Le vieux qui lisait des romans d’amour

[EXTRAIT]

Assis sur les bonbonnes de gaz, le dentiste et le vieux regardaient couler le fleuve. De temps en temps, ils se passaient la bouteille de Frontera et fumaient des cigares à feuilles dures, les seuls qui résistaient à l’humidité.

 - Merde alors, Antonio José Bolivar, tu lui as cloué le bec. Je ne te connaissais pas ce talent de détective. Tu l’as humilié devant tout le monde, et il ne l’a pas volé. J’espère qu’un de ces jours les Jivaros lui enverront un dard.

- Sa femme le tuera. Elle fait des provisions de haine, mais elle n’en a pas encore assez. Ces choses-là demandent du temps.

- Écoute, j’avais complètement oublié, avec cette saloperie de mort : je t’ai apporté deux livres.

 Les yeux du vieux s’allumèrent.

 - D’amour ?

 Le dentiste fit signe que oui.

Antonio José Bolivar Proaño lisait des romans d’amour et le dentiste le ravitaillait en livres à chacun de ses passages.

 - Ils sont tristes ?

- À pleurer, certifia le dentiste.

- Avec des gens qui s’aiment pour de bon ?

- Comme personne ne s’est jamais aimé.

- Et qui souffrent beaucoup ?

- J’ai bien cru que je ne pourrais pas le supporter.

 À vrai dire, le docteur Rubicondo Loachamín ne lisait pas les romans.

Quand le vieux lui avait demandé de lui rendre ce service, en lui indiquant clairement ses préférences pour les souffrances, les amours désespérées et les fins heureuses, le dentiste avait senti que la tâche serait rude.

Il avait peur de se rendre ridicule en entrant dans une librairie de Guayaquil pour demander : « Donnez-moi un roman d’amour bien triste, avec des souffrances terribles et un Happy End… ». On le prendrait sûrement pour une vieille tante. Et puis il avait trouvé une solution inespérée dans un bordel du port.

Le dentiste aimait les négresses, d’abord parce qu’elles étaient capables de dire des choses à remettre sur pied un boxeur KO, et ensuite parce qu’elles ne transpiraient pas en faisant l’amour.

Un soir qu’il s’embêtait avec Josefina, une fille d’Esmeraldas à la peau lisse et sèche comme le cuir d’un tambour, il avait vu un lot de livres rangés sur la commode.

-Tu lis ? avait-il demandé.

- Oui, mais lentement.

- Et quels sont tes livres préférés ?

- Les romans d’amour, avait répondu Josefina. Elle avait les mêmes goûts qu’Antonio José Bolivar.

A dater de cette soirée, Josefina avait fait alterner ses devoirs de dame de compagnie et ses talents de critique littéraire. Tous les six mois, elle sélectionnait deux romans particulièrement riches en souffrances indicibles. Et plus tard, Antonio José Bolivar Proaño les lisait dans la solitude de sa cabane face au Nangaritza.

Le vieux prit les deux livres, examina les couvertures, et déclara qu’ils lui plaisaient. Pendant ce temps, on hissait la caisse à bord et le maire surveillait la manœuvre. En voyant le dentiste, il lui dépêcha un homme.

- Le maire vous fait dire de ne pas oublier les taxes.

Le dentiste lui tendit les billets déjà tout préparés, en ajoutant :

- Quelle idée. Dis-lui que je suis un bon citoyen.

L’homme retourna auprès du maire. Le gros prit les billets, les fit disparaître dans sa poche et salua le dentiste en levant la main à la hauteur de son front.

- J’en ai plein le dos, moi, de ses taxes commenta le vieux.

- Des morsures de rien du tout. Les gouvernements vivent des coups de dents qu’ils donnent aux citoyens. Et encore, nous, on a affaire à un petit roquet.

Ils fumèrent et burent encore en regardant couler l’éternité verte du fleuve.

- Antonio José Bolivar, je te vois pensif. Dis-moi ce qui te tracasse.

