L’Enfant de la haute mer

(…)

Parfois l’enfant éprouvait un désir très insistant d’écrire certaines phrases. Et elle le faisait avec une grande application.
En voici quelques-unes, entre beaucoup d’autres :
- Partageons ceci, voulez-vous ?
- Écoutez-moi bien. Asseyez-vous, ne bougez pas, je vous en supplie .
- Si j’avais seulement un peu de neige des hautes montagnes la journée passerait plus vite. – Écume, écume autour de moi, ne finiras-tu pas par devenir quelque chose de dur ?
- Pour faire une ronde il faut au moins être trois.
- C’étaient deux ombres sans tête qui s’en allaient sur la route poussiéreuse.
- La nuit, le jour, le jour, la nuit, les nuages et les poissons volants.
- J’ai cru entendre un bruit, mais c’était le bruit de la mer .
Ou bien elle écrivait une lettre où elle donnait des nouvelles de sa petite ville et d’elle-même. Cela ne s’adressait à personne et elle n’embrassait personne en la terminant et sur l’enveloppe il n’y avait pas de nom.
Et la lettre finie, elle la jetait à la mer -non pour s’en débarrasser, mais parce que cela devait être ainsi -et peut-être à la façon des navigateurs en perdition qui livrent aux flots leur dernier message dans une bouteille désespérée.
Le temps ne passait pas sur la ville flottante : l’enfant avait toujours douze ans. Et c’est en vain qu’elle bombait son petit torse devant l’armoire à glace de sa chambre. Un jour, lasse de ressembler avec ses nattes et son front très dégagé à la photographie qu’elle gardait dans son album, elle s’irrita contre elle-même et son portrait, et répandit violemment ses cheveux sur ses épaules espérant que son âge en serait bouleversé. Peut. être même la mer, tout autour, en subirait-elle quelque changement et verrait-elle en sortir de grandes chèvres à la barbe écumante qui s’approcheraient pour voir.
Mais l’Océan demeurait vide et elle ne recevait d’autres visites que celles des étoiles filantes.
Un autre jour il y eut comme une distraction du destin, une fêlure dans sa volonté. Un vrai petit cargo tout fumant, têtu comme un bull-dog et tenant bien la mer quoiqu’il fût peu chargé (une belle bande rouge éclatait au soleil sous la ligne de flottaison), un cargo passa dans la rue marine du village sans que les maisons disparussent sous les flots ni que la fillette fût prise de sommeil.
Il était midi juste. Le cargo fit entendre sa sirène, mais cette voix ne se mêla pas à celle du clocher. Chacune gardait son indépendance.
L’enfant, percevant pour la première fois un bruit qui lui venait des hommes, se précipita à la fenêtre et cria de toutes ses forces :
« Au secours! »
Et elle lança son tablier d’écolière dans la direction du navire.
L ‘homme de barre ne tourna même pas la tête. Et un matelot, qui faisait sortir de la fumée de sa bouche, passa sur le pont comme si de rien n’était. Les autres continuèrent de laver leur linge, tandis que, de chaque côté de l’étrave, des dauphins s’écartaient pour céder la place au cargo qui se hâtait.
La fillette descendit très vite dans la rue, se coucha sur les traces du navire et embrassa si longuement son sillage que celui-ci n’était plus, quand elle se releva, qu’un bout de mer sans mémoire, et vierge. En rentrant à la maison, l’enfant fut stupéfaite d’avoir crié: « Au secours! » Elle comprit alors seulement le sens profond de ces mots. Et ce sens l’effraya. Les hommes n’entendaient-ils pas sa voix ? Ou ils étaient sourds et aveugles, ces marins ? Ou plus cruels que les profondeurs de la mer ?
Alors une vague vint la chercher qui s’était toujours tenue à quelque distance du village, dans une visible réserve. C’était une vague énorme et qui se répandait beaucoup plus loin que les autres, de chaque côté d’elle-même. Dans le haut, elle portait deux yeux d’écume parfaitement imités. On eût dit qu’elle comprenait certaines choses et ne les approuvait pas toutes. Bien qu’elle se formât et se défît des centaines de fois par jour, jamais elle n’oubliait de se munir, à la même place, de ces deux yeux bien constitués. Parfois, quand quelque chose l’intéressait, on pouvait la surprendre qui restait près d’une minute la crête en l’air, oubliant sa qualité de vague, et qu’il lui fallait se recommencer toutes les sept secondes.
Il y avait longtemps que cette vague aurait voulu faire quelque chose pour l’enfant, mais elle ne savait quoi. Elle vit s’éloigner le cargo et comprit l’angoisse de celle qui restait. N’y tenant plus, elle l’emmena non loin de là, sans mot dire, et comme par la main.
Après s’être agenouillée devant elle à la manière des vagues, et avec le plus grand respect, elle l’enroula au fond d’elle-même, la garda un très long moment en tâchant de la confisquer, avec la collaboration de la mort. Et la fillette s’empêchait de respirer pour seconder la vague dans son grave projet.
N’arrivant pas à ses fins, elle la lança en l’air jusqu’à ce que l’enfant ne fût pas plus grosse qu’une hirondelle marine, la prit et la reprit comme une balle, et elle retombait parmi des flocons aussi gros que des oeufs d’autruche.
Enfin, voyant que rien n’y faisait, qu’elle ne parviendrait pas à lui donner la mort, la vague ramena l’enfant chez elle dans un immense murmure de larmes et d’excuses.
Et la fillette qui n’avait pas une égratignure dut recommencer d’ouvrir et de fermer les volets sans espoir, et de disparaître momentanément dans la mer dès que le mât d’un navire pointait à l’horizon.

