Français, encore un effort si vous voulez être républicains

[Extrait]

 

 

Les mœurs

 

Après avoir démontré que le théisme ne convient nullement à un gouvernement républicain, il me paraît nécessaire de prouver que les mœurs françaises ne lui conviennent pas davantage. Cet article est d’autant plus essentiel que ce sont les mœurs qui vont servir de motifs aux lois qu’on va promulguer. Français, vous êtes trop éclairés pour ne pas sentir qu’un nouveau gouvernement va nécessiter de nouvelles mœurs ; il est impossible que le citoyen d’un État libre se conduise comme l’esclave d’un roi despote ; ces différences de leurs intérêts, de leurs devoirs, de leurs relations entre eux, déterminant essentiellement une manière tout autre de se comporter dans le monde ; une foule de petites erreurs, de petits délits sociaux, considérés comme très essentiels sous le gouvernement des rois, qui devaient exiger d’autant plus qu’ils avaient plus besoin d’imposer des freins pour se rendre respectables ou inabordables à leurs sujets, vont devenir nuls ici ; d’autres forfaits, connus sous les noms de régicide ou de sacrilège, sous un gouvernement qui ne connaît plus ni rois ni religion, doivent s’anéantir de même dans un État républicain. En accordant la liberté de conscience et celle de la presse, songez, citoyens, qu’à bien peu de chose près, on doit accorder celle d’agir, et qu’excepté ce qui choque directement les bases du gouvernement, il vous reste on ne saurait moins de crimes à punir, parce que, dans le fait, il est fort peu d’actions criminelles dans une société dont la liberté et l’égalité font les bases, et qu’à bien peser et bien examiner les choses, il n’y a vraiment de criminel que ce que réprouve la loi ; car la nature, nous dictant également des vices et des vertus, en raison de notre organisation, ou plus philosophiquement encore, en raison du besoin qu’elle a de l’un ou de l’autre, ce qu’elle nous inspire deviendrait une mesure très incertaine pour régler avec précision ce qui est bien ou ce qui est mal. Mais, pour mieux développer mes idées sur un objet aussi essentiel, nous allons classer les différentes actions de la vie de l’homme que l’on était convenu jusqu’à présent de nommer criminelles, et nous les toiserons ensuite aux vrais devoirs d’un républicain. On a considéré de tout temps les devoirs de l’homme sous les trois différents rapports suivants :
1. Ceux que sa conscience et sa crédulité lui imposent envers l’Être suprême ;
2. Ceux qu’il est obligé de remplir avec ses frères ;
3. Enfin ceux qui n’ont de relation qu’avec lui.

La certitude où nous devons être qu’aucun dieu ne s’est mêlé de nous et que, créatures nécessitées de la nature, comme les plantes et les animaux, nous sommes ici parce qu’il était impossible que nous n’y fussions pas, cette certitude sans doute anéantit, comme on le voit, tout d’un coup la première partie de ces devoirs, je veux dire ceux dont nous nous croyons faussement responsables envers la divinité ; avec eux disparaissent tous les délits religieux, tous ceux connus sous les noms vagues et indéfinis d’impiété, de sacrilège, de blasphème, d’athéisme, etc., tous ceux, en un mot, qu’Athènes punit avec tant d’injustice dans Alcibiade et la France dans l’infortuné La Barre. S’il y a quelque chose d’extravagant dans le monde, c’est de voir des hommes, qui ne connaissent leur dieu et ce que peut exiger ce dieu que d’après leurs idées bornées, vouloir néanmoins décider sur la nature de ce qui contente ou de ce qui fâche ce ridicule fantôme de leur imagination. Ce ne serait donc point à permettre indifféremment tous les cultes que je voudrais qu’on se bornât ; je désirerais qu’on fût libre de se rire ou de se moquer de tous ; que des hommes, réunis dans un temple quelconque pour invoquer l’Éternel à leur guise, fussent vus comme des comédiens sur un théâtre, au jeu desquels il est permis à chacun d’aller rire. Si vous ne voyez pas les religions sous ce rapport, elles reprendront le sérieux qui les rend importantes, elles protégeront bientôt les opinions, et l’on ne se sera pas plus tôt disputé sur les religions que l’on se rebattra pour les religions  ; l’égalité détruite par la préférence ou la protection accordée à l’une d’elles disparaîtra bientôt du gouvernement, et de la théocratie réédifiée renaîtra bientôt l’aristocratie. Je ne saurais donc trop le répéter : plus de dieux, Français, plus de dieux, si vous ne voulez pas que leur funeste empire vous replonge bientôt dans toutes les horreurs du despotisme ; mais ce n’est qu’en vous en moquant que vous les détruirez ; tous les dangers qu’ils traînent à leur suite renaîtront aussitôt en foule si vous y mettez de l’humeur ou de l’importance. Ne renversez point leurs idoles en colère : pulvérisez-les en jouant, et l’opinion tombera d’elle-même. En voilà suffisamment, je l’espère, pour démontrer qu’il ne doit être promulgué aucune loi contre les délits religieux, parce que qui offense une chimère n’offense rien, et qu’il serait de la dernière inconséquence de punir ceux qui outragent ou qui méprisent un culte dont rien ne vous démontre avec évidence la priorité sur les autres ; ce serait nécessairement adopter un parti et influencer dès lors la balance de l’égalité, première loi de votre nouveau gouvernement.

Passons aux seconds devoirs de l’homme, ceux qui le lient avec ses semblables ; cette classe est la plus étendue sans doute. La morale chrétienne, trop vague sur les rapports de l’homme avec ses semblables, pose des bases si pleines de sophismes qu’il nous est impossible de les admettre, parce que, lorsqu’on veut édifier des principes, il faut bien se garder de leur donner des sophismes pour bases. Elle nous dit, cette absurde morale, d’aimer notre prochain comme nous-même. Rien ne serait assurément plus sublime s’il était possible que ce qui est faux pût jamais porter les caractères de la beauté. Il ne s’agit pas d’aimer ses semblables comme soi-même, puisque cela est contre toutes les lois de la nature, et que son seul organe doit diriger toutes les actions de notre vie ; il n’est question que d’aimer nos semblables comme des frères, comme des amis que la nature nous donne, et avec lesquels nous devons vivre d’autant mieux dans un État républicain que la disparition des distances doit nécessairement resserrer les liens.

Que l’humanité, la fraternité, la bienfaisance nous prescrivent d’après cela nos devoirs réciproques, et remplissons-les individuellement avec le simple degré d’énergie que nous a sur ce point donné la nature, sans blâmer et surtout sans punir ceux qui, plus froids ou plus atrabilaires, n’éprouvent pas dans ces liens, néanmoins si touchants, toutes les douceurs que d’autres y rencontrent ; car, on en conviendra, ce serait ici une absurdité palpable que de vouloir prescrire des lois universelles ; ce procédé serait aussi ridicule que celui d’un général d’armée qui voudrait que tous ses soldats fussent vêtus d’un habit fait sur la même mesure ; c’est une injustice effrayante que d’exiger que des hommes de caractères inégaux se plient à des lois égales : ce qui va à l’un ne va point forcément à l’autre.