- Vous aviez raison. Cette affaire ne me plaît pas. Je suis sur que la Limace médite une battue et qu’elle va faire appel à moi. Vous avez vu la blessure ? Pour un simple coup de patte. L’animal est grand, et les griffes doivent mesurer cinq centimètres. Une bête pareille, même affaiblie par la faim, elle doit être sacrément vigoureuse. Et puis les pluies arrivent. Les traces s’effacent et la faim les rend plus intelligents.

- Tu peux refuser de participer à la chasse. Tu es vieux, pour des courses pareilles.

- Ne croyez pas ça. Des fois, j’ai même envie de me remarier. Un de ces jours, je vous ferai peut-être la surprise de vous demander d’être mon témoin.

- Entre nous, quel âge tu as, Antonio José Bolivar ?

- De toute manière, ça fait trop . Soixante ans, d’après les papiers, mais il faut tenir compte que je marchais déjà quand on m’a inscrit, alors disons que je vais plutôt sur mes soixante-dix.

La cloche du Sucre qui annonçait le départ précipita leurs adieux.

Le vieux resta sur le quai jusqu’à ce que le bateau disparaisse, happé par une boucle du fleuve. Puis il décida qu’il n’adresserait plus la parole à personne de la journée : il ôta son dentier, l’enveloppa dans son mouchoir et, serrant les livres sur sa poitrine, se dirigea vers sa cabane.

 

 Luis SEPULVEDA

Extrait de : Le vieux qui lisait des romans d’amour

Editions du Seuil – Collection POINTS

Traduit de l’espagnol par (Chili) par François Maspero

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L’Athéisme

 

 

La définition de l’athéisme résultera de la discussion des preuves de l’existence de Dieu

 

Autant que j’ai pu le comprendre dans les livres, les croyants ne s’entendent pas tous sur ce qu’ils appellent Dieu ; mais ils s’entendent en revanche pour déclarer que l’athéisme est absurde. Je pense que les athées sont comme les croyants, et ont pour seul caractère commun de déclarer dépourvues de sens les affirmations de ceux qui croient. Cela est bien humain ; on s’entend plus facilement contre quelqu’un que pour quelque chose ; dès qu’une doctrine triomphe, des schismes naissent.

D’abord, une chose m’a toujours profondément étonné, c’est que les croyants de tous les temps ont cherché et donné des preuves de l’existence de Dieu. Et, naturellement, toutes ces preuves sont irréfutables pour ceux qui les utilisent ; malheureusement, elles ne le sont que pour eux ; elles prouvent qu’ils croient en Dieu, et voilà tout.

La démonstration d’un théorème de géométrie est à l’usage de tous ; elle entraîne chez tous une certitude indiscutable ; chez les croyants, la certitude de l’existence de Dieu préexiste à la démonstration ; la démonstration n’y ajoute rien. Il me semble que, si j’étais croyant, je n’aurais pas besoin de me demander pourquoi. Mais, me dira-t-on, il y a les athées comme vous qui niez l’existence de Dieu ; c’est à cause des athées qu’il faut des preuves, en vue de ceux que l’athéisme pourrait influencer. S’il y a des athées, cela prouve simplement que les preuves de l’existence de Dieu ne valent rien. Elles sont bonnes pour ceux qui croient, et qui, par conséquent, n’en ont pas besoin ; elles sont inefficaces pour ceux qui ne croient pas, et c’est même une grande imprudence que de donner de telles preuves, car un athée, les ayant jugées insuffisantes, se trouvera, par là même, plus autorisé à se proclamer athée. On ne saurait attaquer le croyant qui se contente d’affirmer sa foi ; on peut discuter les raisons qu’il en donne, s’il a la témérité d’en donner. Les Pensées de Pascal sont, à mon avis, le livre le plus capable de renforcer l’athéisme chez un athée. En déclarant, d’ailleurs, que « la foi est un don de Dieu », le catéchisme ne laisse aucun espoir à ceux qui voudraient l’acquérir ou la transmettre par le raisonnement.