Marins qui rêvez en haute mer, les coudes appuyés sur la lisse, craignez de penser longtemps dans le noir de la nuit à un visage aimé. Vous risqueriez de donner naissance, dans des lieux essentiellement désertiques, à un être doué de toute la sensibilité humaine et qui ne peut pas vivre ni mourir, ni aimer, et souffre pourtant comme s’il vivait, aimait et se trouvait toujours sur le point de mourir, un être infiniment déshérité dans les solitudes aquatiques, comme cette enfant de l’Océan, née un jour du cerveau de Charles Liévens, de Steenvoorde, matelot de pont du quatre-mâts Le Hardi, qui avait perdu sa fille âgée de douze ans, pendant un de ses voyages, et, une nuit, par 55 degrés de latitude Nord et 35 de longitude Ouest, pensa longuement à elle, avec une force terrible, pour le grand malheur de cette enfant.

 

Jules Supervielle

L’Enfant de la haute mer

Extrait de: L’Enfant de la haute mer (recueil paru en 1931)

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Nature Morte

Vous avez peut-être remarqué, au Salon de cette année, un petit tableau, à peu près grand comme cette feuille, lequel représente tout simplement une boîte à sardines sur un coin de table.

Non pas une boîte pleine de sardines, mais une boîte vide, dans laquelle stagne un restant d’huile, une pauvre boîte prochainement vouée à la poubelle.

Malgré le peu d’intérêt du sujet, on ne peut pas, dès qu’on a aperçu ce tableautin, s’en détacher indifférent.

L’exécution en est tellement parfaite qu’on se sent cloué à cette contemplation avec le rire d’un enfant devant quelque merveilleux joujou. Le zinc avec sa luisance grasse, le fond huileux de la boîte reflétant onctueusement le couvercle déchiqueté, c’est tellement ça !

Les curieux qui consultent le livret apprennent que l’auteur de cette étrange merveille est M. Van der Houlen, né à Haarlem, et qui eut une mention honorable en 1831.

Une mention honorable en 1831 ! M. Van der Houlen n’est pas tout à fait un jeune homme.

Très intrigué, j’ai voulu connaître ce curieux peintre, et, pas plus tard qu’hier, je me suis rendu chez lui.

C’est là-bas, au diable, derrière la butte Montmartre, dans un grand hangar où remisent de très vieilles voitures et dont l’artiste occupe le grenier.
Un vaste grenier inondé de lumière, tout rempli de toiles terminées ; dans un coin, une manière de petite chambre à coucher. Le tout d’une irréprochable propreté.

Tous les tableaux sans exception représentent des natures mortes, mais d’un rendu si parfait, qu’en comparaison les Vollon, les Bail et les Desgoffe ne sont que de tout petits garçons.

Le père Houlen, comme l’appellent ses voisins, était en train de faire son ménage, minutieusement.

C’est un petit vieux, en grande redingote autrefois noire, mais actuellement plutôt verte. Une grande casquette hollandaise est enfoncée sur ses cheveux d’argent.

Dès les premiers mots, je suis plongé dans une profonde stupeur. Impossible d’imaginer plus de naïveté, de candeur et même d’ignorance. Il ne sait rien de ce qui touche l’art et les artistes.

Comme je lui demande quelques renseignements sur sa manière de procéder, il ouvre de grands yeux et, dans l’impossibilité de formuler quoi que ce soit, il me dit :

– Regardez-moi faire.

Ayant bien essuyé ses grosses lunettes, il s’assied devant une toile commencée, et se met à peindre.

Peindre ! je me demande si on peut appeler ça peindre.

Il s’agit de représenter un collier de perles enroulé autour d’un hareng saur. Sans m’étonner du sujet, je contemple attentivement le bonhomme.

