le grand soleil. Des charrues dételées attendaient au coin d’un labouré ; et les terres retournées, prêtes pour la semence, développaient leurs larges carrés bruns au milieu de pièces jaunes où pourrissait le pied court des blés et des avoines fauchés depuis peu.
Un vent d’automne un peu sec passait sur la plaine, annonçant une soirée fraîche après le coucher du soleil. Benoist s’assit sur un fossé, mit son chapeau sur ses genoux, comme s’il eût besoin de garder la tête à l’air, et il prononça tout haut, dans le silence de la campagne : « Pour une belle fille, c’est une belle fille. »
Il y pensa encore le soir, dans son lit, et le lendemain en s’éveillant.
Il n’était pas triste, il n’était pas mécontent ; il n’eût pu dire ce qu’il avait. C’était quelque chose qui le tenait, quelque chose d’accroché dans son âme, une idée qui ne s’en allait pas et qui lui faisait au cœur une espèce de chatouillement. Parfois une grosse mouche se trouve enfermée dans une chambre. On l’entend voler en ronflant, et ce bruit vous obsède, vous irrite. Soudain elle s’arrête ; on l’oublie ; mais tout à coup elle repart, vous forçant à relever la tête. On ne peut ni la prendre, ni la chasser, ni la tuer, ni la faire rester en place. À peine posée, elle se remet à bourdonner.
Or le souvenir de la Martine s’agitait dans l’esprit de Benoist comme une mouche emprisonnée.
Puis un désir le prit de la revoir, et il passa plusieurs fois devant la Martinière. Il l’aperçut enfin étendant du linge sur une corde, entre deux pommiers.
Il faisait chaud ; elle n’avait gardé qu’une courte jupe, et sa seule chemise sur sa peau dessinait bien ses reins cambrés quand elle levait les bras pour accrocher ses serviettes.
Il resta blotti contre le fossé pendant plus d’une heure, même après qu’elle fut partie. Il s’en revint plus hanté encore qu’auparavant.
Pendant un mois, il eut l’esprit plein d’elle, il tressaillait quand on la nommait devant lui. Il ne mangeait plus, il avait chaque nuit des sueurs qui l’empêchaient de dormir.
Le dimanche, à la messe, il ne la quittait pas des yeux. Elle s’en aperçut et lui fit des sourires, flattée d’être appréciée ainsi.
Or, un soir, tout à coup, il la rencontra dans un chemin. Elle s’arrêta en le voyant venir. Alors il marcha droit sur elle, suffoqué par la peur et le saisissement, mais aussi résolu à lui parler. Il commença en bredouillant :
— Voyez-vous, la Martine, ça ne peut plus durer comme ça.
Elle répondit, comme en se moquant de lui :
— Qu’est-ce qui ne peut plus durer, Benoist ?
Il reprit : — Que je pense à vous tant qu’il y a d’heures au jour.
Elle posa ses poings sur ses hanches : — C’est pas moi qui vous force.
Il balbutia : — Oui, c’est vous ; je n’ai plus ni sommeil, ni repos, ni faim, ni rien.
Elle prononça très bas :
— Qu’est-ce qu’il faut, alors, pour vous guérir de ça ?
Il resta saisi, les bras ballants, les yeux ronds, la bouche ouverte.
Elle lui tapa un grand coup de main dans l’estomac et s’enfuit en courant.
À partir de ce jour, ils se rencontrèrent le long des fossés, dans les chemins creux, ou bien, au jour tombant, au bord d’un champ, alors qu’il rentrait avec ses chevaux et qu’elle ramenait ses vaches à l’étable.
Il se sentait porté, jeté vers elle par un grand élan de son cœur et de son corps. Il aurait voulu l’étreindre, l’étrangler, la manger, la faire entrer en lui. Et il avait des frémissements d’impuissance, d’impatience, de rage, de ce qu’elle n’était point à lui complètement, comme s’ils n’eussent fait qu’un seul être.
On en jasait dans le pays. On les disait promis l’un à l’autre. Il lui avait demandé, d’ailleurs, si elle voulait être sa femme, et elle lui avait répondu : « Oui. »
Ils attendaient une occasion pour en parler à leurs parents.
Or, brusquement, elle ne vint plus aux heures de rencontre. Il ne l’apercevait même point en rôdant autour de la ferme. Il ne pouvait que l’entrevoir à la messe le dimanche. Et, justement un dimanche, après le prône, le curé annonça du haut de la chaire qu’il y avait promesse de mariage entre Victoire-Adélaïde Martin et Joséphin-Isidore Vallin.
Benoist sentit quelque chose dans ses mains, comme si on en avait enlevé le sang. Ses oreilles bourdonnaient ; il n’entendait plus rien, et il s’aperçut au bout de quelque temps qu’il pleurait dans son livre de messe.