Je conviens que l’on ne peut pas faire autant de lois qu’il y a d’hommes ; mais les lois peuvent être si douces, en si petit nombre, que tous les hommes, de quelque caractère qu’ils soient, puissent facilement s’y plier. Encore exigerais-je que ce petit nombre de lois fût d’espèce à pouvoir s’adapter facilement à tous les différents caractères ; l’esprit de celui qui les dirigerait serait de frapper plus ou moins, en raison de l’individu qu’il faudrait atteindre. Il est démontré qu’il y a telle vertu dont la pratique est impossible à certains hommes, comme il y a tel remède qui ne saurait convenir à tel tempérament. Or, quel sera le comble de votre injustice si vous frappez de la loi celui auquel il est impossible de se plier à la loi ! L’iniquité que vous commettriez en cela ne serait-elle pas égale à celle dont vous vous rendriez coupable si vous vouliez forcer un aveugle à discerner les couleurs ? De ces premiers principes il découle, on le sent, la nécessité de faire des lois douces, et surtout d’anéantir pour jamais l’atrocité de la peine de mort, parce que la loi qui attente à la vie d’un homme est impraticable, injuste, inadmissible. Ce n’est pas, ainsi que je le dirai tout à l’heure, qu’il n’y ait une infinité de cas où, sans outrager la nature (et c’est ce que je démontrerai), les hommes n’aient reçu de cette mère commune l’entière liberté d’attenter à la vie les uns des autres, mais c’est qu’il est impossible que la loi puisse obtenir le même privilège, parce que la loi, froide par elle-même, ne saurait être accessible aux passions qui peuvent légitimer dans l’homme la cruelle action du meurtre ; l’homme reçoit de la nature les impressions qui peuvent lui faire pardonner cette action, et la loi, au contraire, toujours en opposition à la nature et ne recevant rien d’elle, ne peut être autorisée à se permettre les mêmes écarts : n’ayant pas les mêmes motifs, il est impossible qu’elle ait les mêmes droits. Voilà de ces distinctions savantes et délicates qui échappent à beaucoup de gens, parce que fort peu de gens réfléchissent ; mais elles seront accueillies des gens instruits à qui je les adresse, et elles influeront, je l’espère, sur le nouveau Code que l’on nous prépare. La seconde raison pour laquelle on doit anéantir la peine de mort, c’est qu’elle n’a jamais réprimé le crime, puisqu’on le commet chaque jour aux pieds de l’échafaud. On doit supprimer cette peine, en un mot, parce qu’il n’y a point de plus mauvais calcul que celui de faire mourir un homme pour en avoir tué un autre, puisqu’il résulte évidemment de ce procédé qu’au lieu d’un homme de moins, en voilà tout d’un coup deux, et qu’il n’y a que des bourreaux ou des imbéciles auxquels une telle arithmétique puisse être familière.

Sade

Extrait de : La Philosophie dans le boudoir

XVIIIè   |   Proposé par   |   Tags : , ,   |  

Histoire de Miss Clarisse Harlowe

LETTRE PREMIÈRE

[Extrait]

Miss Anne Howe, à Miss Clarisse Harlowe.

10 janvier.

Vous ne doutez pas, ma très chère amie, que je ne prenne un extrême intérêt aux troubles qui viennent de s’élever dans votre famille. Je sais combien vous devez vous trouver blessée de devenir le sujet des discours du public. Cependant il est impossible que, dans une aventure si éclatante, tout ce qui concerne une jeune personne sur qui ses qualités distinguées ont fixé l’attention générale, n’excite pas la curiosité et les réflexions de tout le monde : je brûle d’en apprendre les circonstances de vous-même, et celles de la conduite qu’on a tenue avec vous à l’occasion d’un accident que vous n’avez pu empêcher, et dans lequel, autant que j’ai pu m’en éclaircir, c’est l’agresseur qui se trouve maltraité.

M. Diggs que j’ai fait appeler, à la première nouvelle de ce fâcheux évènement, pour m’informer de l’état de votre frère, par le seul intérêt que je prends à ce qui vous touche, m’a dit qu’il n’y avait rien à craindre de la blessure, s’il ne survenait aucun danger de la fièvre qui semble augmenter par le trouble de ses esprits. M. Wyerley prit hier le thé avec nous ; et quoique fort éloigné, comme on le suppose aisément, de prendre parti pour M. Lovelace, lui et M. Symes blâmèrent votre famille du traitement qu’elle lui a fait lorsqu’il est allé en personne s’informer de la santé de votre frère, et marquer le chagrin qu’il ressent de ce qui s’est passé. Ils disent que M. Lovelace n’a pu éviter de tirer l’épée ; et que, soit défaut d’habileté, soit excès de violence, votre frère s’est livré dès le premier coup. On assure même que M. Lovelace lui a dit, en s’efforçant de se retirer : « Prenez garde à vous, M. Harlove, votre emportement vous met hors de défense ; vous me donnez trop d’avantage. En faveur de votre sœur, j’en passerai par où vous voudrez, si… » Mais ce discours ne l’ayant rendu que plus furieux, il s’est précipité si témérairement, que son adversaire, après lui avoir fait une légère blessure au bras, lui a pris son épée.

Votre frère s’est fait des ennemis par son humeur impérieuse, et par une fierté déraisonnable qui ne peut souffrir qu’on lui conteste rien. Ceux qui ne sont pas bien disposés pour lui racontent qu’à la vue de son sang, qui coulait assez abondamment de sa blessure, la chaleur de sa passion s’est beaucoup refroidie ; et que son adversaire s’étant empressé de le secourir, jusqu’à l’arrivée du chirurgien, il a reçu ces généreux soins avec une patience qui devait le faire croire très éloigné de regarder comme une insulte la visite que M. Lovelace lui a voulu rendre pour s’informer de sa santé.

Laissons raisonner le public ; mais tout le monde vous plaint. Une conduite si solide et si uniforme ! Tant d’envie, comme on vous l’a toujours entendu dire, de glisser jusqu’à la fin de vos jours sans être observée, et je puis ajouter, sans désirer même qu’on remarque vos vœux secrets pour le bien ! plutôt utile que brillante, suivant votre devise, que je trouve si juste ! Cependant livrée aujourd’hui, malgré vous, comme il est aisé de le voir, aux discours et aux réflexions ; et blâmée, dans le sein de votre famille, pour les fautes d’autrui, quels tourments de tous côtés pour une vertu telle que la votre ! Après tout, il faut convenir que cette épreuve n’est que proportionnée à votre prudence.