Armé de petits pinceaux très fins, avec une incroyable sûreté d’œil et de patte et une rapidité de travail vertigineuse, il procède par petites taches microscopiques qu’il juxtapose sans jamais revenir sur une touche précédente.

Jamais, jamais il n’interrompt son ouvrage de patience pour se reculer et juger de l’effet. Sans s’arrêter, il travaille comme un forçat méticuleux.

Le seul mot qu’il finisse par trouver à propos de son art, c’est celui-ci :

– La grande affaire, voyez-vous, c’est d’avoir des pinceaux bien propres.

Le soir montait. Méthodiquement, il rangea ses ustensiles, nettoya sa palette et jeta un regard circulaire chez lui pour s’assurer que tout était bien en ordre. Nous sortîmes.

Quelques petits verres de curaçao (il adore le curaçao) lui délièrent la langue.

Comme je m’étonnais qu’avec sa grande facilité de travail il n’eût envoyé au Salon que le petit tableau dont j’ai parlé, il me répondit avec une grande tristesse :

– J’ai perdu toute mon année, cette année.

Et alors me raconta la plus étrange histoire que j’entendis jamais.

De temps en temps, je le regardais attentivement, voulant m’assurer qu’il ne se moquait pas de moi, mais sa vieille honnête figure de vieillard navré répondait de sa bonne foi.

Il y a un an, un vieil amateur hollandais, fixé à Paris, lui commanda, en qualité de compatriote, un tableau représentant un dessus de cheminée avec une admirable pendule en ivoire sculpté, une merveille unique au monde.

Au bout d’un mois, c’était fini. L’amateur était enchanté, quand tout à coup sa figure se rembrunit :

– C’est très bien, mais il y a quelque chose qui n’est pas à place.

– Quoi donc ?

– Les aiguilles de la pendule.

Van der Houlen rougit. Lui, si exact, s’était trompé.

En effet, dans l’original, la petite aiguille était sur quatre heures et la grande sur midi, tandis que dans le tableau, la petite était entre trois et quatre heures, et la grande sur six heures.

– Ce n’est rien, balbutia le vieil artiste, je vais corriger ça.

Et, pour la première fois, il revint sur une chose faite.

A partir de ce moment, commença une existence de torture et d’exaspération. Lui, jusqu’à présent si sûr de lui-même, ne pouvait pas arriver à mettre en place ces sacrées aiguilles.

Il les regardait bien avant de commencer, voyait bien leur situation exacte et se mettait à peindre. Il n’y avait pas cinq minutes qu’il était en train que, crac ! il s’apercevait qu’il s’était encore trompé.

Et il ajoutait :

– A quoi dois-je attribuer cette erreur ? Si je croyais aux sorts, je dirais qu’on m’en a jeté un.

Ah ! ces aiguilles, surtout la grande !

Et, depuis un an, ce pauvre vieux travaille à sa pendule, car l’amateur ne veut prendre livraison de l’œuvre et la payer, que lorsque les aiguilles seront exactement comme dans l’original.

Le désespoir du bonhomme était si profond, que je compris l’inutilité absolue de toute explication.

Comme un homme qui compatit à son malheur, je lui serrai la main, et le quittai dans le petit cabaret où nous étions.

Au bout d’une vingtaine de pas, je m’aperçus que j’avais oublié mon parapluie. Je revins.

Mon vieux, attablé devant un nouveau curaçao, était en proie à un accès d’hilarité si vive qu’il ne me vit pas entrer. Littéralement, il se tordait de rire.

Tout penaud, je m’éloignai en murmurant : Vieux fumiste, va !

 

Alphonse Allais

Extrait de Faits Divers

 

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La sorcière de la rue Mouffetard

Il y avait une fois, dans le quartier des Gobelins, à Paris, une vieille sorcière, affreusement vieille, et laide, mais qui aurait bien voulu passer pour la plus belle fille du monde ! Un beau jour, en lisant le journal des sorcières, elle tomba sur le communiqué suivant :

Madame,
Vous qui êtes vieille et laide
Vous deviendrez jeune et jolie !
Et pour cela :
Mangez une petite fille,
A la sauce tomate !

Et plus bas, en petite lettre :

Attention !
Le prénom de cette petite fille
Devra obligatoirement commencer
Par la lettre N !

Hors il y avait, dans ce même quartier, une petite fille qui s’appelait Nadia. C’était la fille aînée de Papa Saïd (je ne sais pas si vous connaissez) qui tenait l’épicerie- buvette de la rue Broca.
— Il faut que je mange Nadia, se dit la sorcière.
Un beau jour que Nadia était sortie pour aller chez le boulanger, une vieille dame l’arrêta :
— Bonjour, ma petite Nadia !
— Bonjour, Madame !
— Veux-tu me rendre un service ?
— Lequel ?
— Ce serait d’aller chercher pour moi une boîte de sauce tomate chez ton papa. Cela m’éviterait d’y aller, je suis si fatiguée !