On enseigne cependant les preuves de l’existence de Dieu aux élèves de philosophie. Je divise ces preuves, dites classiques, en deux catégories : celles que je comprends et celles que je ne comprends pas. Je discuterai les premières, car il ne suffit pas de comprendre un raisonnement pour l’admettre ; on peut énoncer, en termes fort clairs, un théorème faux ; j’ai donc le droit de chercher si, à des preuves énoncées en langage compréhensible, je ne puis trouver un défaut de logique.

Quant aux preuves de la seconde catégorie, je n’y puis voir qu’une expression de la mentalité de croyant ; elles ne sont pas accessibles à la mienne ; les comprendre serait les admettre ; elles résultent simplement, chez ceux qui les ont trouvées, de l’idée préconçue et indiscutée de l’existence de Dieu ; en d’autres termes, elles prouvent que leurs auteurs sont croyants et bien croyants.

 

Félix Le Dantec
Extrait de : L’Athéisme, chapitre II

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Hamlet, Acte IV, scène V

 

Acte IV, scène V

 

La Reine

Qu’elle entre ! (Sort Horatio.) Telle est la vraie nature du péché : à mon âme malade la moindre niaiserie semble le prologue d’un grand malheur. Le crime est si plein de maladroite méfiance, qu’il se divulgue lui-même par crainte d’être divulgué.

Horatio rentre avec Ophélia

Ophélia

Où est la belle Majesté du Danemark ?

La Reine

Qu’y a-t-il, Ophélia ?

Ophélia, chantant

Comment puis-je reconnaître votre amoureux

D’un autre ?

À son chapeau de coquillages, à son bâton,

À ses sandales.

La Reine

Hélas ! dame bien-aimée, que signifie cette chanson ?

Ophélia

Vous dites ? Eh bien ! attention, je vous prie !

(Elle chante.)

Il est mort et parti, madame,

Il est mort et parti.

À sa tête une motte de gazon vert,

À ses talons une pierre.

La Reine

Mais voyons, Ophélia !

Ophélia

Attention, je vous prie ! (Elle chante.)

Son linceul blanc comme la neige des monts…

Entre Le Roi

La Reine, au roi

Hélas ! regardez, seigneur.

Ophélia, continuant

Est tout garni de suaves fleurs.

Il est allé au tombeau sans recevoir l’averse

Des larmes de l’amour.

Le Roi

Comment allez-vous, jolie dame ?

Ophélia

Bien. Dieu vous récompense ! On dit que la chouette a été jadis la fille d’un boulanger. Seigneur, nous savons ce que nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous pouvons être. Que Dieu soit à votre table !

Le Roi

Quelque allusion à son père !

Ophélia

Ne parlons plus de cela, je vous prie ; mais quand on vous demandera ce que cela signifie, répondez : (elle chante)

Bonjour ! c’est la Saint-Valentin.

Tous sont levés de grand matin.

Me voici, vierge, à votre fenêtre,

Pour être votre Valentine.

Alors, il se leva et mit ses habits,

Et ouvrit la porte de sa chambre ;

Et vierge elle y entra, et puis oncques vierge

Elle n’en sortit.

Le Roi

Jolie Ophélia !

Ophélia

En vérité, je finirai sans blasphème.

Par Jésus ! par sainte Charité !

Au secours ! Ah ! fi ! quelle honte !

Tous les jeunes gens font ça, quand ils en viennent là.

Par Priape, ils sont à blâmer !

Avant de me chiffonner, dit-elle,

Vous me promîtes de m’épouser.

C’est ce que j’aurais fait, par ce beau soleil là-bas,

Si tu n’étais venue dans mon lit.

Le Roi

Depuis combien de temps est-elle ainsi ?

Ophélia

J’espère que tout ira bien. Il faut avoir de la patience ; mais je ne puis m’empêcher de pleurer, en pensant qu’ils l’ont mis dans une froide terre. Mon frère le saura ; et sur ce, je vous remercie de votre bon conseil.

