Les zinnias prospèrent, les yuccas poussent, les xéranthèmes prospèrent, les wédélies poussent, les volubilis prospèrent, les ulmaires poussent, les tulipes prospèrent, les scabieuses poussent, les renoncules prospèrent, les pivoines poussent, les oeillets prospèrent, les narcisses poussent, les marguerites prospèrent, les lis poussent, les kennédies prospèrent, les jacinthes poussent, les iris prospèrent, les hortensias poussent, les géraniums prospèrent, les fuchsias poussent, les églantines prospèrent, les dahlias poussent, les coquelicots prospèrent, les bégonias poussent, les anémones fleurissent.
On ne leur a pas encore coupé la tête et le jardinier n’a pas les mains tachées de sang. La cueillette viendra plus tard. Pour le moment il est interdit de piétiner les plates-bandes.
Raymond Queneau
Morale élémentaire
Non classé, Poésie | Proposé par pandanael | Tags : quen, Queneau |
Au son d’un ocarina qui jouait l’Or du Rhin, Ali Baba, un pacha nain plus lourd qu’un ours, un gros patapouf, baffrait riz, pois, macaroni gisant dans un jus suri, un jus qui aurait trop bouilli, un jus qui aurait acquis un goût ranci ou moisi. Sous son divan, son chat goûtait à son mou. Ali Baba rota, puis il avala un rôti. Bon, dit-il, allons-y. Hardi, il prit son fusil, son arc, son bazooka, son tambour. Il allait, battant champs, bois, monts, vallons, montant son dada favori. Sans savoir où il irait ainsi, il chassa un lion qui, à coup sûr, broutait l’ananas dans la pampa ; l’animal croyait qu’il y avait alluvion sous roc. Ali Baba cria : à quoi bon ? Avait-il une solution du truc ? du machin ? Il aurait fallu pour ça l’addition, la soustraction, la multiplication, la division. Il ajouta trois à cinq, il trouva huit ; il ajouta six à un, il trouva huit moins un. Quoi, dit l’idiot abruti, un calcul ? Il tua Ali Baba ; quant au lion, il courut si fort qu’il mourut.
Raymond Queneau
Extrait de Oulipo – La littérature Potentielle
Editions Gallimard
XXè | Proposé par FD_S | Tags : Lipogramme, Oulipo, Queneau, Raymond Queneau |
Attendre dans les ajoncs, attendre dans les bois, attendre dans les champs, attendre dans les déserts, attendre dans les étiers, attendre dans les friches, attendre dans les guérets, attendre dans les hameaux, attendre dans les kiosques, attendre dans les labours, attendre dans les marais, attendre dans les noues, attendre dans les ormaies, attendre dans les prés, attendre dans les rocailles, attendre dans les sables, attendre dans les tourbières, attendre dans les vallons, attendre dans les wastes, attendre dans les xystes, attendre dans les yeuseraies, attendre dans les zizanie, c’est surveiller une grenouille en croquant une pomme, un verre de vin vieux posé sur la table. Se comporter autrement impliquerait quelque danger.
Raymond Queneau
Morale élémentaire
Non classé | Proposé par pandanael | Tags : Morale élémentaire, Queneau |
[Incipit]
1. Traduction.
Anciennes valeurs! Anciennes vérités! Voici des poncifs éclos en des soirs studieux. C’est un jeune homme — autrefois, dit-on, travailleur et savant et riche. Il se nomme, nul ne sait pourquoi Christian Stobel. Son enfance et sa première jeunesse nous sont plus étrangères encore que sa vie fœtale. Mais un jour arrive où la conversion l’accomplit. Une intégration inédite découvre quelque nouvelle fonction. Une rencontre fortuite, un acte du hasard ont changé des habitudes qui paraissaient à jamais confirmées; et un voyage confirme l’inquiétude.
2. Port.
Ne goûtant plus pour le moment aucune étude, Christian Stobel est allé au Havre. Il loge dans un hôtel de la rue Racine, où l’on trouve parfois des cadavres de femmes, où des hommes se donnent rendez-vous. Il compose des antiopées. L’odeur entêtante des toiles goudronnées le délecte ainsi que la longueur rectiligne des lignes. Il cherche une aventure; il n’en trouve pas — à cause de son inexpérience; et puis, il n’a pas beaucoup d’imagination.