Nadia, qui avait bon cœur, accepta tout de suite. Si tôt qu’elle fut partie, la sorcière – car c’était elle – se mit à rire en se frottant les mains :
— Oh ! Que je suis maligne ! disait-elle. La petite Nadia va m’apporter elle-même la sauce pour la manger !

 

Une fois rentrée chez elle avec le pain, Nadia pris sur le rayonnage une boîte de sauce tomate, et elle se disposait à repartir, lorsque son papa l’arrêta :
— Et où vas-tu, comme ça ?
— Je vais porter cette boîte de sauce tomate à une vieille dame qui me l’a demandée.
— Reste ici, dit Papa Saïd. Si ta vieille dame a besoin de quelque chose, elle n’a qu’à venir elle-même.
Nadia, qui était très obéissante, n’insista pas.
Mais le lendemain, en faisant les courses, elle fut, pour la seconde fois, arrêtée par la vieille :
— Eh bien, Nadia ? Et ma sauce tomate ?
— Je m’excuse, dit Nadia, toute rougissante, mais mon papa n’a pas voulu. Il dit que vous veniez vous-même.
— C’est bon, dit la vieille, j’irai.
Le jour même en effet, elle entrait dans l’épicerie :
— Bonjour, Monsieur Saïd.
— Bonjour, Madame.
— Vous désirez ?
— Je voudrais Nadia.
— Hein ?
— Oh pardon ! Je voulais dire : une boîte de sauce tomate.
— Ah, bon ! Une petite ou une grande ?
— Une grande, c’est pour Nadia …
— Quoi ?
— Non, non ! Je voulais dire : c’est pour manger des spaghettis.
— Ah, bien ! Justement, j’ai aussi des spaghettis …
— Oh, ce n’est pas la peine, j’ai déjà Nadia…
— Comment ?
— Excusez-moi, je voulais dire : les spaghettis, je les ai déjà chez moi …
— En ce cas … voici la boîte.

La vieille pris la boîte, la paya, puis, au lieu de partir, se mit à la soupeser :
— Hum ! C’est peut-être un peu lourd … Est-ce que vous ne pourriez pas …
— Quoi ?
— Envoyer Nadia chez moi.
Mais Papa Saïd se méfiait.
— Non, Madame, nous ne livrons pas à domicile. Quant à Nadia, elle a autre chose à faire. Si cette boîte est trop lourde pour vous, et bien, tant pis, vous n’avez qu’à la laisser !
— C’est bon, dit la sorcière, je l’emporte. Au revoir, Monsieur Saïd !
— Au revoir, Madame !
Et la sorcière s’en fut avec la boîte de sauce tomate. Une fois rentrée chez elle, elle se dit :
— J’ai une idée : demain matin, je vais aller rue Mouffetard, et je me déguiserai en marchande. Lorsque Nadia viendra faire les courses pour ses parents, je l’attraperai.

 

Le lendemain, elle était rue Mouffetard, déguisée en bouchère, lorsque Nadia vint à passer.
— Bonjour, ma petite fille. Tu veux de la viande ?
— Ah non, Madame, je viens acheter un poulet.
— Zut ! pensa la sorcière.
Le lendemain, elle se déguisait en marchande de volaille.
— Bonjour, petite. Tu m’achètes un poulet ?
— Ah non, Madame. Aujourd’hui je veux de la viande.
— Crotte ! pensa la sorcière.

 

Le troisième jour, déguisée à nouveau, elle vendait à la fois de la viande et de la volaille.
— Bonjour, Nadia, bonjour ma petite fille ! Qu’est-ce que tu veux ? Tu vois, aujourd’hui, je vends de tout : du bœuf, du mouton, du poulet, du lapin …
— Oui, mais moi, je veux du poisson !
— Flûte !

 

Rentrée chez elle, la sorcière réfléchit, réfléchit, puis elle eut une nouvelle idée :
— Et bien, puisque c’est comme ça, demain matin, je deviendrai, à moi toute seule, toutes les marchandes de la rue Mouffetard !

 

Et en effet, le jour suivant, toutes les marchandes de la rue Mouffetard (il y en avait exactement deux cent soixante sept), c’était elle.
Nadia vint, comme à l’ordinaire, s’approcha sans méfiance d’un éventaire de légumes pour acheter, cette fois, des haricots verts, et elle allait payer quand la marchande la saisit par le poignet, l’enleva et hop ! l’enferma dans le tiroir-caisse.