Pendant un mois il garda la chambre. Puis il se remit au travail.
Mais il n’était point guéri et il y pensait toujours. Il évitait de passer par les chemins qui contournaient sa demeure, pour ne point même apercevoir les arbres de sa cour, ce qui le forçait à un grand circuit qu’il faisait matin et soir.
Elle était mariée maintenant avec Vallin, le plus riche fermier du canton. Benoist et lui ne se parlaient plus, bien qu’ils fussent camarades depuis l’enfance.
Or, un soir, comme Benoist passait devant la mairie, il apprit qu’elle était grosse. Au lieu d’en ressentir une grande douleur, il en éprouva au contraire une espèce de soulagement. C’était fini, maintenant, bien fini. Ils étaient plus séparés par cela que par le mariage. Vraiment, il aimait mieux ça.
Des mois passèrent, encore des mois. Il l’apercevait quelquefois, s’en allant au village de sa démarche alourdie. Elle devenait rouge en le voyant, baissait la tête et hâtait le pas. Et lui se détournait de sa route pour ne la point croiser et rencontrer ses yeux.
Mais il songeait avec terreur qu’il pouvait au premier matin se trouver face à face avec elle et contraint de lui parler. Que lui dirait-il maintenant, après tout ce qu’il lui avait dit autrefois en lui tenant les mains et lui baisant les cheveux auprès des joues ? Il pensait souvent encore à leurs rendez-vous le long des fossés. C’était vilain ce qu’elle avait fait, après tant de promesses.
Peu à peu, cependant, le chagrin s’en allait de son cœur ; il n’y restait plus que de la tristesse. Et, un jour, pour la première fois, il reprit son ancien chemin contre la ferme qu’elle habitait. Il regardait de loin le toit de la maison. C’était là dedans ! là dedans qu’elle vivait avec un autre ! Les pommiers étaient en fleur, les coqs chantaient sur le fumier. Toute la demeure semblait vide, les gens étant partis aux champs pour les travaux printaniers. Il s’arrêta près de la barrière et regarda dans la cour. Le chien dormait devant sa niche, trois veaux s’en allaient d’un pas lent, l’un derrière l’autre, vers la mare. Un gros dindon faisait la roue devant la porte, en paradant devant les poules avec des manières de chanteur en scène.
Benoist s’appuya contre le pilier et il se sentit soudain repris par une grosse envie de pleurer. Mais, tout à coup, il entendit un cri, un grand cri d’appel qui sortait de la maison. Il demeura éperdu, les mains crispées sur les barres de bois, écoutant toujours. Un autre cri, prolongé, déchirant, lui entra dans les oreilles, dans l’âme et dans la chair. C’était elle qui criait comme ça ! Il s’élança, traversa la prairie, poussa la porte et il la vit, étendue par terre, crispée, la figure livide, les yeux hagards, saisie par les douleurs de l’enfantement.
Alors il resta debout, plus pâle et plus tremblant qu’elle, balbutiant :
— Me v’là, me v’là, la Martine.
Elle répondit, en haletant :
— Oh ! ne me quittez point, ne me quittez point, Benoist.
Il la regardait, ne sachant plus que dire, que faire. Elle se remit à crier : — Oh ! oh ! ça me déchire ! Oh ! Benoist !
Et elle se tordait affreusement.
Soudain, un besoin furieux envahit Benoist de la secourir, de l’apaiser, d’ôter son mal. Il se pencha, la prit, l’enleva, la porta sur son lit ; et, pendant qu’elle geignait toujours, il la dévêtit, enlevant son caraco, sa robe, sa jupe. Elle se mordait les poings pour ne point crier. Alors il fit comme il avait coutume de faire aux bêtes, aux vaches, aux brebis, aux juments : il l’aida et il reçut dans ses mains un gros enfant qui geignait.
Il l’essuya, l’enveloppa d’un torchon qui séchait devant le feu et le posa sur un tas de linge à repasser demeuré sur la table ; puis il revint à la mère.
Il la mit de nouveau par terre, changea le lit, la recoucha. Elle balbutiait : « Merci, Benoist, t’es un brave cœur. » Et elle pleurait un peu, comme si un regret l’eût envahie.
Lui, il ne l’aimait plus, plus du tout. C’était fini. Pourquoi ? Comment ? Il n’eût pas su le dire. Ce qui venait de se passer l’avait guéri mieux que n’auraient fait dix ans d’absence.
Elle demanda, épuisée et palpitante :
— Qué que c’est ?
Il répondit d’une voix calme :
— C’est une fille qu’est bien avenante.
Ils se turent de nouveau. Au bout de quelques secondes, la mère, d’une voix faible, prononça :
— Montre-la moi, Benoist.
Il alla chercher la petite et il la présentait comme s’il eût tenu le pain bénit, quand la porte s’ouvrit et Isidore Vallin parut.