Comme la crainte de tous vos amis est qu’un démêlé aussi violent, dans lequel il semble que les deux familles sont à présent engagées, ne produise quelque scène encore plus fâcheuse, je dois vous prier de me mettre en état, par l’autorité de votre propre témoignage, de vous rendre justice dans l’occasion. Ma mère, et toutes nos parentes et amies, nous ne nous entretenons, comme le reste du monde, que de vous et des fuites qu’on peut craindre du ressentiment d’un homme aussi vif que M. Lovelace, qui se plaint ouvertement d’avoir été traité par vos oncles avec la dernière indignité. Ma mère soutient que vous ne pouvez plus, avec décence, ni le voir, ni entretenir de correspondance avec lui. Elle s’est laissé préoccuper l’esprit par votre oncle Antonin, qui nous accorde quelquefois, comme vous le savez, l’honneur de sa visite, et qui lui a représenté, dans cette occasion, quel crime ce serait pour une sœur d’encourager un homme qui ne peut plus (c’est son expression) aller à gué jusqu’à elle qu’au travers du sang de son frère.

Hâtez-vous donc, ma chère amie, de m’écrire toutes les circonstances de votre histoire, depuis que M. Lovelace s’est introduit dans votre famille. Étendez-vous particulièrement sur ce qui s’est passé entre votre sœur et lui. On en fait des récits différents, jusqu’à supposer que la sœur cadette, par la force du moins de son mérite, a dérobé le cœur d’un amant à son aînée ; et je vous demande en grâce de vous expliquer assez nettement pour satisfaire ceux qui ne sont pas aussi bien informés que moi du fond de votre conduite. S’il arrivait quelque nouveau malheur, par la violence des esprits à qui vous avez affaire, une exposition naïve de tout ce qui l’aura précédé sera votre justification.

 

Samuel Richardson

Extrait de l’ Histoire de Miss Clarisse Harlowe
Clarissa, or, the History of a Young Lady

Traduction de l’Abbé Prévost.

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Mémoires de Fanny Hill

[Extrait]

 

Il fut arrêté que je garderais la chambre pendant qu’on me ferait des habits convenables à l’état que je devais tenir auprès de ma maîtresse ; mais ce n’était qu’un prétexte. Mistress Brown ne voulait pas que personne de ses clients ou de ses biches, comme elle appelait les filles de sa maison, me vît jusqu’à ce qu’elle eût trouvé acheteur, pour ma virginité, trésor que, selon toute apparence, j’avais apporté au service de Sa Seigneurie.

Depuis le dîner jusqu’au soir, il ne se passa rien qui mérite d’être rapporté. Après souper, l’heure de la retraite étant arrivée, nous montâmes chacune à notre appartement. Miss Phœbe, qui s’aperçut que j’avais de la honte à me déshabiller en sa présence, m’enleva dans la minute mouchoir de cou, robe et cotillons. Alors, rougissant de me voir ainsi nue, je me fourrai comme un éclair entre les draps, où la commère ne tarda pas à me suivre en riant aux éclats.

Phœbe avait environ vingt-cinq ans et en paraissait dix de plus par ses longs et fatigants services et l’usage des eaux chaudes ; ce qui l’avait réduite au métier d’appareilleuse avant le temps.

L’égrillarde ne fut pas plus tôt à mon côté qu’elle m’embrassa avec une ardeur incroyable. Je trouvai ce manège aussi nouveau que bizarre ; mais l’imputant à la seule amitié, je lui rendis de la meilleure foi et le plus innocemment du monde baisers pour baisers. Encouragée par ce petit succès, elle promena ses mains sur mon corps et ses attouchements m’émurent et me surprirent davantage qu’ils me scandalisèrent.

Les éloges flatteurs dont elle assaisonnait ses caresses contribuèrent à me gagner ; ne connaissant point le mal, je n’en craignais aucun, d’autant plus qu’elle m’avait démontré qu’elle était femme en portant mes mains sur une paire de seins flasques et pendants dont le volume était plus que suffisant pour faire la distinction des deux sexes, surtout pour moi qui n’en connaissais point d’autre.

Je demeurai donc aussi docile qu’elle put le désirer, ses privautés ne faisant naître dans mon cœur que l’émotion d’un plaisir, d’autant plus vif et plus pénétrant que je l’avais ignoré jusqu’alors. Un feu subtil se glissa dans mes veines et m’embrasa pour ainsi dire jusqu’à l’âme. Ma gorge naissante, ferme et polie, irritant de plus en plus ses désirs, l’amusèrent un moment, puis Phœbe porta la main sur cette imperceptible trace, ce jeune et soyeux duvet éclos depuis quelques mois et qui promettait d’ombrager un jour le doux siège des plus délicieuses sensations, mais qui jusqu’alors avait été le séjour de la plus insensible innocence. Ses doigts en se jouant s’exerçaient à tresser les tendres scions de cette charmante mousse, que la nature a fait croître autant pour l’ornement que pour l’utilité.

Mais, non contente de ces préludes, Phœbe tenta le point principal, en insinuant par gradations son index jusqu’au vif, ce qui m’aurait sans doute fait sauter hors du lit et crier au secours si elle ne s’y était pas prise aussi doucement qu’elle le fit.

Ses attouchements avaient allumé dans tout mon corps un feu nouveau, qui s’était principalement concentré dans le point central, où des mains étrangères s’égarèrent pour, la première. fois, tantôt me pinçant, tantôt me caressant, jusqu’à ce qu’un hélas ! profond eût fait connaître à Phœbe qu’elle touchait à ce passage étroit et inviolé, qui lui refusait une entrée plus libre.

Enfin cette libertine triompha. Je restai entre ses bras dans une espèce d’anéantissement si délectable que j’aurais souhaité qu’il ne cessât jamais.

« Ah ! s’écriait-elle en me tenant toujours serrée, que tu es une aimable enfant !… quel sera le mortel assez heureux pour te rendre femme !… Dieu ! que ne suis-je homme !… » Elle interrompait ces expressions entrecoupées par les baisers les plus brûlants et les plus lascifs que j’aie reçus de ma vie…

J’étais si transportée, mes sens étaient tellement confondus, que je serais peut-être expirée si des larmes délicieuses, qui m’échappèrent dans la vivacité du plaisir, n’eussent en quelque manière calmé le feu dont je me sentais dévorée.