 

Pierre Gripari
Extrait de : Contes de la rue Broca, La sorcière de la rue Mouffetard

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Histoire des trois pommes

 

 

Sire, j’ai déjà eu l’honneur d’entretenir votre majesté d’une sortie que le calife Haroun Alraschid fit, une nuit, de son palais. Il faut que je vous en raconte une autre. Un jour, ce prince avertit le grand vizir Giafar de se trouver au palais la nuit prochaine : « Vizir, lui dit-il, je veux faire le tour de la ville et m’informer de ce qu’on y dit, et particulièrement si l’on est content de mes officiers de justice. S’il y en a dont on ait raison de se plaindre, nous les déposerons pour en mettre d’autres à leurs places, qui s’acquitteront mieux de leur devoir. Si au contraire il y en a dont on se loue, nous aurons pour eux les égards qu’ils méritent. » Le grand vizir s’étant rendu au palais à l’heure marquée, le calife, lui et Mesrour, chef des eunuques, se déguisèrent pour n’être pas connus, et sortirent tous trois ensemble.
Ils passèrent par plusieurs places et par plusieurs marchés, et en entrant dans une petite rue, ils virent au clair de la lune un bon homme à barbe blanche, qui avait la taille haute et qui portait des filets sur sa tête ; il avait au bras un panier pliant de feuilles de palmier et un bâton à la main. « À voir ce vieillard, dit le calife, il n’est pas riche. Abordons-le et lui demandons l’état de sa fortune. – Bon homme, lui dit le vizir, qui es-tu ? – Seigneur, lui répondit le vieillard, je suis pêcheur, mais le plus pauvre et le plus misérable de ma profession. Je suis sorti de chez moi tantôt, sur le midi, pour aller pêcher, et depuis ce temps-là jusqu’à présent je n’ai pas pris le moindre poisson. Cependant j’ai une femme et de petits enfants, et je n’ai pas de quoi les nourrir. »
Le calife, touché de compassion, dit au pêcheur : « Aurais-tu le courage de retourner sur tes pas et de jeter tes filets encore une fois seulement ? Nous te donnerons cent sequins de ce que tu amèneras. » Le pêcheur, à cette proposition, oubliant toute la peine de la journée, prit le calife au mot et retourna vers le Tigre avec lui, Giafar et Mesrour, en disant en lui-même : « Ces seigneurs paraissent trop honnêtes et trop raisonnables pour ne pas me récompenser de ma peine, et quand ils ne me donneraient que la centième partie de ce qu’ils me promettent, ce serait encore beaucoup, pour moi. »
Ils arrivèrent au bord du Tigre ; le pêcheur y jeta ses filets, puis, les ayant tirés, il amena un coffre bien fermé et fort pesant qui s’y trouva. Le calife lui fit compter aussitôt cent sequins par le grand vizir et le renvoya. Mesrour chargea le coffre sur ses épaules par l’ordre de son maître, qui, dans l’empressement de savoir ce qu’il y avait dedans, retourna au palais en diligence. Là, le coffre ayant été ouvert, on y trouva un grand panier pliant de feuilles de palmier, fermé et cousu par l’ouverture avec un fil de laine rouge. Pour satisfaire l’impatience du calife, on ne se donna pas la peine de découdre, on coupa promptement le fil avec un couteau, et l’on tira du panier un paquet enveloppé dans un méchant tapis et lié avec de la corde. La corde déliée et le paquet défait, on vit avec horreur le corps d’une jeune dame plus blanc que de la neige et coupé par morceaux.
Scheherazade, en cet endroit, remarquant qu’il était jour, cessa de parler. Le lendemain, elle reprit la parole de celle manière :