Il ne comprit point d’abord ; puis, soudain, il devina.
Benoist, consterné, balbutiait : — J’passais, je passais comme ça, quand j’ai entendu qu’elle criait et j’suis v’nu… v’là t’ n’éfant, Vallin !
Alors le mari, les larmes aux yeux, fit un pas, prit le frêle moutard que lui tendait l’autre, l’embrassa, demeura quelques secondes suffoqué, reposa l’enfant sur le lit, et présentant à Benoist ses deux mains :
— Tope là, tope là, Benoist, maintenant entre nous, vois-tu, tout est dit. Si tu veux, j’ s’rons une paire d’amis, mais là, une paire d’amis !…
Et Benoist répondit : — J’ veux bien, pour sûr, j’ veux bien.
Guy de Maupassant
La Martine
Extrait du recueil : Le Rosier de Madame Husson
Nouvelles, XIXè | Proposé par incipit_fr | Tags : La Martine, Le Rosier de Madame Husson, Maupassant |
(…)
Parfois l’enfant éprouvait un désir très insistant d’écrire certaines phrases. Et elle le faisait avec une grande application.
En voici quelques-unes, entre beaucoup d’autres :
- Partageons ceci, voulez-vous ?
- Écoutez-moi bien. Asseyez-vous, ne bougez pas, je vous en supplie .
- Si j’avais seulement un peu de neige des hautes montagnes la journée passerait plus vite. – Écume, écume autour de moi, ne finiras-tu pas par devenir quelque chose de dur ?
- Pour faire une ronde il faut au moins être trois.
- C’étaient deux ombres sans tête qui s’en allaient sur la route poussiéreuse.
- La nuit, le jour, le jour, la nuit, les nuages et les poissons volants.
- J’ai cru entendre un bruit, mais c’était le bruit de la mer .
Ou bien elle écrivait une lettre où elle donnait des nouvelles de sa petite ville et d’elle-même. Cela ne s’adressait à personne et elle n’embrassait personne en la terminant et sur l’enveloppe il n’y avait pas de nom.
Et la lettre finie, elle la jetait à la mer -non pour s’en débarrasser, mais parce que cela devait être ainsi -et peut-être à la façon des navigateurs en perdition qui livrent aux flots leur dernier message dans une bouteille désespérée.
Le temps ne passait pas sur la ville flottante : l’enfant avait toujours douze ans. Et c’est en vain qu’elle bombait son petit torse devant l’armoire à glace de sa chambre. Un jour, lasse de ressembler avec ses nattes et son front très dégagé à la photographie qu’elle gardait dans son album, elle s’irrita contre elle-même et son portrait, et répandit violemment ses cheveux sur ses épaules espérant que son âge en serait bouleversé. Peut. être même la mer, tout autour, en subirait-elle quelque changement et verrait-elle en sortir de grandes chèvres à la barbe écumante qui s’approcheraient pour voir.
Mais l’Océan demeurait vide et elle ne recevait d’autres visites que celles des étoiles filantes.
Un autre jour il y eut comme une distraction du destin, une fêlure dans sa volonté. Un vrai petit cargo tout fumant, têtu comme un bull-dog et tenant bien la mer quoiqu’il fût peu chargé (une belle bande rouge éclatait au soleil sous la ligne de flottaison), un cargo passa dans la rue marine du village sans que les maisons disparussent sous les flots ni que la fillette fût prise de sommeil.
Il était midi juste. Le cargo fit entendre sa sirène, mais cette voix ne se mêla pas à celle du clocher. Chacune gardait son indépendance.
L’enfant, percevant pour la première fois un bruit qui lui venait des hommes, se précipita à la fenêtre et cria de toutes ses forces :
« Au secours! »
Et elle lança son tablier d’écolière dans la direction du navire.
L ‘homme de barre ne tourna même pas la tête. Et un matelot, qui faisait sortir de la fumée de sa bouche, passa sur le pont comme si de rien n’était. Les autres continuèrent de laver leur linge, tandis que, de chaque côté de l’étrave, des dauphins s’écartaient pour céder la place au cargo qui se hâtait.
La fillette descendit très vite dans la rue, se coucha sur les traces du navire et embrassa si longuement son sillage que celui-ci n’était plus, quand elle se releva, qu’un bout de mer sans mémoire, et vierge. En rentrant à la maison, l’enfant fut stupéfaite d’avoir crié: « Au secours! » Elle comprit alors seulement le sens profond de ces mots. Et ce sens l’effraya. Les hommes n’entendaient-ils pas sa voix ? Ou ils étaient sourds et aveugles, ces marins ? Ou plus cruels que les profondeurs de la mer ?
