En arriver à ne plus apprécier que le silence, c’est réaliser l’expression essentielle du fait de vivre en marge de la vie. Chez les grands solitaires et les fondateurs de religions, l’éloge du silence a des racines plus profondes qu’on ne l’imagine. Il faut pour cela que la présence des hommes vous ait exaspéré, que la complexité des problèmes vous ait dégoûté au point que vous ne vous intéressiez plus qu’au silence et à ses cris.
La lassitude porte à un amour illimité du silence, car elle prive les mots de leur signification pour en faire des sonorités vides; les concepts se diluent, la puissance des expressions s’atténue, toute parole dite ou entendue repousse, stérile. Tout ce qui part vers l’extérieur, ou qui en vient, reste un murmure monocorde et lointain, incapable d’éveiller l’intérêt ou la curiosité. Il vous semble alors inutile de donner votre avis, de prendre position ou d’impressionner quiconque; les bruits auxquels vous avez renoncé s’ajoutent au tourment de votre âme. Au moment de la solution suprême, après avoir déployé une énergie folle à résoudre tous les problèmes, et affronté le vertige des cimes, vous trouvez dans le silence la seule réalité, l’unique forme d’expression.
Cioran
Extrait de Sur les cimes du désespoir (1934)
Philosophes, XXè | Proposé par Margaux | Tags : Emil Michel Cioran, Nihilisme, Sur les cimes du désespoir |
[Extrait]
Peut-être que le lecteur supposera que dans l’accusation de l’atmosphère comme cause de déchéance, Kant était poussé par la faiblesse de la vanité, par quelque répugnance à envisager le fait réel que c’étaient ses facultés qui déclinaient. Mais il n’en était point ainsi. Il se rendait parfaitement compte de sa condition et, dès l’année 1799, il dit devant moi à quelques-uns de ses amis : « Messieurs, je suis vieux, affaibli et tombé en enfance, et il faut me traiter en enfant. » Ou peut-être on pourrait croire qu’il reculait devant l’idée de la mort, événement qui aurait pu survenir tous les jours, puisque les douleurs qu’il souffrait à la tête semblaient être une menace d’apoplexie. Mais il n’en était point ainsi non plus. Il vivait maintenant dans un état continu de résignation, préparé à tout décret de la Providence. « Messieurs, dit-il un jour à ses invités, je n’ai pas peur de la mort : je vous jure solennellement, comme si j’étais en la présence de Dieu, que si cette nuit même je recevais tout à coup mon ordre de mort, je l’entendrais avec calme ; je lèverais mes mains au ciel, et je dirais : Dieu soit béni ! Ah ! s’il était possible qu’alors j’entendisse retentir ce murmure : Tu as vécu quatre-vingts ans et, dans ce temps tu as fait bien du mal aux hommes ! le cas ne serait pas le même. » Quiconque a entendu Kant parler de sa propre mort pourra témoigner du ton de profonde sincérité qui dans ces moments marquait son accent et ses gestes.
Un troisième signe de la déchéance de ses facultés fut qu’il perdit alors toute mesure exacte du temps. Une minute, même sans exagération, un espace de temps bien plus réduit, s’allongeait, en son appréhension des choses, à une lassante étendue. Je puis en donner un exemple amusant qui revenait constamment. Au commencement de la dernière année de sa vie, il prit l’habitude de boire, tout de suite après dîner, une tasse de café, particulièrement les jours où il se trouvait que j’étais invité : et telle était l’importance qu’il attachait à ce petit plaisir, qu’il tenait note d’avance dans le carnet que je lui avais donné que je dînerais chez lui le lendemain et que par conséquent il y aurait du café. Parfois il arrivait que l’intérêt de la conversation l’entretenait au-delà de l’heure à laquelle il éprouvait le besoin de sa friandise : et je n’en étais point fâché, craignant que le café auquel il n’avait jamais été habitué pût troubler son sommeil de la nuit. Mais s’il ne perdait pas de vue l’heure, il y avait une scène infiniment curieuse. Il fallait apporter le café « sur-le-champ » (mot qu’il avait constamment à la bouche durant les derniers jours de sa vie) « à la seconde » : et ses expressions d’impatience, encore douces selon son ancienne habitude, étaient pourtant si vives, et avaient tant de naïveté puérile qu’aucun de nous ne pouvait se défendre de sourire. Sachant ce qui devait arriver, je prenais soin que tous les préparatifs fussent faits à l’avance. Le café était moulu, l’eau bouillante ; et au moment même où la