LXX NUIT

Sire, votre majesté s’imaginera mieux elle-même que je ne le puis faire comprendre par mes paroles quel fut l’étonnement du calife à cet affreux spectacle. Mais de la surprise il passa en un instant à la colère, et lançant au vizir un regard furieux : « Ah ! malheureux, lui dit-il, est-ce donc ainsi que tu veilles sur les actions de mes peuples ? On commet impunément sous ton ministère des assassinats dans ma capitale, et l’on jette mes sujets dans le Tigre afin qu’ils crient vengeance contre moi au jour du jugement ! Si tu ne venges promptement le meurtre de cette femme par la mort de son meurtrier, je jure par le saint nom de Dieu que je te ferai pendre, toi et quarante de ta parenté. – Commandeur des croyants, lui dit le grand vizir, je supplie votre majesté de m’accorder du temps pour faire des perquisitions. – Je ne te donne que trois jours pour cela, repartit le calife ; c’est à toi d’y songer. »
Le vizir Giafar se retira chez lui dans une grande confusion de sentiments : « Hélas ! disait-il, comment, dans une ville aussi vaste et aussi peuplée que Bagdad, pourrai-je déterrer un meurtrier, qui sans doute a commis ce crime sans témoin, et qui est peut-être déjà sorti de cette ville ? Un autre que moi tirerait de prison un misérable et le ferait mourir pour contenter le calife ; mais je ne veux pas charger ma conscience de ce forfait, et j’aime mieux mourir que de me sauver à ce prix-là. »
Il ordonna aux officiers de police et de justice qui lui obéissaient de faire une exacte recherche du criminel. Ils mirent leurs gens en campagne et s’y mirent eux-mêmes, ne se croyant guère moins intéressés que le vizir en cette affaire ; mais tous leurs soins furent inutiles : quelque diligence qu’ils y apportèrent, ils ne purent découvrir l’auteur de l’assassinat, et le vizir jugea bien que, sans un coup du ciel, c’était fait de sa vie.
Effectivement, le troisième jour étant venu, un huissier arriva chez ce malheureux ministre et le somma de le suivre. Le vizir obéit, et le calife lui ayant demandé où était le meurtrier : « Commandeur des croyants, lui répondit-il les larmes aux yeux, je n’ai trouvé personne qui ait pu m’en donner la moindre nouvelle. » Le calife lui fit des reproches remplis d’emportement et de fureur, et commanda qu’on le pendît devant la porte du palais, lui et quarante des Barmécides.
Pendant que l’on travaillait à dresser les potences et qu’on alla se saisir des quarante Barmécides dans leurs maisons, un crieur public alla, par ordre du calife, faire ce cri dans tous les quartiers de la ville : « Qui veut avoir la satisfaction de voir pendre le grand vizir Giafar et quarante des Barmécides ses parents, qu’il vienne à la place qui est devant le palais ! »
Lorsque tout fut prêt, le juge criminel et un grand nombre d’huissiers du palais amenèrent le grand vizir avec les quarante Barmécides, les firent disposer chacun au pied de la potence qui lui était destinée, et on leur passa autour du cou la corde avec laquelle ils devaient être levés en l’air. Le peuple, dont toute la place était remplie, ne put voir ce triste spectacle sans douleur et sans verser des larmes, car le grand vizir Giafar et les Barmécides étaient chéris et honorés pour leur probité, leur libéralité et leur désintéressement, non-seulement à Bagdad, mais même partout l’empire du calife.
Rien n’empêchait qu’on exécutât l’ordre irrévocable de ce prince trop sévère, et on allait ôter la vie aux plus honnêtes gens de la ville, lorsqu’un jeune homme très-bien fait et fort proprement vêtu fendit la presse, pénétra jusqu’au grand vizir, et après lui avoir baisé la main : « Souverain vizir, lui dit-il, chef des émirs de cette cour, refuge des pauvres, vous n’êtes pas coupable du crime pour lequel vous êtes ici. Retirez-vous et me laissez expier la mort de la dame qui a été jetée dans le Tigre. C’est moi qui suis son meurtrier, et je mérite d’en être puni. »

 

Anonyme

Extrait de : Les Mille et Une Nuits - Tome premier

Traduction :  Antoine Galland (1704)


 

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Rumpelstiltskin

Il était une fois un pauvre meunier qui avait une fille d’une grande beauté. Un roi s’arrêta un jour pour bavarder un peu et le meunier, pour se rendre intéressant, vanta les qualités de sa fille :

– Ma fille sait filer de l’or avec de la paille.

– Ça alors ! dit le roi, je saurais apprécier un tel talent. Si ta fille est vraiment aussi habile que tu le dis, amène-la demain au château. Nous la mettrons à l’épreuve.

Le lendemain, la jeune fille se présenta au château. Le roi la conduisit dans une pièce où il y avait de la paille jusqu’au plafond. Puis il lui remit une quenouille et lui désigna un rouet.

– Mets-toi au travail, ordonna-t-il. Si avant l’aube tu n’arrives pas à transformer cette paille en or, tu n’échapperas pas à la mort.

La pauvre jeune fille s’assit, ne sachant quoi faire. Sa vie était menacée, mais elle n’avait pas la moindre idée de la façon dont on pouvait transformer de la paille en or. Elle avait le cœur serré et, ayant de plus en plus peur, elle se mit à pleurer.

Soudain, la porte s’ouvrit et un petit lutin entra dans la pièce.

– Bonjour, jeune fille, la salua-t-il. Pourquoi pleures-tu à chaudes larmes ?

– Ah ! soupira la jeune fille, je dois filer de la paille pour en faire de l’or et je ne sais pas le faire.

– Que me donnerais-tu si je le faisais à ta place ? demanda le petit homme.

– Le collier que je porte au cou, proposa la fille.