Alors une vague vint la chercher qui s’était toujours tenue à quelque distance du village, dans une visible réserve. C’était une vague énorme et qui se répandait beaucoup plus loin que les autres, de chaque côté d’elle-même. Dans le haut, elle portait deux yeux d’écume parfaitement imités. On eût dit qu’elle comprenait certaines choses et ne les approuvait pas toutes. Bien qu’elle se formât et se défît des centaines de fois par jour, jamais elle n’oubliait de se munir, à la même place, de ces deux yeux bien constitués. Parfois, quand quelque chose l’intéressait, on pouvait la surprendre qui restait près d’une minute la crête en l’air, oubliant sa qualité de vague, et qu’il lui fallait se recommencer toutes les sept secondes.
Il y avait longtemps que cette vague aurait voulu faire quelque chose pour l’enfant, mais elle ne savait quoi. Elle vit s’éloigner le cargo et comprit l’angoisse de celle qui restait. N’y tenant plus, elle l’emmena non loin de là, sans mot dire, et comme par la main.
Après s’être agenouillée devant elle à la manière des vagues, et avec le plus grand respect, elle l’enroula au fond d’elle-même, la garda un très long moment en tâchant de la confisquer, avec la collaboration de la mort. Et la fillette s’empêchait de respirer pour seconder la vague dans son grave projet.
N’arrivant pas à ses fins, elle la lança en l’air jusqu’à ce que l’enfant ne fût pas plus grosse qu’une hirondelle marine, la prit et la reprit comme une balle, et elle retombait parmi des flocons aussi gros que des oeufs d’autruche.
Enfin, voyant que rien n’y faisait, qu’elle ne parviendrait pas à lui donner la mort, la vague ramena l’enfant chez elle dans un immense murmure de larmes et d’excuses.
Et la fillette qui n’avait pas une égratignure dut recommencer d’ouvrir et de fermer les volets sans espoir, et de disparaître momentanément dans la mer dès que le mât d’un navire pointait à l’horizon.
Marins qui rêvez en haute mer, les coudes appuyés sur la lisse, craignez de penser longtemps dans le noir de la nuit à un visage aimé. Vous risqueriez de donner naissance, dans des lieux essentiellement désertiques, à un être doué de toute la sensibilité humaine et qui ne peut pas vivre ni mourir, ni aimer, et souffre pourtant comme s’il vivait, aimait et se trouvait toujours sur le point de mourir, un être infiniment déshérité dans les solitudes aquatiques, comme cette enfant de l’Océan, née un jour du cerveau de Charles Liévens, de Steenvoorde, matelot de pont du quatre-mâts Le Hardi, qui avait perdu sa fille âgée de douze ans, pendant un de ses voyages, et, une nuit, par 55 degrés de latitude Nord et 35 de longitude Ouest, pensa longuement à elle, avec une force terrible, pour le grand malheur de cette enfant.
Jules Supervielle
L’Enfant de la haute mer
Extrait de: L’Enfant de la haute mer (recueil paru en 1931)
Contes, Nouvelles, XXè | Proposé par Margaux | Tags : conte, Jules Supervielle, Nouvelle |
C’est un après-midi de janvier qui me met ainsi en face de l’envers du monde. Mais le froid reste au fond de l’air. Partout une pellicule de soleil qui craquerait sous l’ongle, mais qui revêt toutes choses d’un éternel sourire. Qui suis-je et que puis-je faire, sinon entrer dans le jeu des feuillages et de la lumière ? Être ce rayon où ma cigarette se consume, cette douceur et cette passion discrète qui respire dans l’air. Si j’essaie de m’atteindre, c’est tout au fond de cette lumière. Et si je tense de comprendre et de savourer cette délicate saveur qui livre le secret du monde, c’est moi-même que je trouve au fond de l’univers. Moi-même, c’est-a-dire cette extrême émotion qui me délivre du décor.
Tout à l’heure, d’autres choses, les hommes et les tombes qu’ils achètent. Mais laissez-moi découper cette minute dans l’étoffe du temps. D’autres laissent une fleur entre des pages, y enferment une promenade où l’amour les a effleurés. Moi aussi, je me promène, mais c’est un dieu qui me caresse. La vie est course et c’est péché de perdre son temps. Je suis actif, dit-on. Mais être actif, c’est encore perdre son temps, dans la mesure où l’on se perd. Aujourd’hui est une halte et mon cœur s’en va à la rencontre de lui-même. Si une angoisse encore m’étreint, c’est de sentir cet impalpable instant glisser entre mes doigts comme les perles du mercure. Laissez donc ceux qui veulent tourner le dos au monde. Je ne me plains pas puisque je me regarde naître. A cette heure, tout mon royaume est de ce monde. Ce soleil et ces ombres, cette chaleur et ce froid qui vient du fond de l’air: vais-je me demander si quelque chose meurt et si les hommes souffrent puisque tout est écrit dans cette fenêtre où le ciel déverse la plénitude à la rencontre de ma pitié. Je peux dire et je dirai tout à l’heure que ce qui compte c’est d’être humain et simple. Non, ce qui compte, c’est d’être vrai et alors tout s’y inscrit, l’humanité et la simplicité. Et quand donc suis-je plus vrai que lorsque je suis le monde ? Je suis comblé avant d’avoir désiré. L’éternité est là et moi je l’espérais. Ce n’est plus d’être heureux que je souhaite maintenant, mais seulement d’être conscient.