 

John Cleland

Extrait de : Mémoires de Fanny Hill, Lettre première

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Les Confessions

[Extrait]

 

 

La manière dont je vivais à Bossey me convenait si bien, qu’il ne lui a manqué que de durer plus longtemps pour fixer absolument mon caractère. Les sentiments tendres, affectueux, paisibles, en faisaient le fond. Je crois que jamais individu de notre espèce n’eut naturellement moins de vanité que moi. Je m’élevais par élans à des mouvements sublimes, mais je retombais aussitôt dans ma langueur. Etre aimé de tout ce qui m’approchait était le plus vif de mes désirs. J’étais doux, mon cousin l’était ; ceux qui nous gouvernaient l’étaient eux-mêmes. Pendant deux ans entiers je ne fus ni témoin ni victime d’un sentiment violent. Tout nourrissait dans mon cœur les dispositions qu’il reçut de la nature. Je ne connaissais rien d’aussi charmant que de voir tout le monde content de moi et de toute chose. Je me souviendrai toujours qu’au temple, répondant au catéchisme, rien ne me troublait plus, quand il m’arrivait d’hésiter, que de voir sur le visage de mademoiselle Lambercier des marques d’inquiétude et de peine. Cela seul m’affligeait plus que la honte de manquer en public, qui m’affectait pourtant extrêmement : car, quoique peu sensible aux louanges, je le fus toujours beaucoup à la honte ; et je puis dire ici que l’attente des réprimandes de mademoiselle Lambercier me donnait moins d’alarmes que la crainte de la chagriner.
Cependant elle ne manquait pas au besoin de sévérité, non plus que son frère ; mais comme cette sévérité, presque toujours juste, n’était jamais emportée, je m’en affligeais et ne m’en mutinais point. J’étais plus fâché de déplaire que d’être puni, et le signe du mécontentement m’était plus cruel que la peine afflictive. Il est embarrassant de m’expliquer mieux, mais cependant il le faut. Qu’on changerait de méthode avec la jeunesse, si l’on voyait mieux les effets éloignés de celle qu’on emploie toujours indistinctement, et souvent indiscrètement ! La grande leçon qu’on peut tirer d’un exemple aussi commun que funeste me fait résoudre à le donner.
Comme mademoiselle Lambercier avait pour nous l’affection d’une mère, elle en avait aussi l’autorité, et la portait quelquefois jusqu’à nous infliger la punition des enfants quand nous l’avions méritée. Assez longtemps elle s’en tint à la menace, et cette menace d’un châtiment tout nouveau pour moi me semblait très effrayante ; mais après l’exécution, je la trouvai moins terrible à l’épreuve que l’attente ne l’avait été : et ce qu’il y a de plus bizarre est que ce châtiment m’affectionna davantage encore à celle qui me l’avait imposé. Il fallait même toute la vérité de cette affection et toute ma douceur naturelle pour m’empêcher de chercher le retour du même traitement en le méritant ; car j’avais trouvé dans la douleur, dans la honte même, un mélange de sensualité qui m’avait laissé plus de désir que de crainte de l’éprouver derechef par la même main. Il est vrai que, comme il se mêlait sans doute à cela quelque instinct précoce du sexe, le même châtiment reçu de son frère ne m’eût point du tout paru plaisant. Mais, de l’humeur dont il était, cette substitution n’était guère à craindre : et si je m’abstenais de mériter la correction, c’était uniquement de peur de fâcher mademoiselle Lambercier ; car tel est en moi l’empire de la bienveillance, et même de celle que les sens ont fait naître, qu’elle leur donna toujours la loi dans mon cœur.
Cette récidive, que j’éloignais sans la craindre, arriva sans qu’il y eût de ma faute, c’est-à-dire de ma volonté, et j’en profitai, je puis dire, en sûreté de conscience. Mais cette seconde fois fut aussi la dernière ; car mademoiselle Lambercier, s’étant aperçue à quelque signe que ce châtiment n’allait pas à son but, déclara qu’elle y renonçait, et qu’il la fatiguait trop. Nous avions jusque-là couché dans sa chambre, et même en hiver quelquefois dans son lit. Deux jours après on nous fit coucher dans une autre chambre, et j’eus désormais l’honneur, dont je me serais bien passé, d’être traité par elle en grand garçon.
Qui croirait que ce châtiment d’enfant, reçu à huit ans par la main d’une fille de trente, a décidé de mes goûts, de mes désirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie, et cela précisément dans le sens contraire à ce qui devait s’ensuivre naturellement ? En même temps que mes sens furent allumés, mes désirs prirent si bien le change, que, bornés à ce que j’avais éprouvé, ils ne s’avisèrent point de chercher autre chose. Avec un sang brûlant de sensualité presque dès ma naissance, je me conservai pur de toute souillure jusqu’à l’âge où les tempéraments les plus froids et les plus tardifs se développent. Tourmenté longtemps sans savoir de quoi, je dévorais d’un oeil ardent les belles personnes ; mon imagination me les rappelait sans cesse, uniquement pour les mettre en œuvre à ma mode, et en faire autant de demoiselles Lambercier.
Même après l’âge nubile, ce goût bizarre, toujours persistant et porté jusqu’à la dépravation, jusqu’à la folie, m’a conservé les mœurs honnêtes qu’il semblerait avoir dû m’ôter. Si jamais éducation fut modeste et chaste, c’est assurément celle que j’ai reçue. Mes trois tantes n’étaient pas seulement des personnes d’une sagesse exemplaire, mais d’une réserve que depuis longtemps les femmes ne connaissent plus. Mon père, homme de plaisir, mais galant à la vieille mode, n’a jamais tenu, près des femmes qu’il aimait le plus, des propos dont une vierge eût pu rougir ; et jamais on n’a poussé plus loin que dans ma famille et devant moi le respect qu’on doit aux enfants. Je ne trouvai pas moins d’attention chez M. Lambercier sur le même article ; et une fort bonne servante y fut mise à la porte pour un mot un peu gaillard qu’elle avait prononcé devant nous. Non seulement je n’eus jusqu’à mon adolescence aucune idée distincte de l’union des sexes, mais jamais cette idée confuse ne s’offrit à moi que sous une image odieuse et dégoûtante. J’avais pour les filles publiques une horreur qui ne s’est jamais effacée : je ne pouvais voir un débauché sans dédain, sans effroi même ; car mon aversion pour la débauche allait jusque-là, depuis qu’allant un jour au petit Sacconex par un chemin creux, je vis, des deux côtés, des cavités dans la terre, où l’on me dit que ces gens-là faisaient leurs accouplements. Ce que j’avais vu de ceux des chiennes me revenait aussi toujours à l’esprit en pensant aux autres, et le cœur me soulevait à ce seul souvenir.
Ces préjugés de l’éducation, propres par eux-mêmes à retarder les premières explosions d’un tempérament combustible, furent aidés, comme j’ai dit, par la diversion que firent sur moi les premières pointes de la sensualité. N’imaginant que ce que j’avais senti, malgré des effervescences de sang très incommodes, je ne savais porter mes désirs que vers l’espèce de volupté qui m’était connue, sans aller jamais jusqu’à celle qu’on m’avait rendue haïssable, et qui tenait de si près à l’autre sans que j’en eusse le moindre soupçon. Dans mes sottes fantaisies, dans mes érotiques fureurs, dans les actes extravagants auxquels elles me portaient quelquefois, j’empruntais imaginairement le secours de l’autre sexe, sans penser jamais qu’il fût propre à nul autre usage qu’à celui que je brûlais d’en tirer.
Non seulement donc c’est ainsi qu’avec un tempérament très ardent, très lascif, très précoce, je passai toutefois l’âge de puberté sans désirer, sans connaître d’autres plaisirs des sens que ceux dont mademoiselle Lambercier m’avait très innocemment donné l’idée ; mais quand enfin le progrès des ans m’eut fait homme, c’est encore ainsi que ce qui devait me perdre me conserva. Mon ancien goût d’enfant, au lieu de s’évanouir, s’associa tellement à l’autre que je ne pus jamais l’écarter des désirs allumés par mes sens ; et cette folie, jointe à ma timidité naturelle, m’a toujours rendu très peu entreprenant près des femmes, faute d’oser tout dire ou de pouvoir tout faire, l’espèce de jouissance dont l’autre n’était pour moi que le dernier terme ne pouvant être usurpée par celui qui la désire, ni devinée par celle qui peut l’accorder. J’ai ainsi passé ma vie à convoiter et me taire auprès des personnes que j’aimais le plus. N’osant jamais déclarer mon goût, je l’amusais du moins par des rapports qui m’en conservaient l’idée. Être aux genoux d’une maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres, avoir des pardons à lui demander, étaient pour moi de très douces jouissances ; et plus ma vive imagination m’enflammait le sang, plus j’avais l’air d’un amant transi. On conçoit que cette manière de faire l’amour n’amène pas des progrès bien rapides, et n’est pas fort dangereuse à la vertu de celles qui en sont l’objet. J’ai donc fort peu possédé, mais je n’ai pas laissé de jouir beaucoup à ma manière, c’est-à-dire par l’imagination. Voilà comment mes sens, d’accord avec mon humeur timide et mon esprit romanesque, m’ont conservé des sentiments purs et des mœurs honnêtes, par les mêmes goûts qui, peut-être avec un peu plus d’effronterie, m’auraient plongé dans les plus brutales voluptés.

