J’ai traversé les ponts de Cé
C’est là que tout a commencé
Une chanson des temps passés
Parle d’un chevalier blessé
D’une rose sur la chaussée
Et d’un corsage délacé
Du château d’un duc insensé
Et des cygnes dans les fossés
De la prairie où vient danser
Une éternelle fiancée
Et j’ai bu comme un lait glacé
Le long lai des gloires faussées
La Loire emporte mes pensées
Avec les voitures versées
Et les armes désamorcées
Et les larmes mal effacées
Ô ma France ô ma délaissée
J’ai traversé les ponts de Cé
Louis Aragon
Extrait de : Les Yeux d’Elsa
Poésie, XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Aragon, C, Les ponts de Cé, Les yeux d'Elsa |
Les voyageurs d’Europe entre eux parlaient d’affaires
Les yeux de la vigie adoraient l’horizon
Dans la cale où valsaient d’ obscures salaisons
Le rêve des mutins se tordait dans les fers
Oublions qu’ils ont soif puisque nous nous grisons
Sur le pont-promenade on joue un jeu d’enfer
Des marchands de bétail que les vents décoiffèrent
En quatre coups de dés perdaient leur cargaison
Soudain le ciel blanchit et des rochers s’escarpent
Pure comme une nuit découpée aux ciseaux
C’est une île Voyez sa couronne d’oiseaux
Les dauphins alentour sautent comme des carpes
La mer qui vient briser contre elle son biseau
D’écume en soupirant l’entoure d’une écharpe
Avez-vous entendu la tristesse des harpes
Aux doigts musiciens qui caressent les eaux
De quel prédestiné Dame de délivrance
Attends-tu sur la pierre noire la venue
Blanche à qui l’acier bleu cercle les poings menus
Où saignent les rubis d’un bracelet garance
Les marins regardaient cette femme inconnue
Etrangement parée aux couleurs de souffrance
Attachée au récif bordé d’indifférence
Si belle qu’on tremblait de voir qu’elle était nue
Andromède Andromède ô tendre prisonnière
N’est-ce pas toi qui pleures et Méduse qui rit
Le moderne Persée aurait-il entrepris
Sur le cheval volant l’école buissonnière
Aux jours que nous vivons les héros ont péri
Je n’attends plus des Dieux que l’injure dernière
Va dire qu’Andromède est morte à sa manière
Dans ses cheveux dorés en rêvant de Paris
Va dire au monde sourd qu’une seule Andromède
Qu’il croit au cœur des mers à jamais oubliée
Peut esclave mourir à son rocher liée
Méduse aux yeux d’argent tourne autour d’elle mais
De nuit le rossignol fait peur aux sangliers
Car toute tyrannie en soi porte remède
Ah soulevez le ciel millions d’Archimèdes
Qui chantez ma chanson géants humiliés
La mer comme le sable est sujette aux mirages
L’espace efface un pli dans son rideau mouvant
J’avais cru voir une île à l’aisselle du vent
Et celle qui criait la langue des naufrages
N’est que l’illusion qui me reprend souvent
Depuis qu’ayant quitté les terres sans courage
Plus oisif que l’oiseau j’ai choisi pour ouvrage
De guetter le soleil sur le gaillard d’avant
J’escompte vainement les escales du sort
Terre Mais ce n’est pas la terre où tu naquis
Quel calme On se croirait dans un pays conquis
Les passagers vêtus de tweed et de tussor
Trouvent que ce voyage est tout à fait exquis
La mer est une reine Eux ses princes consorts
Et la vie a passé comme ont fait les Açores
Dit le poète Vladimir Maïakovski
Aragon
Extrait de : Les yeux d’Elsa
Poésie, XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Aragon, L’escale |
La France sous nos pieds comme une étoffe usée
S’est petit à petit à nos pas refusée
Dans la mer où les morts se mêlent aux varechs
Les bateaux renversés font des bonnets d’évêque
Bivouac à cent mille au bord du ciel et l’eau
Prolonge dans le ciel la plage de Malo
Il monte dans le soir où des chevaux pourrissent