Un homme contemple et l’autre creuse son tombeau : comment les séparer ? Les hommes et leur absurdité ? Mais voici le sourire du ciel. La lumière se gonfle et c’est bientôt l’été ? Mais voici les yeux et la voix de ceux qu’il faut aimer. Je tiens au monde par tous mes gestes, aux hommes par toute ma pitié et ma reconnaissance. Entre cet endroit et cet envers du monde, je ne veux pas choisir, je n’aime pas qu’on choisisse. Les gens ne veulent pas qu’on soit lucide et ironique. Ils disent : « ca montre que vous n’êtes pas bon ». Je ne vois pas le rapport. Certes, si j’entends dire à l’un qu’il est immoraliste, je traduis qu’il a besoin de se donner une morale; à l’autre qu’il méprise l’intelligence, je comprends qu’il ne peut pas supporter ses doutes. Mais parce que je n’aime pas qu’on triche. Le grand courage, c’est encore de tenir les yeux ouverts sur la lumière comme sur la mort. Au reste, comment dire le lien qui mène de cet amour dévorant de la vie à ce désespoir secret. Si j’écoute l’ironie, tapie au fond des choses, elle se découvre lentement. Clignant son œil petit et clair : « Vivez comme si… », dit-elle. Malgré bien des recherches, c’est là toute ma science.
Après tout, je ne suis pas sûr d’avoir raison. Mais ce n’est pas l’important si je pense à cette femme dont on me racontait l’histoire. Elle allait mourir et sa fille l’habilla pour la tombe pendant qu’elle était vivante. Il paraît en effet que la chose est plus facile quand les membres ne sont pas raides. Mais c’est curieux tout de même comme nous vivons parmi des gens pressés
Albert Camus
Extrait de L’Envers et L’Endroit (1937)
Essais, Nouvelles, XXè | Proposé par Margaux | Tags : Albert Camus, Essais, L'envers et l'endroit, Nouvelle |
5 juillet. – Ai-je perdu la raison ? Ce qui s’est passé, ce que j’ai vu la nuit dernière est tellement étrange, que ma tête s’égare quand j’y songe ! Comme je le fais maintenant chaque soir, j’avais fermé ma porte à clef ; puis, ayant soif, je bus un demi-verre d’eau, et je remarquai par hasard que ma carafe était pleine jusqu’au bouchon de cristal.
Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils épouvantables, dont je fus tiré au bout de deux heures environ par une secousse plus affreuse encore.
Figurez-vous un homme qui dort, qu’on assassine, et qui se réveille avec un couteau dans le poumon, et qui râle couvert de sang, et qui ne peut plus respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas – voilà.
Ayant enfin reconquis ma raison, j’eus soif de nouveau ; j’allumai une bougie et j’allai vers la table où était posée ma carafe. Je la soulevai en la penchant sur mon verre ; rien ne coula. – Elle était vide ! Elle était vide complètement ! D’abord, je n’y compris rien ; puis, tout à coup, je ressentis une émotion si terrible, que je dus m’asseoir, ou plutôt, que je tombai sur une chaise ! Puis, je me redressai d’un saut pour regarder autour de moi ! Puis je me rassis, éperdu d’étonnement et de peur, devant le cristal transparent ! Je le contemplais avec des yeux fixes, cherchant à deviner. Mes mains tremblaient ! On avait donc bu cette eau ? Qui ? Moi ? Moi sans doute ? Ce ne pouvait être que moi ? Alors, j’étais somnambule, je vivais, sans le savoir, de cette double vie mystérieuse qui fait douter s’il y a deux êtres en nous, ou si un étranger, inconnaissable et invisible, anime, par moments, quand notre âme est engourdie, notre corps captif qui obéit à cet autre, comme à nous-mêmes, plus qu’à nous-mêmes.
Nouvelles, XIXè | Proposé par Philament | Tags : Maupassant |
[Incipit]
Le fait se produisit en février 1969, au nord de Boston, à Cambridge. Je ne l’ai pas relaté aussitôt car ma première intention avait été de l’oublier pour ne pas perdre la raison. Aujourd’hui, en 1972, je pense que si je le relate, on le prendra pour un conte et qu’avec le temps, peut-être, il le deviendra pour moi.