 

 

Jean-Jacques Rousseau
Extrait des Confessions

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Qu’est-ce que les Lumières ?

§ 1

Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.

***

§ 9

Si donc maintenant on nous demande : « Vivons-nous actuellement dans un siècle éclairé ? », voici la réponse : « Non, mais bien dans un siècle en marche vers les lumières. » Il s’en faut encore de beaucoup , au point où en sont les choses, que les humains, considérés dans leur ensemble, soient déjà en état, ou puissent seulement y être mis, d’utiliser avec maîtrise et profit leur propre entendement, sans le secours d’autrui, dans les choses de la religion.

***

§ 12

J’ai porté le point essentiel dans l’avènement des lumières sur celles par lesquelles les hommes sortent d’une minorité dont ils sont eux-mêmes responsables, – surtout sur les questions de religion ; parce que, en ce qui concerne les arts et les sciences, nos maîtres n’ont aucun intérêt à jouer le rôle de tuteurs sur leurs sujets ; par dessus le marché, cette minorité dont j’ai traité est la plus préjudiciable et en même temps la plus déshonorante de toutes. Mais la façon de penser d’un chef d’Etat qui favorise les lumières, va encore plus loin, et reconnaît que, même du point de vue de la législation, il n’y a pas danger à permettre à ses sujets de faire un usage public de leur propre raison et de produire publiquement à la face du monde leurs idées touchant une élaboration meilleure de cette législation même au travers d’une franche critique de celle qui a déjà été promulguée ; nous en avons un exemple illustre, par lequel aucun monarque n’a surpassé celui que nous honorons.

 

Emmanuel Kant

Extrait de Qu’est-ce que les Lumières? (1784)

Traduit par Stéphane Piobetta

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Manon Lescaut

[Incipit]