parole était prononcée, son domestique partait comme une flèche et plongeait le café dans l’eau. Il ne restait donc plus que le temps de le faire bouillir. Mais cet insignifiant retard semblait insupportable à Kant. Toute consolation pour lui était vaine ; quelque variété qu’on pût mettre à la formule, il avait toujours une réponse prête. Si on lui disait : « Cher Professeur, on va apporter le café tout de suite », — « on va ! disait-il ; mais voilà le point, c’est qu’on va : on n’a jamais le bonheur, on va l’avoir. » Si un autre s’écriait : « Le café vient immédiatement » « Oui, répondait-il, et l’heure prochaine aussi ; et d’ailleurs ce sera à peu près le temps que je l’aurai attendu. » Puis il se redressait d’un air stoïque et disait : « Enfin, on peut mourir : après tout ce n’est que mourir, et dans l’autre monde, Dieu merci, on ne boira pas de café, par conséquent on ne l’attendra pas. » Quelquefois il se levait, ouvrait la porte, et criait d’une voix faible et plaintive comme s’il en appelait aux derniers vestiges d’humanité de ses semblables : « Du café, du café ! » Et quand enfin il entendait les pas du domestique sur l’escalier, il se retournait vers nous et, joyeux comme une vigie au grand mât, il clamait : « Terre ! terre ! mes chers amis, je vois terre ! »
Ce déclin général des facultés de Kant, actives et passives, amena peu à peu une révolution de ses habitudes. Jusque-là, ainsi que je l’ai déjà dit, il se mettait au lit à dix heures et se levait un peu avant cinq. Il conserva cette dernière coutume, mais point longtemps. En 1802, il se retirait dès neuf heures, ensuite encore plus tôt. Il se trouva si réconforté par ce repos additionnel, que d’abord il fut prêt à crier : « Eurêka », comme s’il eût fait une grande découverte dans l’art de guérir l’épuisement chez l’homme. Mais plus tard, ayant poussé l’expérience plus loin, il ne trouva pas que le succès répondît à son attente. Ses promenades se bornaient maintenant à quelque tour dans le parc royal qui était peu éloigné de sa maison. Afin de marcher avec plus de fermeté, il avait adopté une méthode particulière de pas : il portait le pied à terre non point en avant et obliquement, mais perpendiculairement et en frappant de manière à s’assurer une base de soutien plus large en posant la plante entière d’un coup. Malgré cette précaution, il tomba une fois dans la rue : il fut tout à fait incapable de se relever, et deux jeunes dames qui aperçurent l’accident coururent l’aider. Avec sa grâce habituelle, il les remercia chaudement et présenta à l’une d’elles une rose qu’il tenait à la main. Cette dame ne connaissait point Kant personnellement, mais elle fut charmée de son présent. Elle conserve encore la rose, frêle souvenir de sa passagère entrevue avec le grand philosophe.
Thomas de Quincey
Extrait de : Les Derniers jours d’Emmanuel Kant
Traduction : Marcel Schwob
Philosophes, UK, XIXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Les Derniers jours d'Emmanuel Kant, Thomas de Quincey |
Vous croyez savoir ce que c’est qu’un Français. Mais quand vous aurez, non sans peine, défini la masse française par l’humeur, par la langue, par les œuvres littéraires,par l’architecture, par le mobilier, par un certain genre de sociabilité et de politesse,décidez donc, d’après cela, si cette masse est pacifique ou guerrière. L’un ou l’autre aussi bien ; et je conviens qu’en des dispositions tout à fait opposées ce peuple sera toujours le même en un sens ; comme un homme en colère, ou assuré, ou défiant, ou confiant, est toujours le même homme. Qui aura observé comment cette invincible nature se retrouve la même en des actions tout à fait différentes, en des affections, en des passions opposées, en des pensées médiocres ou profondes, dans le rire, dans les larmes, dans l’enthousiasme, dans le désespoir, comme on peut voir pour chacun et pour soi, celui-là supportera aisément dans le peuple ennemi les mêmes changements, la même richesse ; la même variété, la même instabilité qu’en lui-même. Et je suis assuré qu’un Allemand moyen, quand il pense à la politique européenne, est, dans la durée d’une heure, successivement farouche et pacifique, confiant et désespéré, doux et violent, résigné et obstiné selon ce qu’il lit, entend et imagine, absolument comme nous. Dont le mauvais vouloir fera sortir tout le mal possible. Mais il est temps que la bonne volonté s’y mette aussi.