Je sais que ce fut presque atroce tant qu’il dura, et plus encore durant les nuits d’insomnie qui suivirent. Cela ne signifie pas que le récit que j’en ferai puisse émouvoir un tiers.
Il devait être dix heures du matin. Je m’étais allongé sur un banc face au fleuve Charles. A quelque cinq cents mètres sur ma droite il y avait un édifice élevé dont je ne sus jamais le nom. L’eau grise charriait de gros morceaux de glace. Inévitablement, le fleuve me fit penser au temps. L’image millénaire d’Héraclite.
J’avais bien dormi ; la veille, mon cours de l’après-midi était parvenu, je crois, à intéresser mes élèves. Alentour il n’y avait pas âme qui vive.
J’eus soudain l’impression (ce qui d’après les psychologues correspond à un état de fatigue) d’avoir déjà vécu ce moment.
A l’autre extrémité de mon banc, quelqu’un s’était assis. J’aurais préféré être seul, mais je ne voulus pas me lever tout de suite, pour ne pas paraître discourtois. L’autre s’était mis à siffloter. C’est alors que m’assaillit la première des anxiétés de cette matinée. Ce qu’il sifflait, ce qu’il essayait de siffler (je n’ai jamais eu beaucoup d’oreille) était la musique créole de La Tapera, d’Elias Régulés. Cet air me ramena à un patio, qui a disparu, et au souvenir d’Alvaro Melian Lafinur, qui est mort depuis si longtemps. Puis vinrent les paroles. Celles du premier couplet. La voix n’était pas celle d’Alvaro, mais elle cherchait à ressembler à celle d’Alvaro. Je la reconnus avec horreur.
Je m’approchai de lui et lui demandai :
— Monsieur, vous êtes Uruguayen ou Argentin ?
— Je suis Argentin, mais depuis 1914 je vis à Genève.
— Telle fut sa réponse.
Il y eut un long silence. Je repris :
— Au numéro 17 de la rue Malagnou, en face de l’église russe ?
Il me répondit que oui.
— En ce cas, lui dis-je résolument, vous vous appelez Jorge Luis Borges. Moi aussi je suis Jorge Luis Borges. Nous sommes en 1969, et dans la ville de Cambridge.
— Non, me répondit-il avec ma propre voix, un peu lointaine. Au bout d’un moment, il insista :
— Moi, je suis à Genève, sur un banc, à quelques pas du Rhône. Ce qui est étrange c’est que nous nous ressemblons, mais vous êtes bien plus âgé que moi, vous avez les cheveux gris.
Je lui répondis :
— Je peux te prouver que je ne mens pas. Je vais te dire des choses qu’un inconnu ne pourrait pas savoir. A la maison, il y a un maté d’argent avec un pied en forme de serpent que notre arrière-grand-père a ramené du Pérou. Il y a aussi une cuvette d’argent qui pendait à l’arçon. Dans l’armoire de ta chambre il y a deux rangées de livres. Les trois volumes des Mille et Une Nuits de Lane, illustrés d’eaux-fortes et avec des notes en petits caractères entre les chapitres, le dictionnaire latin de Quicherat, la Germanie de Tacite en latin et dans la traduction de Gordon, un Don Quichotte de chez Garnier, les Tablas de Sangre de Rivera Indarte avec une dédicace de l’auteur, le Sartus Resartus de Carlyle, une biographie d’Amiel et, caché derrière les autres, un livre broché sur les mœurs sexuelles des peuples balkaniques. Je n’ai pas oublié non plus une fin d’après-midi dans un premier étage de la place Dubourg.
— Dufour, corrigea-t-il.
— Parfaitement, Dufour. Cela te suffit ?
— Non, répondit-il. Ces preuves ne prouvent rien. Si je suis en train de vous rêver, il est naturel que vous sachiez ce que je sais. Votre catalogue prolixe est tout à fait vain.
L’objection était juste. Je lui répondis.
Jorge Luis Borges
L’autre
Extrait du Livre des Sables
Éditions Gallimard
Classiques, ES, Nouvelles, XXè | Proposé par FD_S | Tags : Jorge Luis Borges, L'autre |
La plus violente douleur qu’on puisse éprouver, certes, est la perte d’un enfant pour une mère, et la perte de la mère pour un homme. Cela est violent, terrible, cela bouleverse et déchire; mais on guérit de ces catastrophes comme des larges blessures saignantes. Or, certaines rencontres, certaines choses entre aperçues, devinées, certains chagrins secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en nous tout un monde douloureux de pensées, qui entrouvrent devant nous brusquement la porte mystérieuse des souffrances morales, compliquées, incurables, d’autant plus profondes qu’elles semblent bénignes, d’autant plus cuisantes qu’elles semblent presque insaisissables, d’autant plus tenaces qu’elles semblent factices, nous laissent à l’âme comme une traînée de tristesse, un goût d’amertume, une sensation de désenchantement dont nous sommes longtemps à nous débarrasser. Riche, bien née, pas plus laide qu’une autre, Arabella ne s’est jamais mariée, parce que, tout enfant, elle s’était juré à elle-même de n’appartenir qu’à un homme qui se serait sacrifié pour elle, un homme qui aurait bravé mille dangers, mille morts, un de ces hommes comme on n’en voit plus guère, hélas ! depuis la fermeture des croisades.