Première partie

Je suis obligé de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie où je rencontrai pour la première fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ six mois avant mon départ pour l’Espagne. Quoique je sortisse rarement de ma solitude, la complaisance que j’avais pour ma fille m’engageait quelquefois à divers petits voyages, que j’abrégeais autant qu’il m’était possible. Je revenais un jour de Rouen, où elle m’avait prié d’aller solliciter une affaire au Parlement de Normandie pour la succession de quelques terres auxquelles je lui avais laissé des prétentions du côté de mon grand-père maternel. Ayant repris mon chemin par Evreux, où je couchai la première nuit, j’arrivai le lendemain pour dîner à Pacy, qui en est éloigné de cinq ou six lieues. Je fus surpris, en entrant dans ce bourg, d’y voir tous les habitants en alarme. Ils se précipitaient de leurs maisons pour courir en foule à la porte d’une mauvaise hôtellerie, devant laquelle étaient deux chariots couverts. Les chevaux, qui étaient encore attelés et qui paraissaient fumants de fatigue et de chaleur marquaient que ces deux voitures ne faisaient qu’arriver. Je m’arrêtai un moment pour m’informer d’où venait le tumulte ; mais je tirai peu d’éclaircissement d’une populace curieuse, qui ne faisait nulle attention à mes demandes, et qui s’avançait toujours vers l’hôtellerie, en se poussant avec beaucoup de confusion. Enfin, un archer revêtu d’une bandoulière, et le mousquet sur l’épaule, ayant paru à la porte, je lui fis signe de la main de venir à moi. Je le priai de m’apprendre le sujet de ce désordre. Ce n’est rien, monsieur me dit-il; c’est une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes compagnons, jusqu’au Havre-de-Grâce, où nous les ferons embarquer pour l’Amérique. Il y en a quelques-unes de jolies, et c’est, apparemment ce qui excite la curiosité de ces bons paysans. J’aurais passé après cette explication, si je n’eusse été arrêté par les exclamations d’une vieille femme qui sortait de l’hôtellerie en joignant les mains, et criant que c’était une chose barbare, une chose qui faisait horreur et compassion. De quoi s’agit-il donc? lui dis-je. Ah ! monsieur entrez, répondit-elle, et voyez si ce spectacle n’est pas capable de fendre le cœur! La curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai, à mon palefrenier. J’entrai avec peine, en perçant la foule, et je vis, en effet, quelque chose d’assez touchant. Parmi les douze filles qui étaient enchaînées six par six par le milieu du corps, il y en avait une dont l’air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu’en tout autre état je l’eusse prise pour une personne du premier rang. Sa tristesse et la saleté de son linge et de ses habits l’enlaidissaient si peu que sa vue m’inspira du respect et de la pitié. Elle tâchait néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne pouvait le permettre, pour dérober son visage aux yeux des spectateurs.
L’effort qu’elle faisait pour se cacher était si naturel, qu’il paraissait venir d’un sentiment de modestie. Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse bande étaient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier et je lui demandai quelques lumières sur le sort de cette belle fille. Il ne put m’en donner que de fort générales. Nous l’avons tirée de l’Hôpital, me dit-il, par ordre de M. le Lieutenant général de Police. Il n’y a pas d’apparence qu’elle y eût été renfermée pour ses bonnes actions. Je l’ai interrogée plusieurs fois sur la route, elle s’obstine à ne me rien répondre. Mais, quoique je n’aie pas reçu ordre de la ménager plus que les autres, je ne laisse pas d’avoir quelques égards pour elle, parce qu’il me semble qu’elle vaut un peu mieux que ses compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta l’archer qui pourrait vous instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce; il l’a suivie depuis Paris, sans cesser presque un moment de pleurer Il faut que ce soit son frère ou son amant. Je me tournai vers le coin de la chambre où ce jeune homme était assis. Il paraissait enseveli dans une rêverie profonde. Je n’ai jamais vu de plus vive image de la douleur.
Il était mis fort simplement; mais on distingue, au premier coup d’œil, un homme qui a de la naissance et de l’éducation. Je m’approchai de lui. Il se leva; et je découvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses mouvements, un air si fin et si noble que je me sentis porté naturellement à lui vouloir du bien. Que je ne vous trouble point, lui dis-je, en m’asseyant près de lui. Voulez-vous bien satisfaire la curiosité que j’ai de connaître cette belle personne, qui ne me paraît point faite pour le triste état où je la vois ? Il me répondit honnêtement qu’il ne pouvait m’apprendre qui elle était sans se faire connaître lui-même, et qu’il avait de fortes raisons pour souhaiter de demeurer inconnu. Je puis vous dire, néanmoins, ce que ces misérables n’ignorent point, continua-t-il en montrant les archers, c’est que je l’aime avec une passion si violente qu’elle me rend le plus infortuné de tous les hommes. J’ai tout employé, à Paris, pour obtenir sa liberté. Les sollicitations, l’adresse et la force m’ont été inutiles; j’ai pris le parti de la suivre, dût-elle aller au bout du monde. Je m’embarquerai avec elle; je passerai en Amérique. Mais ce qui est de la dernière inhumanité, ces lâches coquins, ajouta-t-il en parlant des archers, ne veulent pas me permettre d’approcher d’elle. Mon dessein était de les attaquer ouvertement, à quelques lieues de Paris. Je m’étais associé quatre hommes qui m’avaient promis leur secours pour une somme considérable. Les traîtres m’ont laissé seul aux mains et sont partis avec mon argent.
L’impossibilité de réussir par la force m’a fait mettre les armes bas. J’ai proposé aux archers de me permettre du moins de les suivre en leur offrant de les récompenser. Le désir du gain les y a fait consentir. Ils ont voulu être payés chaque fois qu’ils m’ont accordé la liberté de parler à ma maîtresse. Ma bourse s’est épuisée en peu de temps, et maintenant que je suis sans un sou, ils ont la barbarie de me repousser brutalement lorsque je fais un pas vers elle. Il n’y a qu’un instant, qu’ayant osé m’en approcher malgré leurs menaces, ils ont eu l’insolence de lever contre moi le bout du fusil. Je suis obligé, pour satisfaire leur avarice et pour me mettre en état de continuer la route à pied, de vendre ici un mauvais cheval qui m’a servi jusqu’à présent de monture.
Quoiqu’il parût faire assez tranquillement ce récit, il laissa tomber quelques larmes en le finissant. Cette aventure me parut des plus extraordinaires et des plus touchantes. Je ne vous presse pas, lui dis-je, de me découvrir le secret de vos affaires, mais, si je puis vous être utile à quelque chose, je m’offre volontiers à vous rendre service, Hélas! reprit-il, je ne vois pas le moindre jour à l’espérance.
Il faut que je me soumette à toute la rigueur de mon sort.
J’irai en Amérique. J’y serai du moins libre avec ce que j’aime. J’ai écrit à un de mes amis qui me fera tenir quelque secours au Havre-de-Grâce. Je ne suis embarrassé que pour m’y conduire et pour procurer à cette pauvre créature, ajouta-t-il en regardant tristement sa maîtresse, quelque soulagement sur la route. Hé bien, lui dis-je, je vais finir votre embarras. Voici quelque argent que je vous prie d’accepter. Je suis fâché de ne pouvoir vous servir autrement. Je lui donnai quatre louis d’or, sans que les gardes s’en aperçussent, car je jugeais bien que, s’ils lui savaient cette somme, ils lui vendraient plus chèrement leurs secours. Il me vint même à l’esprit de faire marché avec eux pour obtenir au jeune amant la liberté de parler continuellement à sa maîtresse jusqu’au Havre. Je fis signe au chef de s’approcher, et je lui en fis la proposition. Il en parut honteux, malgré son effronterie. Ce n’est pas, monsieur, répondit-il d’un air embarrassé, que nous refusions de le laisser parler à cette fille, mais il voudrait être sans cesse auprès d’elle; cela nous est incommode; il est bien juste qu’il paye pour l’incommodité. Voyons donc, lui dis-je, ce qu’il faudrait pour vous empêcher de la sentir. Il eut l’audace de me demander deux louis. Je les lui donnai sur-le-champ : Mais prenez garde, lui dis-je, qu’il ne vous échappe quelque friponnerie ; car je vais laisser mon adresse à ce jeune homme, afin qu’il puisse m’en informer, et comptez que j’aurai le pouvoir de vous faire punir. Il m’en coûta six louis d’or. La bonne grâce et la vive reconnaissance avec laquelle ce jeune inconnu me remercia, achevèrent de me persuader qu’il était né quelque chose, et qu’il méritait ma libéralité. Je dis quelques mots à sa maîtresse avant que de sortir. Elle me répondit avec une modestie si douce et si charmante, que je ne pus m’empêcher de faire, en sortant, mille réflexions sur le caractère incompréhensible des femmes.
Étant retourné à ma solitude, je ne fus point informé de la suite de cette aventure. Il se passa près de deux ans, qui me la firent oublier tout à fait, jusqu’à ce que le hasard me fît renaître l’occasion d’en apprendre à fond toutes les circonstances. J’arrivais de Londres à Calais, avec le marquis de…, mon élève. Nous logeâmes, si je m’en souviens bien, au Lion d’Or, où quelques raisons nous obligèrent de passer le jour entier et la nuit suivante. En marchant l’après-midi dans les rues, je crus apercevoir ce même jeune homme dont j’avais fait la rencontre à Pacy Il était en fort mauvais équipage, et beaucoup plus pâle que je ne l’avais vu la première fois. Il portait sur le bras un vieux portemanteau, ne faisant qu’arriver dans la ville. Cependant, comme il avait la physionomie trop belle pour n’être pas reconnu facilement, je le remis aussitôt. Il faut, dis-je au marquis, que nous abordions ce jeune homme. Sa joie fut plus vive que toute expression, lorsqu’il m’eut remis à son tour. Ah ! monsieur, s’écria-t-il en me baisant la main, je puis donc encore une fois vous marquer mon immortelle reconnaissance ! Je lui demandai d’où il venait. Il me répondit qu’il arrivait, par mer, du Havre-de-Grâce, où il était revenu de l’Amérique peu auparavant. Vous ne me paraissez pas fort bien en argent, lui dis-je. Allez-vous-en au Lion d’Or, où je suis logé. Je vous rejoindrai dans un moment. J’y retournai en effet, plein d’impatience d’apprendre le détail de son infortune et les circonstances de son voyage d’Amérique. Je lui fis mille caresses, et j’ordonnai qu’on ne le laissât manquer de rien.
Il n’attendit point que je le pressasse de me raconter l’histoire de sa vie. Monsieur, me dit-il, vous en usez si noblement avec moi, que je me reprocherais, comme une basse ingratitude, d’avoir quelque chose de réservé pour vous. Je veux vous apprendre, non seulement mes malheurs et mes peines, mais encore mes désordres et mes plus honteuses faiblesses. Je suis sûr qu’en me condamnant, vous ne pourrez pas vous empêcher de me plaindre.