Allons, mon coche ! Bonne nuit, mes dames ; bonne nuit, mes douces dames ; bonne nuit, bonne nuit !

(Elle sort.)

Le Roi, à Horatio

Suivez-la de près ; veillez bien sur elle, je vous prie. (Horatio sort.) Oh ! c’est le poison d’une profonde douleur ; il jaillit tout entier de la mort de son père. O Gertrude, Gertrude, quand les malheurs arrivent, ils ne viennent pas en éclaireurs solitaires, mais en bataillons. D’abord, c’était le meurtre de son père ; puis, le départ de votre fils, auteur par sa propre violence de son juste exil. Maintenant, voici le peuple boueux qui s’ameute, plein de pensées et de rumeurs dangereuses, à propos de la mort du bon Polonius. Nous avons étourdiment agi en l’enterrant secrètement… Puis, voici la pauvre Ophélia séparée d’elle-même et de ce noble jugement sans lequel nous sommes des effigies, ou de simples bêtes. Enfin, ce qui est aussi gros de troubles que tout le reste, voici son frère, secrètement revenu de France, qui se repaît de sa stupeur, s’enferme dans des nuages, et trouve partout des êtres bourdonnants qui lui empoisonnent l’oreille des récits envenimés de la mort de son père, où leur misérable argumentation n’hésite pas, pour ses besoins, à nous accuser d’oreille en oreille. O ma chère Gertrude, tout cela tombe sur moi comme une mitraille meurtrière, et me donne mille morts superflues. (Bruit derrière le théâtre.)

La Reine

Dieu ! quel est ce bruit ?

Entre Un Gentilhomme

Le Roi

Où sont mes Suisses ? Qu’ils gardent la porte ! De quoi s’agit-il ?

Le Gentilhomme

Sauvez-vous, monsieur. L’Océan, franchissant ses limites, ne dévore pas la plaine avec une rapidité plus impitoyable que le jeune Laertes, porté sur le flot de l’émeute, ne renverse vos officiers. La populace l’acclame roi ; et comme si le monde ne faisait que commencer, comme si l’Antiquité qui ratifie tous les titres, la coutume qui les soutient, étaient oubliées et inconnues, elle crie : A nous de choisir ! Laertes sera roi ! Les chapeaux, les mains, les voix applaudissent jusqu’aux nuages à ce cri : Laertes sera roi ! Laertes roi !

La Reine

Avec quelle joie ils jappent sur une piste menteuse ! Oh ! vous faites fausse route, infidèles chiens danois.

Le Roi

Les portes sont enfoncées ! (Bruit derrière le théâtre.)

Entre Laertes, suivi d’une foule de Danois

Laertes

Où est ce roi ?… Messieurs, tenez-vous tous dehors.

Les Danois

Non, entrons.

Laertes

Je vous en prie, laissez-moi faire.

Les Danois

Oui ! oui ! (Ils se retirent dehors.)

Laertes

Je vous remercie… Gardez la porte… Ô toi, roi vil, rends-moi mon père.

La Reine

Du calme, mon bon Laertes !

Laertes

Chaque goutte de sang qui se calme en moi me proclame bâtard, crie à mon père : Cocu ! et marque du mot : Prostituée ! le front chaste et immaculé de ma vertueuse mère.

Le Roi

Par quel motif, Laertes, ta rébellion prend-elle ces airs de géant ? Lâchez-le, Gertrude ; ne craignez rien pour notre personne : une telle divinité fait la haie autour d’un roi que la trahison ne fait qu’entrevoir ses projets et reste impuissante… Dis-moi, Laertes, pourquoi tu es si furieux. Lâchez-le, Gertrude. Parle, l’ami !

Laertes

Où est mon père ?

Le Roi

Mort.

La Reine

Mais pas par la faute du roi.

Le Roi

Laissez-le faire toutes ses questions.