Le cas ne se présenta jamais ; Arabella tint son serment et demeura demoiselle. Quand je dis que le cas ne s’est jamais présenté, je me hâte un peu trop, comme la suite de ce récit ne va pas tarder à vous l’apprendre. ( Je ne devrais peut-être pas vous le dire maintenant, mais, tant pis, c’est plus fort que moi. Sachez donc qu’Arabella se mariera vers la fin de ce roman et qu’elle sera très heureuse. ).
(….)
Qu’était-ce au juste que Blaireau ?
Personne n’aurait su exactement le dire. C’était Blaireau, et voilà tout. Ni propriétaire, ni fermier, ni journalier, ni commerçant, ni industriel, ni fonctionnaire de l’État, ni rien du tout, Blaireau appartenait à cette classe d’êtres difficilement catégorisables et qui semblent, d’ailleurs, ne pas tenir enthousiastement à occuper une case déterminée sur le damier social.
Très philosophe, très madré, ce bohème rural était, par la population, soupçonné d’équilibrer son budget (!) grâce à des virements portant de préférence sur les végétaux d’autrui et les lièvres circonvoisins, le tout mijoté sur du bois mort (ou vif), discrètement emprunté aux forêts d’alentour.
Blaireau détenait sans doute un sac fertile en malices, car jamais, ni gendarmes, ni gardes ne réussirent à le prendre en flagrant délit, ni même à lui dresser le plus inoffensif procès-verbal. Vingt fois, accusé de méfaits divers, il vit sa rustique cabane, sa literie modeste, son mobilier champêtre en proie à des perquisitions judiciaires et bousculatoires.
Les gendarmes ne trouvaient rien que, parfois, un lapin d’origine éminemment douteuse ou des perdreaux de même provenance.
(…)
La maison d’arrêt de Montpaillard est ce qu’on peut appeler une bonne prison.
Son directeur M. Bluette, homme jeune encore, quoique ayant beaucoup vécu, en est à son premier poste dans cette carrière administrative et ses chefs sont unanimes à ne lui prédire aucun avancement, tant il apporte d’indulgence et d’humanité à l’exercice de ses fonctions.
M. Bluette a eu beau faire, il n’a pu s’entraîner à considérer ses détenus comme des gens dangereux ou même méprisables ; pour lui, ce sont des malchanceux, des guignards, et il connaît, sur l’asphalte parisien, maintes fripouilles en liberté autrement redoutables que tous ses pauvres diables de pensionnaires.
Comme tous les gens vraiment bien élevés, M. Bluette est poli envers tout le monde, que ce soit le plus déjeté de ses prisonniers ou le plus général de ses inspecteurs, et même s’il y avait une petite différence, elle serait plutôt en faveur du détenu.
Aussi est-il adoré de tous ses administrés qui se mettraient en quatre pour lui faire plaisir. Son grand système consiste à occuper ses hommes aux travaux qu’ils exerçaient avant leur incarcération.
(Nous ne parlons pas, naturellement, des besognes extra-légales qui leur valurent d’être condamnés par la justice de leur pays.)
A la prison de Montpaillard, les ex-menuisiers font de la menuiserie, les ex-cordonniers confectionnent ou réparent des chaussures.
Il y eut même pendant quelque temps un ancien concierge qui ouvrait la porte de la prison.