L’Abbé Prévost
Extrait de l’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut

Classiques, XVIIIè   |   Proposé par   |   Tags : ,   |  

Gulliver’s Travels

PART I

A VOYAGE TO LILLIPUT.

CHAPTER I.


The author gives some account of himself and family. His first inducements to travel. He is shipwrecked, and swims for his life. Gets safe on shore in the country of Lilliput; is made a prisoner, and carried up the country.

My father had a small estate in Nottinghamshire: I was the third of five sons. He sent me to Emanuel College in Cambridge at fourteen years old, where I resided three years, and applied myself close to my studies; but the charge of maintaining me, although I had a very scanty allowance, being too great for a narrow fortune, I was bound apprentice to Mr. James Bates, an eminent surgeon in London, with whom I continued four years. My father now and then sending me small sums of money, I laid them out in learning navigation, and other parts of the mathematics, useful to those who intend to travel, as I always believed it would be, some time or other, my fortune to do. When I left Mr. Bates, I went down to my father: where, by the assistance of him and my uncle John, and some other relations, I got forty pounds, and a promise of thirty pounds a year to maintain me at Leyden: there I studied physic two years and seven months, knowing it would be useful in long voyages.

Soon after my return from Leyden, I was recommended by my good master, Mr. Bates, to be surgeon to the Swallow, Captain Abraham Pannel, commander; with whom I continued three years and a half, making a voyage or two into the Levant, and some other parts. When I came back I resolved to settle in London; to which Mr. Bates, my master, encouraged me, and by him I was recommended to several patients. I took part of a small house in the Old Jewry; and being advised to alter my condition, I married Mrs. Mary Burton, second daughter to Mr. Edmund Burton, hosier, in Newgate-street, with whom I received four hundred pounds for a portion.

But my good master Bates dying in two years after, and I having few friends, my business began to fail; for my conscience would not suffer me to imitate the bad practice of too many among my brethren. Having therefore consulted with my wife, and some of my acquaintance, I determined to go again to sea. I was surgeon successively in two ships, and made several voyages, for six years, to the East and West Indies, by which I got some addition to my fortune. My hours of leisure I spent in reading the best authors, ancient and modern, being always provided with a good number of books; and when I was ashore, in observing the manners and dispositions of the people, as well as learning their language; wherein I had a great facility, by the strength of my memory.

The last of these voyages not proving very fortunate, I grew weary of the sea, and intended to stay at home with my wife and family. I removed from the Old Jewry to Fetter Lane, and from thence to Wapping, hoping to get business among the sailors; but it would not turn to account. After three years expectation that things would mend, I accepted an advantageous offer from Captain William Prichard, master of the Antelope, who was making a voyage to the South Sea. We set sail from Bristol, May 4, 1699, and our voyage was at first very prosperous.