3. Bohémiens.
Un jour qu’il erre dans la campagne environnant cette ville, fatigué d’une longue marche, il s’assoit et regarde le vallon et la colline opposée. Au loin, des forains s’engagent sur la route lumineuse sortant de la profondeur d’un bois. Quatre roulottes s’avancent vers la fraîcheur de la vallée. Des hommes marchent à côté, mais ils ne sont encore que des formes noires, semblables à des lettres d’imprimerie. Imprégnés de la lumière du soleil, ils disparaissent dans une nouvelle obscurité, traversent le bourg, recroquevillé au fond de la vallée et le long de la route, tel un vieux chat blanc puis apparaissent, de nouveau, plus précis, au tournant proche du chemin. La troupe passe, imprégnant le sol de la sueur de ses pieds – les hommes dorés et musclés, les femmes haillonneuses, les enfants, les voitures, les chevaux.
« Nous venons de tous les pays et nous allons vers les Saintes-Maries de la Mer où chaque année nous nous réunissons. Nomades de l’énigme, nous promenons notre mystère à travers les campagnes inétonnées et les villes fluides. Transfigurés par nos ambulations, nous vivons avec le mépris de l’immobile et le souvenir des serpents gigantesques et vert métallique. »
Au tournant de la route, ils disparaissent. Stobel se lève et part. Il revient à Paris. Quelques entretiens avec un métaphysicien énigmatique lui suggèrent des possibilités ne lui paraissant pas dénombrables. En suite de quoi, il abandonne études, famille, amis, Paris, puis la France.
Raymond Queneau
XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Contes et propos, Incipit, Queneau, Raymond Queneau |
Je ne sais pas très bien où ça se passait… dans une église, une poubelle, un charnier ? Un autobus peut-être ? Il y avait là… mais qu’est-ce qu’il y avait donc là ? Des œufs, des tapis, des radis ? Des squelettes ? Oui, mais avec encore leur chair autour, et vivants. Je crois bien que c’est ça. Des gens dans un autobus. Mais il y en avait un (ou deux ?) qui se faisait remarquer, je ne sais plus très bien par quoi. Par sa mégalomanie ? Par son adiposité ? Par sa mélancolie ? Mieux… plus exactement… par sa jeunesse ornée d’un long… nez ? menton ? pouce ? non : cou, et d’un chapeau étrange, étrange, étrange. Il se prit de querelle, oui c’est ça, avec sans doute un autre voyageur (homme ou femme ? enfant ou vieillard ?) Cela se termina, cela finit bien par se terminer d’une façon quelconque, probablement par la fuite de l’un des deux adversaires.
Je crois bien que c’est le même personnage que je rencontrai, mais où ? Devant une église ? devant un charnier ? devant une poubelle ? Avec un camarade qui devait lui parler de quelque chose, mais de quoi ? de quoi ? de quoi ?
Raymond Queneau
XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Exercices de style, Hésitations, Queneau, Raymond Queneau |
Lorsque viendra midi, tu te trouveras sur la plate-forme arrière d’un autobus où s’entasseront des voyageurs parmi lesquels tu remarqueras un ridicule jouvenceau: cou squelettique et point de ruban au feutre mou. Il ne se trouvera pas bien, ce petit. Il pensera qu’un monsieur le pousse exprès, chaque fois qu’il passe des gens qui montent ou descendent. Il le lui dira, mais l’autre ne répondra pas, méprisant. Et le ridicule jouvenceau, pris de panique, lui filera sous le nez, vers une place libre.
Tu le reverras un peu plus tard, cour de Rome, devant la gare Saint-Lazare. Un ami l’accompagnera, et tu entendras ces paroles : «ton pardessus ne croise pas bien ; il faut que tu y fasses ajouter un bouton.»
Raymond Queneau
XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Exercices de style, Pronostication, Queneau, Raymond Queneau |
Ce que nous étions serrés sur cette plate-forme d’autobus ! Et ce que ce garçon pouvait avoir l’air bête et ridicule ! Et que fait-il ? Ne le voilà-t-il pas qui se met à vouloir se quereller avec un bonhomme qui – prétendait-il ! ce damoiseau ! – le bousculait ! Et ensuite il ne trouve rien de mieux à faire que d’aller vite occuper une place laissée libre ! Au lieu de la laisser à une dame !
Deux heures après, devinez qui je rencontre devant la gare Saint-Lazare ? Le même godelureau ! En train de se faire donner des conseils vestimentaires ! Par un camarade !
À ne pas croire !
Raymond Queneau
Non classé, XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Exercices de style, Queneau, Raymond Queneau, Surprises |