Laertes

Comment se fait-il qu’il soit mort ? Je ne veux pas qu’on jongle avec moi. Aux enfers, l’allégeance ! Au plus noir démon, la foi jurée ! Conscience, religion, au fond de l’abîme ! J’ose la damnation… Je suis résolu à sacrifier ma vie dans les deux mondes ; advienne que pourra ! je ne veux qu’une chose, venger jusqu’au bout mon père.

Le Roi

Qui donc vous arrêtera ?

Laertes

Ma volonté, non celle du monde entier. Quant à mes moyens, je les ménagerai si bien que j’irai loin avec peu.

Le Roi

Bon Laertes, parce que vous désirez savoir la vérité sur la mort de votre cher père, est-il écrit dans votre vengeance que vous ruinerez par un coup suprême amis et ennemis, ceux qui perdent et ceux qui gagnent à cette mort ?

Laertes

Je n’en veux qu’à ses ennemis.

Le Roi

Eh bien ! voulez-vous les connaître ?

Laertes

Quant à ses bons amis, je les recevrai à bras tout grands ouverts ; et, comme le pélican qui s’arrache la vie par bonté, je les nourrirai de mon sang.

Le Roi

Ah ! voilà que vous parlez comme un bon enfant, comme un vrai gentilhomme. Que je suis innocent de la mort de votre père et que j’en éprouve une douleur bien profonde, c’est ce qui apparaîtra à votre raison aussi clairement que le jour à vos yeux.

Les Danois, derrière le théâtre

Laissez-la entrer.

Laertes

Qu’y a-t-il ? Quel est ce bruit ?

Entre Ophélia, bizarrement coiffée de fleurs et de brins de paille

Ô incendie, dessèche ma cervelle ! Larmes sept fois salées, brûlez mes yeux jusqu’à les rendre insensibles et impuissants ! Par le ciel, ta folie sera payée si cher que le poids de la vengeance retournera le fléau. Ô rose de mai ! chère fille, bonne sœur, suave Ophélia ! O cieux ! est-il possible que la raison d’une jeune fille soit aussi mortelle que la vie d’un vieillard ? Sa nature s’est dissoute en amour ; et, devenue subtile, elle envoie les plus précieuses émanations de son essence vers l’être aimé.

Ophélia, chantant

Ils l’ont porté tête nue sur la civière.

Hey no nonny ! nonny hey nonny !

Et sur son tombeau il a plu bien des larmes.

Adieu, mon tourtereau !

Laertes

Tu aurais ta raison et tu me prêcherais la vengeance, que je serais moins ému.

Ophélia

Il faut que vous chantiez :

À bas ! à bas ! jetez-le à bas !

Oh ! comme ce refrain est à propos. Il s’agit de l’intendant perfide qui a volé la fille de son maître.

Laertes

Ces riens-là en disent plus que bien des choses.

Ophélia, à Laertes

Voici du romarin ; c’est comme souvenir : de grâce, amour, souvenez-vous ; et voici des pensées, en guise de pensées.

Laertes

Leçon donnée par la folie ! Les pensées et les souvenirs réunis.

Ophélia, au roi

Voici pour vous du fenouil et des colombines. (À La Reine.) Voilà de la rue pour vous, et en voici un peu pour moi ; nous pouvons bien toutes deux l’appeler herbe de grâce, mais elle doit avoir à votre main un autre sens qu’à la mienne… Voici une pâquerette. Je vous aurais bien donné des violettes, mais elles se sont toutes fanées, quand mon père est mort… On dit qu’il a fait une bonne fin. (Elle chante.)

Car le bon cher Robin est toute ma joie.

Laertes

Mélancolie, affliction, frénésie, enfer même, elle donne à tout je ne sais quel charme et quelle grâce.

Ophélia, chantant

Et ne reviendra-t-il pas ?

Et ne reviendra-t-il pas ?

Non ! Non ! il est mort.

Va à ton lit de mort.

Il ne reviendra jamais.

Sa barbe était blanche comme neige,

Toute blonde était sa tête.