It would not be proper, for some reasons, to trouble the reader with the particulars of our adventures in those seas; let it suffice to inform him, that in our passage from thence to the East Indies, we were driven by a violent storm to the north-west of Van Diemen’s Land. By an observation, we found ourselves in the latitude of 30 degrees 2 minutes south. Twelve of our crew were dead by immoderate labour and ill food; the rest were in a very weak condition. On the 5th of November, which was the beginning of summer in those parts, the weather being very hazy, the seamen spied a rock within half a cable’s length of the ship; but the wind was so strong, that we were driven directly upon it, and immediately split. Six of the crew, of whom I was one, having let down the boat into the sea, made a shift to get clear of the ship and the rock. We rowed, by my computation, about three leagues, till we were able to work no longer, being already spent with labour while we were in the ship. We therefore trusted ourselves to the mercy of the waves, and in about half an hour the boat was overset by a sudden flurry from the north. What became of my companions in the boat, as well as of those who escaped on the rock, or were left in the vessel, I cannot tell; but conclude they were all lost. For my own part, I swam as fortune directed me, and was pushed forward by wind and tide. I often let my legs drop, and could feel no bottom; but when I was almost gone, and able to struggle no longer, I found myself within my depth; and by this time the storm was much abated. The declivity was so small, that I walked near a mile before I got to the shore, which I conjectured was about eight o’clock in the evening. I then advanced forward near half a mile, but could not discover any sign of houses or inhabitants; at least I was in so weak a condition, that I did not observe them. I was extremely tired, and with that, and the heat of the weather, and about half a pint of brandy that I drank as I left the ship, I found myself much inclined to sleep. I lay down on the grass, which was very short and soft, where I slept sounder than ever I remembered to have done in my life, and, as I reckoned, about nine hours; for when I awaked, it was just day-light. I attempted to rise, but was not able to stir: for, as I happened to lie on my back, I found my arms and legs were strongly fastened on each side to the ground; and my hair, which was long and thick, tied down in the same manner. I likewise felt several slender ligatures across my body, from my arm-pits to my thighs. I could only look upwards; the sun began to grow hot, and the light offended my eyes. I heard a confused noise about me; but in the posture I lay, could see nothing except the sky. In a little time I felt something alive moving on my left leg, which advancing gently forward over my breast, came almost up to my chin; when, bending my eyes downwards as much as I could, I perceived it to be a human creature not six inches high, with a bow and arrow in his hands, and a quiver at his back. In the mean time, I felt at least forty more of the same kind (as I conjectured) following the first. I was in the utmost astonishment, and roared so loud, that they all ran back in a fright; and some of them, as I was afterwards told, were hurt with the falls they got by leaping from my sides upon the ground. However, they soon returned, and one of them, who ventured so far as to get a full sight of my face, lifting up his hands and eyes by way of admiration, cried out in a shrill but distinct voice, Hekinah degul: the others repeated the same words several times, but then I knew not what they meant. I lay all this while, as the reader may believe, in great uneasiness. At length, struggling to get loose, I had the fortune to break the strings, and wrench out the pegs that fastened my left arm to the ground; for, by lifting it up to my face, I discovered the methods they had taken to bind me, and at the same time with a violent pull, which gave me excessive pain, I a little loosened the strings that tied down my hair on the left side, so that I was just able to turn my head about two inches. But the creatures ran off a second time, before I could seize them; whereupon there was a great shout in a very shrill accent, and after it ceased I heard one of them cry aloud Tolgo phonac; when in an instant I felt above a hundred arrows discharged on my left hand, which, pricked me like so many needles; and besides, they shot another flight into the air, as we do bombs in Europe, whereof many, I suppose, fell on my body, (though I felt them not), and some on my face, which I immediately covered with my left hand. When this shower of arrows was over, I fell a groaning with grief and pain; and then striving again to get loose, they discharged another volley larger than the first, and some of them attempted with spears to stick me in the sides; but by good luck I had on a buff jerkin, which they could not pierce. I thought it the most prudent method to lie still, and my design was to continue so till night, when, my left hand being already loose, I could easily free myself: and as for the inhabitants, I had reason to believe I might be a match for the greatest army they could bring against me, if they were all of the same size with him that I saw. But fortune disposed otherwise of me. When the people observed I was quiet, they discharged no more arrows; but, by the noise I heard, I knew their numbers increased; and about four yards from me, over against my right ear, I heard a knocking for above an hour, like that of people at work; when turning my head that way, as well as the pegs and strings would permit me, I saw a stage erected about a foot and a half from the ground, capable of holding four of the inhabitants, with two or three ladders to mount it: from whence one of them, who seemed to be a person of quality, made me a long speech, whereof I understood not one syllable. But I should have mentioned, that before the principal person began his oration, he cried out three times, Langro dehul san (these words and the former were afterwards repeated and explained to me); whereupon, immediately, about fifty of the inhabitants came and cut the strings that fastened the left side of my head, which gave me the liberty of turning it to the right, and of observing the person and gesture of him that was to speak. He appeared to be of a middle age, and taller than any of the other three who attended him, whereof one was a page that held up his train, and seemed to be somewhat longer than my middle finger; the other two stood one on each side to support him. He acted every part of an orator, and I could observe many periods of threatenings, and others of promises, pity, and kindness. I answered in a few words, but in the most submissive manner, lifting up my left hand, and both my eyes to the sun, as calling him for a witness; and being almost famished with hunger, having not eaten a morsel for some hours before I left the ship, I found the demands of nature so strong upon me, that I could not forbear showing my impatience (perhaps against the strict rules of decency) by putting my finger frequently to my mouth, to signify that I wanted food. The hurgo (for so they call a great lord, as I afterwards learnt) understood me very well. He descended from the stage, and commanded that several ladders should be applied to my sides, on which above a hundred of the inhabitants mounted and walked towards my mouth, laden with baskets full of meat, which had been provided and sent thither by the king’s orders, upon the first intelligence he received of me. I observed there was the flesh of several animals, but could not distinguish them by the taste. There were shoulders, legs, and loins, shaped like those of mutton, and very well dressed, but smaller than the wings of a lark. I ate them by two or three at a mouthful, and took three loaves at a time, about the bigness of musket bullets. They supplied me as fast as they could, showing a thousand marks of wonder and astonishment at my bulk and appetite. I then made another sign, that I wanted drink. They found by my eating that a small quantity would not suffice me; and being a most ingenious people, they slung up, with great dexterity, one of their largest hogsheads, then rolled it towards my hand, and beat out the top; I drank it off at a draught, which I might well do, for it did not hold half a pint, and tasted like a small wine of Burgundy, but much more delicious. They brought me a second hogshead, which I drank in the same manner, and made signs for more; but they had none to give me. When I had performed these wonders, they shouted for joy, and danced upon my breast, repeating several times as they did at first, Hekinah degul. They made me a sign that I should throw down the two hogsheads, but first warning the people below to stand out of the way, crying aloud, Borach mevolah; and when they saw the vessels in the air, there was a universal shout of Hekinah degul. I confess I was often tempted, while they were passing backwards and forwards on my body, to seize forty or fifty of the first that came in my reach, and dash them against the ground. But the remembrance of what I had felt, which probably might not be the worst they could do, and the promise of honour I made them–for so I interpreted my submissive behaviour– soon drove out these imaginations. Besides, I now considered myself as bound by the laws of hospitality, to a people who had treated me with so much expense and magnificence. However, in my thoughts I could not sufficiently wonder at the intrepidity of these diminutive mortals, who durst venture to mount and walk upon my body, while one of my hands was at liberty, without trembling at the very sight of so prodigious a creature as I must appear to them. After some time, when they observed that I made no more demands for meat, there appeared before me a person of high rank from his imperial majesty. His excellency, having mounted on the small of my right leg, advanced forwards up to my face, with about a dozen of his retinue; and producing his credentials under the signet royal, which he applied close to my eyes, spoke about ten minutes without any signs of anger, but with a kind of determinate resolution, often pointing forwards, which, as I afterwards found, was towards the capital city, about half a mile distant; whither it was agreed by his majesty in council that I must be conveyed. I answered in few words, but to no purpose, and made a sign with my hand that was loose, putting it to the other (but over his excellency’s head for fear of hurting him or his train) and then to my own head and body, to signify that I desired my liberty. It appeared that he understood me well enough, for he shook his head by way of disapprobation, and held his hand in a posture to show that I must be carried as a prisoner. However, he made other signs to let me understand that I should have meat and drink enough, and very good treatment. Whereupon I once more thought of attempting to break my bonds; but again, when I felt the smart of their arrows upon my face and hands, which were all in blisters, and many of the darts still sticking in them, and observing likewise that the number of my enemies increased, I gave tokens to let them know that they might do with me what they pleased. Upon this, the hurgo and his train withdrew, with much civility and cheerful countenances. Soon after I heard a general shout, with frequent repetitions of the words Peplom selan; and I felt great numbers of people on my left side relaxing the cords to such a degree, that I was able to turn upon my right, and to ease myself with making water; which I very plentifully did, to the great astonishment of the people; who, conjecturing by my motion what I was going to do, immediately opened to the right and left on that side, to avoid the torrent, which fell with such noise and violence from me. But before this, they had daubed my face and both my hands with a sort of ointment, very pleasant to the smell, which, in a few minutes, removed all the smart of their arrows. These circumstances, added to the refreshment I had received by their victuals and drink, which were very nourishing, disposed me to sleep. I slept about eight hours, as I was afterwards assured; and it was no wonder, for the physicians, by the emperor’s order, had mingled a sleepy potion in the hogsheads of wine.

Jonathan Swift

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