Le lutin prit son collier, puis il s’assit au rouet et le fit tourner – vrrr-vrrr-vrrr -, il tira trois fois et une quenouille fut pleine. Il en mit une autre et – vrrr-vrrr-vrrr – une deuxième fut remplie. Et ainsi de suite jusqu’au petit matin. À l’aube, toute la paille était filée et de l’or brillait sur toutes les bobines.

Le soleil était à peine levé que le roi était déjà là, et il n’en revenait pas. Seulement, voyant tout cet or, il se frotta les mains, car comme il était très avare, il en voulait plus encore. Il fit amener la fille du meunier dans une autre pièce remplie de paille, beaucoup plus grande encore que la précédente, et il ordonna qu’elle la filât en une nuit si elle voulait avoir la vie sauve.

La jeune fille ne sut quoi faire et se mit à pleurer. Mais la porte s’ouvrit à nouveau et notre petit homme entra et dit :

– Que me donneras-tu si je transforme cette paille en or ?

– Ma bague, répondit la jeune fille, et elle enleva la bague de son doigt.

Le lutin prit la bague et se mit au travail. Le rouet commença à tourner et il tourna et tourna, jusqu’à l’aube. Et comme la veille, la paille avait disparu et le fil d’or brillait sur les bobines.

Le roi fut fou de joie, mais il estima qu’il n’en avait pas assez ; il en voulait toujours plus, encore et encore. Et il fit donc amener la fille du meunier dans une troisième pièce, plus grande encore que la précédente et ordonna :

– Tu fileras cette paille cette nuit. Et si tu réussis, je t’épouserai.

À peine la jeune fille fut-elle seule, que le petit homme se montra pour la troisième fois et demanda à nouveau :

– Que me donneras-tu cette fois-ci, si je file ta paille ?

– Que pourrais-je te donner ? répondit la jeune fille, je n’ai plus rien.

– Promets-moi donc de me donner ton premier enfant quand tu seras reine.

« Qui sait comment les choses vont se passer ? » se dit la fille du meunier. Et comme, de toute façon, elle n’avait pas d’autre solution, elle promit au petit homme ce qu’il souhaitait. Et ce dernier transforma donc, une fois encore, la paille en or.

À l’aube, ayant tout trouvé comme il l’espérait, le roi fit préparer un grand banquet de noces et la belle meunière devint reine.

Une année passa et la reine donna naissance à un ravissant petit garçon. Et soudain, le petit homme, entra dans sa chambre et dit :

– Donne-moi ce que tu m’avais promis.

La reine fut horrifiée. Elle proposa au petit homme toute la richesse du royaume, pourvu qu’il lui laissât son enfant. Mais le lutin ne voulut rien savoir.

– Non, non, dit-il, je préfère quelque chose de vivant à tous les trésors.

La reine se mit à pleurer et son chagrin finit par émouvoir le petit homme.

– J’attendrai trois jours, consentit-il, et si, d’ici là, tu as trouvé comment je m’appelle, tu pourras garder ton enfant.

La reine réfléchit toute la nuit, se rappelant tous les noms qu’elle avait entendus. Elle dépêcha un messager pour qu’il questionne les gens dans tout le pays afin qu’elle apprenne tous les noms qui existent.

Lorsque le lendemain matin le lutin arriva, elle cita tous les noms qu’elle connaissait, mais chaque fois le petit homme hocha la tête :

– Ce n’est pas mon nom. Le lendemain, la reine envoya un émissaire jusque dans le pays voisin afin de connaître les noms de ce pays. Elle cita ensuite au petit homme tous ces noms étranges et inhabituels :

– Ne t’appelles-tu pas Moustache-de-souris ? Ou Gigot-d’Agneau ? Ou peut-être Tranche-de-Bœuf ?

– Ce n’est pas ça, répondit le lutin à chaque fois.

Le troisième jour, le messager de la reine revint du voyage et claironna d’entrée :

– On ne peut plus trouver d’autres noms, pas un seul. Mais, lorsque je passais près d’une montagne à l’entrée d’une étrange forêt où les lapins et les renards se saluent avec courtoisie, j’aperçus une petite maison. Et devant elle, un drôle de petit homme, un vrai lutin, sautillait à cloche-pied autour d’un feu en vociférant :

Par temps froid et par temps chaud,

Rumpelstiltskin n’est pas manchot,

Je sais tout faire, même la cuisine,

Et un petit prince j’aurai en prime.

Vous comprenez aisément que la reine se réjouit en apprenant ce nom.

Peu de temps après, le petit homme arriva au château. Et il attaqua d’entrée :

– Alors, ma reine : quel est mon nom ?

– Et si tu t’appelais Rumpelstiltskin ? dit alors la reine.

– Quel diable te l’a soufflé ? Quel diable te l’a soufflé ? brailla le petit homme.