Alain (Émile Chartier)
Extrait de Le citoyen contre les pouvoirs (1926)
Philosophes, XXè | Proposé par Margaux | Tags : Alain (Émile Chartier), Le citoyen contre les pouvoirs |
Je voudrais exploser, couler, me décomposer, que ma destruction soit mon œuvre, ma création, mon inspiration ; m’accomplir dans l’anéantissement, m’élever, dans un élan démentiel, au-delà des confins, et que ma mort soit mon triomphe. Je voudrais me fondre dans le monde et que le monde se fonde en moi, que nous accouchions, dans notre délire, d’un rêve apocalyptique, étrange comme une vision de la fin et magnifique tel un grand crépuscule. Que naissent, du tissu de notre rêve, des splendeurs énigmatiques et des ombres conquérantes, qu’un incendie total engloutisse le monde et que ses flammes provoquent des voluptés crépusculaires, aussi compliquées que la mort et fascinante comme le néant. Il faut des tensions démentielles pour que le lyrisme atteigne son expression suprême. Le lyrisme absolu est celui des derniers instants. L’expression s’y confond avec la réalité, devient tout, devient une hypostase de l’être. Non plus objectivation partielle, mineure et non révélatrice, mais partie intégrante de vous-même. Désormais ne comptent pas seulement la sensibilité ou l’intelligence, mai aussi l’être, le corps tout entier, toute votre vie avec son rythme et ses pulsations. Le lyrisme total n’est rien d’autre que le destin porté au degré suprême de la connaissance de soi. Chacune de ses expressions est un morceau de vous-même. Aussi ne le retrouve-t-on que dans les moments essentiels, où les états exprimés se consument en même temps que l’expression elle-même, comme le sentiment de l’agonie et le phénomène complexe du mourir. L’acte et la réalité coïncident : le premier n’est plus une manifestation de la seconde, mais bien celle-ci même. Le lyrisme comme penchant vers l’auto-objectivation se situe au-delà de la poésie, du sentimentalisme… Il se rapproche davantage d’une métaphysique du destin, dans la mesure où s’y retrouvent une actualité totale de la vie et le contenu le plus profond de l’être en quête de conclusion. En règle générale, le lyrisme absolu tend à tout résoudre dans le sens de la mort. Car tout ce qui est capital a trait à la mort. […]
Cioran
Extrait de Sur les cimes du désespoir (1934)
Philosophes, XXè | Proposé par Margaux | Tags : Emil Michel Cioran, Nihilisme, Sur les cimes du désespoir |
§ 1
Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
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§ 9
Si donc maintenant on nous demande : « Vivons-nous actuellement dans un siècle éclairé ? », voici la réponse : « Non, mais bien dans un siècle en marche vers les lumières. » Il s’en faut encore de beaucoup , au point où en sont les choses, que les humains, considérés dans leur ensemble, soient déjà en état, ou puissent seulement y être mis, d’utiliser avec maîtrise et profit leur propre entendement, sans le secours d’autrui, dans les choses de la religion.
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§ 12
J’ai porté le point essentiel dans l’avènement des lumières sur celles par lesquelles les hommes sortent d’une minorité dont ils sont eux-mêmes responsables, – surtout sur les questions de religion ; parce que, en ce qui concerne les arts et les sciences, nos maîtres n’ont aucun intérêt à jouer le rôle de tuteurs sur leurs sujets ; par dessus le marché, cette minorité dont j’ai traité est la plus préjudiciable et en même temps la plus déshonorante de toutes. Mais la façon de penser d’un chef d’Etat qui favorise les lumières, va encore plus loin, et reconnaît que, même du point de vue de la législation, il n’y a pas danger à permettre à ses sujets de faire un usage public de leur propre raison et de produire publiquement à la face du monde leurs idées touchant une élaboration meilleure de cette législation même au travers d’une franche critique de celle qui a déjà été promulguée ; nous en avons un exemple illustre, par lequel aucun monarque n’a surpassé celui que nous honorons.
Emmanuel Kant
Extrait de Qu’est-ce que les Lumières? (1784)
Traduit par Stéphane Piobetta
Philosophes, XVIIIè | Proposé par Margaux | Tags : Emmanuel Kant, Lumières, Philosophie, Qu'est-ce que les lumières |
Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l’ordre physique ou moral, l’esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu’il ne faut pas faire, les singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l’orgueil, l’inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l’absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d’assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d’aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l’enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d’un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées, comme celles de Cromwell, de Mlle de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages, devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement.
Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont
Extrait de Poésies I
Surréalisme, XIXè | Proposé par Margaux | Tags : comte de Lautréamont, Isidore Ducasse, poésies |
Tous ces moments où la vie se tait, pour vous laisser entendre votre solitude… A Paris, comme dans un hameau lointain, le temps se retire, se recroqueville dans un coin de la conscience, et vous restez avec vous-même, vos ombres et vos lumières. L’âme s’est isolée, et dans des convulsions indéfinies, monte à la surface comme un cadavre repêché des profondeurs. C’est alors qu’on se rend compte qu’on peut perdre son âme autrement qu’au sens biblique.
*
Lorsqu’on ne peut rassembler ses pensées, et qu’on se soumet, vaincu, à leur vif-argent – le monde se dissipe comme la brume et nous mêmes avec lui, de sorte qu’il nous semble écouter, au bord d’une mer qui se retire, la lecture de nos propres mémoires écrits dans une autre vie…Où court la pensée, vers quel néant dissout-elle ses frontières ? Les glaciers fondent-ils dans les veines ? Et dans quelle saison du sang et de l’esprit te trouves-tu ?
Es-tu encore toi-même ? Tes tempes ne palpitent-elles pas de la peur du contraire ? Tu es un autre, tu es un autre…
… Les yeux perdus vers l’autre dans l’immaculée mélancolie des jardins.
*
La solitude est une oeuvre de conversation à soi-même. Mais il arrive qu’en s’adressant uniquement à soi, tout ce qu’on a de meilleur devienne indépendant de l’identité ordinaire. Et ainsi l’on s’adresse à quelqu’un – à quelqu’un d’autre. D’où le sentiment de ne pas être seul chaque fois que l’on est plus seul que jamais.
Cioran - Le Crépuscule des pensées (extraits du Chapitre I et III)
Philosophes, XXè | Proposé par Margaux | Tags : Cioran, Emil Michel Cioran, Le Crépuscule des pensées, Nihilisme |