Il est parti ! il est parti !

Et nous perdons nos cris.

Dieu ait pitié de son âme !

Et de toutes les âmes chrétiennes !

Je prie Dieu. Dieu soit avec vous !

(Sort Ophélia.)
+ Texte original

William Shakespeare

Extrait de : Hamlet

Traduction : François-Victor Hugo

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Total Khéops

Je ne pourrais pas rester longtemps ainsi. Derrière la porte, la terre continuait de tourner. Il y avait quelques salauds de moins sur la planète. C’était un autre jour, mais rien n’avait changé. Dehors, ça sentirait toujours le pourri. Je n’y pourrais rien. Ni personne. Ça s’appelait la vie, ce cocktail de haine et d’amour, de force et de faiblesse, de violence et de passivité. Et j’y étais attendu. Mes chefs, Auch, Cerutti. La femme de Pérol. Driss, Kader, Jasmine, Karine, Mouloud, Mavros, Djamel peut-être. Marie-Lou qui m’embrassait. Et Babette et Honorine qui m’embrassaient aussi.
J’avais tout mon temps. Besoin de silence. Pas envie de bouger, encore moins de parler. J’avais un farci, deux tomates et trois courgettes. Au moins six bouteilles de vin, dont deux de Cassis blanc. Une cartouche de cigarette à peine entamée. Suffisamment de Lagavulin. Je pouvais faire face. Encore une nuit. Et un jour. Et une nuit encore, peut-être.
Maintenant que j’avais dormi, que j’étais libéré de l’abrutissement des dernières vingt-quatre heures, les fantômes allaient lancer leur assaut. Ils avaient commencé. Par une danse macabre. J’étais dans la baignoire, à fumer, un verre de Lagavulin près de moi. J’avais fermé les yeux, un instant. Ils avaient tous rappliqué. Masses informes, cartilagineuses et sanguinolentes. En décomposition. Sous la conduite de Batisti, ils s’activaient à déterrer les corps de Manu et d’Ugo. Et de Leila, en lui arrachant ses vêtements. Je n’arrivais pas à ouvrir la tombe pour descendre les sauver. Les arracher à ces monstres. Peur de mettre un pied dans le trou noir. Mais Auch, derrière moi les mains dans les poches, me poussait à coups de pied au cul. Je basculais dans l’abîme poisseux. Je sortis la tête de l’eau. Respirant fort. Puis je m’aspergeai d’eau froide.

Jean-Claude Izzo

Rien ne change, et c’est un jour nouveau

Extrait de: Total Khéops (1995)

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Chourmo

« Si on a du cœur, m’expliqua un jour mon père, on ne peut rien perdre, où qu’on aille. On ne peut que trouver. » Il avait trouvé Marseille, comme un coup de chance. Et nous nous promenions sur le port, heureux. Au milieu d’autres hommes qui parlaient de Yokohama, de Shanghai ou de Diégo-Suez. Ma mère lui donnait le bras et lui me tenait la main. Je portais encore des culottes courtes, et sur la tête, une casquette de pêcheur. C’était au début des années soixante. Les années heureuses. Tout le monde, le soir, se retrouvait là, à flâner le long des quais. Avec une glace à la pistache. Ou un paquet d’amandes ou de cacahuètes salées. Ou encore, suprême bonheur, un cornet de jujubes.

Même après, quand la vie fut plus dure, qu’il lui fallut vendre sa superbe Dauphine, il continua à penser la même chose. Combien de fois ai-je douté de lui ? De sa morale d’immigré. Étriquée, sans ambition, je croyais. Plus tard j’avais lu Les Frères Karamazov de Dostoïevski. Vers la fin du roman, Aliocha disait à Krassotkine: « Tu sais, Kolia, dans le futur tu seras sûrement très malheureux. Mais bénis la vie dans son ensemble. » Des mots qui résonnaient dans mon cœur avec les intonations mêmes de mon père. Mais il était trop tard pour lui dire merci.