Comme un piétinement de bêtes migratrices
Le passage à niveau lève ses bras rayés
Nous retrouvons en nous nos cœurs dépareillés
Cent mille amours battant au cœur des Jean-sans-terre
Vont-ils à tout jamais cent mille fois se taire
O saints Sébastiens que la vie a criblés
Que vous me ressemblez que vous me ressemblez
Sûr que seuls m’entendront ceux qui la faiblesse eurent
De toujours à leur cœur préférer sa blessure
Moi du moins je crierai cet amour que je dis
Dans la nuit on voit mieux les fleurs de l’incendie
Je crierai je crierai dans la ville qui brûle
A faire chavirer des toits les somnambules
Je crierai mon amour comme le matin tôt
Le rémouleur passant chantant Couteaux Couteaux
Je crierai je crierai Mes yeux que j’aime où êtes-
Vous Où es-tu mon alouette ma mouette
Je crierai je crierai plus fort que les obus
Que ceux qui sont blessés et que ceux qui ont bu
Je crierai je crierai Ta lèvre est le verre où
J’ai bu le long amour ainsi que du vin rouge
Le lierre de tes bras à ce monde me lie
Je ne peux pas mourir Celui qui meurt oublie
Je me souviens des yeux de ceux qui s’embarquèrent
Qui pourrait oublier son amour à Dunkerque
Je ne peux pas dormir à cause des fusées
Qui pourrait oublier l’alcool qui l’a grisé
Les soldats ont creusé des trous grandeur nature
Et semblent essayer l’ombre des sépultures
Visages de cailloux Postures de déments
Leur sommeil a toujours l’air d’un pressentiment
Les parfums du printemps le sable les ignore
Voici mourir le Mai dans les dunes du Nord
Aragon
Extrait de : Les yeux d’Elsa
Poésie, XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Aragon, La nuit de Dunkerque |
LE PASSAGE DE L’OPERA
1924
On n’adore plus aujourd’hui les dieux sur les hauteurs. Le temple de Salomon est passé dans les métaphores où il abrite des nids d’hirondelles et de blêmes lézards. L’esprit des cultes en se dispersant dans la poussière a déserté les lieux sacrés. Mais il est d’autres lieux qui fleurissent parmi les hommes, d’autres lieux où les hommes vaquent sans souci à leur vie mystérieuse, et qui peu à peu naissent à une religion profonde. La divinité ne les habite pas encore. Elle s’y forme, c’est une divinité nouvelle qui se précipite dans ces modernes Éphèses comme, au fond d’un verre, le métal déplacé par un acide; c’est la vie qui fait apparaître ici cette divinité poétique à côté de laquelle mille gens passeront sans rien voir, et qui, tout d’un coup, devient sensible, et terriblement hantante, pour ceux qui l’ont une fois maladroitement perçue. Métaphysique des lieux, c’est vous qui bercez les enfants, c’est vous qui peuplez leurs rêves.
Ces plages de l’inconnu et du frisson, toute notre matière mentale les borde. Pas un pas que je fasse vers le passé, que je ne retrouve ce sentiment de l’étrange, qui me prenait, quand j’étais encore l’émerveillement même, dans un décor où pour la première fois me venait la conscience d’une cohérence inexpliquée et de ses prolongements dans mon cœur.
Toute la faune des imaginations, et leur végétation marine, comme par une chevelure d’ombre se perd et se perpétue dans les zones mal éclairées de l’activité humaine. C’est là qu’apparaissent les grands phares spirituels, voisins par la forme de signes moins purs. La porte du mystère, une défaillance humaine l’ouvre, et nous voilà dans les royaumes de l’ombre. Un faux pas, une syllabe achoppée révèlent la pensée d’un homme. Il y a dans le trouble des lieux de semblables serrures qui ferment mal sur l’infini.
Aragon
XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Aragon, Le paysan de Paris |