(…)
Alphonse ALLAIS (1855-1905) – Extraits de L’Affaire Blaireau
Nouvelles, XIXè | Proposé par Philament | Tags : Alphonse Allais |
[Incipit]
«Je suis adorable dans mon petit costume d’ange.» Mme Portier avait dit à maman : « Votre petit garçon est gentil à croquer. Il est adorable dans son petit costume d’ange.» M. Bouffardier attira Lucien entre ses genoux et lui caressa les bras : « C’est une vraie petite fille, dit-il en souriant. Comment t’appelles-tu ? Jacqueline, Lucienne, Margot ?» Lucien devint tout rouge et dit : «Je m’appelle Lucien.» Il n’était plus tout à fait sûr de ne pas être une petite fille : beaucoup de personnes l’avaient embrassé en l’appelant mademoiselle, tout le monde trouvait qu’il était si charmant avec ses ailes de gaze, sa longue robe bleue, ses petits bras nus et ses boucles blondes ; il avait peur que les gens ne décident tout d’un coup qu’il n’était plus un petit garçon ; il aurait beau protester, personne ne l’écouterait, on ne lui permettrait plus de quitter sa robe sauf pour dormir, et le matin en se réveillant il la trouverait au pied de son lit et quand il voudrait faire pipi, au cours de la journée, il faudrait qu’il la relève, comme Nénette et qu’il s’asseye sur ses talons. Tout le monde lui dirait : ma jolie petite chérie ; peut-être que ça y est déjà, que je suis une petite fille ; il se sentait si doux en dedans, que c’en était un petit peu écœurant, et sa voix sortait toute flûtée de ses lèvres, et il offrit des fleurs à tout le monde avec des gestes arrondis; il avait envie de s’embrasser la saignée du bras. Il pensa : ça n’est pas pour de vrai. Il aimait bien quand ça n’était pas pour de vrai mais il s’était amusé davantage le jour du Mardi gras : on l’avait costumé en Pierrot, il avait couru et sauté en criant, avec Riri, et ils s’étaient cachés sous les tables. Sa maman lui donna un coup léger de son face-à-main. «Je suis fière de mon petit garçon. » Elle était imposante et belle, c’était la plus grasse et la plus grande de toutes ces dames. Quand il passa devant le long buffet couvert d ‘une nappe blanche, son papa qui buvait une coupe de champagne le souleva de terre en lui disant : « Bonhomme ! » Lucien avait envie de pleurer et de dire : « Na ! » Il demanda de l’orangeade parce qu’elle était glacée et qu’on lui avait défendu d’en boire. Mais on lui en versa deux doigts dans un tout petit verre. Elle avait un goût poisseux et n’était pas du tout si glacée que ça : Lucien se mit à penser aux orangeades à l’huile de ricin qu’il avalait quand il était si malade. Il éclata en sanglots et trouva bien consolant d’être assis entre papa et maman dans l’automobile. Maman serrait Lucien contre elle, elle était chaude et parfumée, toute en soie. De temps à autre, l’intérieur de l’auto devenait blanc comme de la craie, Lucien clignait des yeux, les violettes que maman portait à son corsage sortaient de l’ombre et Lucien respirait tout à coup leur odeur. Il sanglotait encore un peu mais il se sentait moite et chatouillé, à peine un peu poisseux, comme l’orangeade ; il aurait aimé barboter dans sa petite baignoire et que maman le lavât avec l’éponge de caoutchouc. On lui permit de se coucher dans la chambre de papa et de maman, comme lorsqu’il était bébé ; il rit et fit grincer les ressorts de son petit lit, et papa dit : « Cet enfant est surexcité. » Il but un peu d’eau de fleurs d’oranger et vit papa en bras de chemise.
Le lendemain Lucien était sûr d’avoir oublié quelque chose. Il se rappelait très bien le rêve qu’il avait fait : papa et maman portaient des robes d’anges, Lucien était assis tout nu sur son pot, il jouait du tambour, papa et maman voletaient autour de lui ; c’était un cauchemar. Mais, avant le rêve, il y avait eu quelque chose, Lucien avait dû se réveiller. Quand il essayait de se rappeler, il voyait un long tunnel noir éclairé par une petite lampe bleue toute pareille à la veilleuse qu’on allumait le soir, dans la chambre de ses parents. Tout au fond de cette nuit sombre et bleue quelque chose s’était passé – quelque chose de blanc. Il s’assit par terre aux pieds de maman et prit son tambour. Maman lui dit : « Pourquoi me fais-tu ces yeux-là, mon bijou ? » Il baissa les yeux et tapa sur son tambour en criant : « Boum, boum, tararaboum. » Mais quand elle eut tourné la tête il se mit à la regarder minutieusement, comme s’il la voyait pour la première fois. La robe bleue avec la rose en étoffe, il la reconnaissait bien, le visage aussi. Pourtant ça n’était plus pareil. Tout à coup il crut que ça y était ; s’il y pensait encore un tout petit peu, il allait retrouver ce qu’il cherchait. Le tunnel s’éclaira d’un pâle jour gris, et on voyait remuer quelque chose. Lucien eut peur et poussa un cri : le tunnel disparut. « Qu’est-ce que tu as, mon petit chéri ? » dit maman. Elle s’était agenouillée près de lui et avait l’air inquiet. « Je m’amuse », dit Lucien. Maman sentait bon, mais il avait peur qu’elle ne le touchât : elle lui paraissait drôle, papa aussi, du reste. Il décida qu’il n’irait plus jamais dormir dans leur chambre.
Jean-Paul Sartre
L’enfance d’un chef
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Nouvelles, XXè | Proposé par FD_S | Tags : Jean-Paul Sartre, L'enfance d'un chef |