Printemps

Tendre, la jeune femme rousse,
Que tant d’innocence émoustille,
Dit à la blonde jeune fille
Ces mots, tout bas, d’une voix douce :

 

« Sève qui monte et fleur qui pousse,
Ton enfance est une charmille :
Laisse errer mes doigts dans la mousse
Où le bouton de rose brille,

 

« Laisse-moi, parmi l’herbe claire,
Boire les gouttes de rosée
Dont la fleur tendre est arrosée, –

 

« Afin que le plaisir, ma chère,
Illumine ton front candide
Comme l’aube l’azur timide. »

 

Verlaine

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Après trois ans

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

 

Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin…
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

 

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent.
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

 

Même j’ai retrouvé debout la Velléda
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
— Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.

 

 

Paul Verlaine

Extrait de :  Poèmes saturniens

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Hombres

 

VIII

 

Un peu de merde et de fromage
Ne sont pas pour effaroucher
Mon nez, ma bouche et mon courage
Dans l’amour de gamahucher.

 

L’odeur m’est assez gaie en somme,
Du trou du cul de mes amants,
Aigre et fraîche comme la pomme
Dans la moiteur de saints ferments.

 

Et ma langue que rien ne dompte,
Par la douceur des longs poils roux
Raide et folle de bonne honte
Assouvit là ses plus forts goûts,

 

Puis pourléchant le périnée
Et les couilles d’un mode lent,
Au long du chibre contournée
S’arrête à la base du gland.

 

Elle y puise âprement en quête
Du nanan qu’elle mourrait pour,
Sive, la crème de quéquette
Caillée aux éclisses d’amour

 

Ensuite, après la politesse
Traditionnelle au méat
Rentre dans la bouche où s’empresse
De la suivre le vit béat,

 

Débordant de foutre qu’avale
Ce moi confit en onction
Parmi l’extase sans rivale
De cette bénédiction !

 

Paul Verlaine

Extrait de : Hombres

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L’Idole

Sonnet du Trou du Cul

 

Obscur et froncé comme un œillet violet
Il respire, humblement tapi parmi la mousse
Humide encor d’amour qui suit la fuite douce
Des Fesses blanches jusqu’au cœur de son ourlet.

 

Des filaments pareils à des larmes de lait
Ont pleuré, sous le vent cruel qui les repousse,
À travers de petits caillots de marne rousse
Pour s’aller perdre où la pente les appelait.

 

Mon Rêve s’aboucha souvent à sa ventouse ;
Mon âme, du coït matériel jalouse,
En fit son larmier fauve et son nid de sanglots.

 

C’est l’olive pâmée, et la flûte caline ;
C’est le tube où descend la céleste praline :
Chanaan féminin dans les moiteurs enclos !

 

Arthur Rimbaud et Paul Verlaine

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Mes prisons

[Incipit]

I

Rue Chaptal. Presque au coin de la rue Blanche, à droite en venant de Notre-Dame de Lorette. Une grille monumentale sur une cour pavée, menant au réfectoire de la pension L… À main droite, une petite porte donnant accès à l’intérieur de l’établissement, aux côtés de laquelle, accrochés, deux panneaux noirs portaient en lettres d’or les sciences et arts divers enseignés dans l’établissement. Un immense mur avec des défenses interminablement longues, en lourds caractères officiels à demi effacés par les intempéries, d’afficher et de déposer des ordures, en vertu de telles et telles lois de telles années déjà très anciennes, et, derrière, le dépassant d’à peu près un mètre et demi, les constructions basses des études et des dortoirs.

Tout cela disparu depuis cinq ou six ans pour faire place, bien entendu, à de belles maisons de rapport à des trente-six étages au-dessus de l’entresol.

C’était là qu’il y a trop longtemps je commençais mes « études » après avoir achevé d’apprendre à lire, à écrire — et à compter (mal) dans une petite classe élémentaire…

J’étais en septième au lycée Bonaparte où la pension nous conduisait deux fois par jour ; mais comme je me trouvais en retard, vu quelque fièvre muqueuse que j’avais eue, on me donnait des répétitions, et c’était le maître de pension, le père L… qui nous inculquait, car nous étions plusieurs, dont quelques cancres — desquels pas encore moi — les principes de la latinité, non sans une extrême patience parfois, tout de même, en défaut, témoin ce qui va brièvement suivre.

Rosa, la rose, n’avait plus que peu de mystères pour moi. Puer bonus, mater bona…, pensum bonum, non plus. J’avais franchi, non sans encombres, cette passe dangereuse du qui, quae, quod, et, en attendant l’affre déjà soupçonnée de ce « que retranché ! » non moins que les écueils d’une heureusement encore lointaine syntaxe, j’en étais à la seconde conjugaison des verbes actifs.

C’est de legere qu’il retournait un certain jour.

J’ai encore présent le théâtre de ces matinées plutôt ennuyeuses en somme pour des gamins à peine sevrés de papa et de maman. Un cabinet garni d’un vaste bureau, d’une chaise-fauteuil dossier d’acajou, siège de cuir, d’un banc et d’une table percée de trous où des encriers en plomb à l’usage des « élèves » que nous étions. De temps en temps la leçon se trouvait interrompue par l’entrée d’un tambour de la Garde Nationale, bonnet de police noir à bordures quadrillées et à gland rouge et blanc, venant déposer quelque rapport au bas duquel notre maître, capitaine adjudant-major, mettait sa signature, et, disparaissant dans le salut militaire auquel le père L… répondait en soulevant sa calotte de velours ramagée de soie bleue.

Ce jour-là :

— Verlaine, conjuguez legere.

Lego ; je lis, legis, tu lis, etc.

— Bien. L’imparfait?

Legebam, je lisais, etc.

— Parfait. Le prétérit?

Moi tout frais émoulu de la première conjugaison.

Legavi.

Legavi ?

« Lexi », me souffla un de mes camarades, plus « fort » que moi, de la meilleure foi du monde.

Moi, sûr de mon fait :

Lexi, m’sieu.

Legavi ! Lexi ! hurla littéralement le patron, dressé sur ses chaussons à talons, pourpre, presque écumant, tandis que sa robe de chambre bleu marine à doublure capitonnée rouge flottait autour de ses assez maigres jambes atteintes de vagues rhumatismes, et qu’un trousseau de clefs vigoureusement lancé allait frapper le mur à gauche de ma tête prise à deux mains et renforcée dans mes épaules, tôt suivi d’un dictionnaire de Noël et Quicherat, presque un Bottin, qui vint s’écrabouiller à droite de ma tête sur le mur en question. Une double maladresse sans doute intentionnelle après tout.

Et après quelques pas trépidants de male rage peut-être sincère.

— Au cachot, monsieur !

Un timbre fut sonné et le cuistre (lisez le garçon de cour, un peu à tout faire : on l’appelait familièrement Suce-mèche, à cause des lampes qu’il allumait pour l’étude du soir) apparut,

— Conduisez ce paresseux au cachot.

Et m’y voici au « cachot », muni de legere à copier dix fois avec le français en regard.

Paul Verlaine

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