Jean-Claude Izzo

Où il est difficile de croire aux coïncidences

Extrait de: Chourmo (1996)

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Solea

Je n’avais pas craché sur les étoiles. Je n’avais pas pu.
Au large des îles de Riou, j’avais coupé le moteur et laissé flotter le bateau. A cet endroit, approximatif, où mon père, me tenant sous les aisselles, m’avait trempé pour la première fois dans la mer. J’avais huit ans. L’âge d’Enzo. « N’aie pas peur disait-il. N’aie pas peur. » Je n’avais pas eu d’autre baptême. Et quand la vie me faisait mal, c’est toujours vers ce lieu que je revenais. Comme pour tenter, là, entre mer et ciel, de me réconcilier avec le reste du monde.
Après le départ de Lole, j’y étais venu aussi. Jusque-là. Toute une nuit. Toute une nuit à énumérer tout ce que je pouvais me reprocher. Parce qu’il fallait que cela soit dit. Au moins une fois. Et même au néant. C’était un 16 décembre. Le froid me glaça jusqu’aux os. Malgré les longues rasades de Lagavulin que je m’envoyais tout en pleurant. En rentrant, à l’aube j’avais eu le sentiment de revenir du pays des morts.
Seul. Et dans le silence. Des guirlandes d’étoiles m’enveloppaient. La voûte qu’elles dessinaient dans le ciel bleu-noir. Mais aussi son reflet sur la mer. Seul mouvement, celui de mon bateau clapotant sur l’eau. Je restai ainsi, sans bouger. Les yeux fermés. Jusqu’à sentir enfin se dénouer en moi cette boule de dégout et de tristesse qui m’oppressait. L’air frais, ici, rendait à ma respiration son rythme humain. Libéré de sa longue angoisse de vivre et de mourir.

Jean-Claude Izzo

Où même ce qui ne sert à rien peut être bon à dire, et bon à entendre

Extrait de: Solea (1998)

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Soustractions volontaires

Genoux:

Je suis déterminée à ne plus être définie. Je suis une ligne de fuite, insaisissable, je déborde la case on ne peut pas m’en-cadrer.
Je ne cherche pas le nom qu’on me donne.
Je ne cherche pas les droits que me donneraient mon nom.
En renonçant aux droits et aux devoirs, je prends de la distance avec Ceux-Là qui les accordent.
Je ne leur demande rien, même pas qu’ils m’accordent une identité.
Puisque je me passe d’identité je peux évidemment les avoir toutes, ou en tout cas passer dans chaque, elles n’ont pas plus de sens ni de réalité l’une que l’autre.
Je renonce (mais je ne me résigne pas je ne tombe pas à genoux) à prouver mon existence.
Je refuse de prouver que j’existe je refuse de prouver que j’ai droit à:
- manger
- dormir
-
-
-

Parce que ça va de soi. Je vais de soi. Je suis une agglomération d’atomes à qui on ne peut pas dire comment s’organiser.

On insinue que je ne sais pas rester en vie, je suis en danger, il faut alors que Ceux-Là me rappellent quotidiennement à l’ordre de ce que je dois manger pour mourir moins vite.
On insinue dans ma tête l’idée que pour prétendre à ce bon traitement, cette protection, je dois aussi être sécurisée de lois et de murs, de conseils.
C’est donc pour se bien être qu’On vote des lois qui permettent de mettre d’autres gens; en vérité les mêmes que moi, hors de l’état d’agir de fuir aussi.
Un jour, bien sûr, je serai moi-même ces autres gens, si je sors un peu des droits d’existence qu’on m’a accordés.
Alors je renonce à mes droits parce que tant que j’ai des droits ça veut dire que je ne les ai pas tous.
Tant que j’ai des droits il y aura quelqu’un qui me les accordera.
Quelqu’un de grand se baissera vers moi,
M’accordera un droit ou pas.
Ils sont grands parce que je reste à genoux.

 

Lola Lafon

Extrait de De ça je me console (2007)

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