Et il frappa le sol de son pied droit avec tant d’énergie qu’il s’enfonça tout entier dans la terre. Puis, fou de rage, il attrapa son pied gauche avec ses deux mains et – crac ! – il se déchira en deux.

 

Jakob et Wilhelm Grimm

Extrait de : Contes merveilleux (Tome II)

Contes, DE, XIXè   |   Proposé par   |   Tags : , ,   |  

La Mort marraine

 

 

Il était une fois un homme pauvre qui avait douze enfants. Pour les nourrir, il lui fallait travailler jour et nuit. Quand le treizième vint au monde, ne sachant plus comment faire, il partit sur la grand-route dans l’intention de demander au premier venu d’en être le parrain. Le premier qu’il rencontra fut le Bon Dieu. Celui-ci savait déjà ce que l’homme avait sur le cœur et il lui dit :

– Brave homme, j’ai pitié de toi ; je tiendrai ton fils sur les fonts baptismaux, m’occuperai de lui et le rendrai heureux durant sa vie terrestre.

L’homme demanda :

– Qui es-tu ?

– Je suis le Bon Dieu.

– Dans ce cas, je ne te demande pas d’être parrain de mon enfant, dit l’homme. Tu donnes aux riches et tu laisses les pauvres mourir de faim. (L’homme disait cela parce qu’il ne savait pas comment Dieu partage richesse et pauvreté.)

Il prit donc congé du Seigneur et poursuivit sa route. Le Diable vint à sa rencontre et dit :

– Que cherches-tu ? Si tu me prends pour parrain de ton fils, je lui donnerai de l’or en abondance et tous les plaisirs de la terre par-dessus le marché.

L’homme demanda :

– Qui es-tu ?

– Je suis le Diable.

– Alors, je ne te veux pas pour parrain. Tu trompes les hommes et tu les emportes.

Il continua son chemin. Le Grand Faucheur aux ossements desséchés venait vers lui et l’apostropha en ces termes :

– Prends-moi pour parrain.

L’homme demanda :

– Qui es-tu ?

– Je suis la Mort qui rend les uns égaux aux autres.

Alors l’homme dit :

– Tu es ce qu’il me faut. Sans faire de différence, tu prends le riche comme le pauvre. Tu seras le parrain.

Le Grand Faucheur répondit :

– Je ferai de ton fils un homme riche et illustre, car qui m’a pour ami ne peut manquer de rien.

L’homme ajouta :

– Le baptême aura lieu dimanche prochain ; sois à l’heure.

Le Grand Faucheur vint comme il avait promis et fut parrain.

Quand son filleul eut grandi, il appela un jour et lui demanda de le suivre. Il le conduisit dans la forêt et lui montra une herbe qui poussait en disant :

– Je vais maintenant te faire ton cadeau de baptême. Je vais faire de toi un médecin célèbre. Quand tu te rendras auprès d’un malade, je t’apparaîtrai. Si tu me vois du côté de sa tête, tu pourras dire sans hésiter que tu le guériras. Tu lui donneras de cette herbe et il retrouvera la santé. Mais si je suis du côté de ses pieds, c’est qu’il m’appartient ; tu diras qu’il n’y a rien à faire, qu’aucun médecin au monde ne pourra le sauver. Et garde-toi de donner l’herbe contre ma volonté, il t’en cuirait !

Il ne fallut pas longtemps pour que le jeune homme devint le médecin le plus illustre de la terre.

– Il lui suffit de regarder un malade pour savoir ce qu’il en est, s’il guérira ou s’il mourra, disait-on de lui.

On venait le chercher de loin pour le conduire auprès de malades et on lui donnait tant d’or qu’il devint bientôt très riche. Il arriva un jour que le roi tomba malade. On appela le médecin et on lui demanda si la guérison était possible. Quand il fut auprès du lit, la Mort se tenait aux pieds du malade, si bien que l’herbe ne pouvait plus rien pour lui.

– Et quand même, ne pourrais-je pas un jour gruger la Mort ? Elle le prendra certainement mal, mais comme je suis son filleul, elle ne manquera pas de fermer les yeux. Je vais essayer.

Il saisit le malade à bras le corps, et le retourna de façon que maintenant, la Mort se trouvait à sa tête. Il lui donna alors de son herbe, le roi guérit et retrouva toute sa santé. La Mort vint trouver le médecin et lui fit sombre figure ; elle le menaça du doigt et dit :

– Tu m’as trompée ! Pour cette fois, je ne t’en tiendrai pas rigueur parce que tu es mon filleul, mais si tu recommences, il t’en cuira et c’est toi que j’emporterai !

Peu de temps après, la fille du roi tomba gravement malade. Elle était le seul enfant du souverain et celui-ci pleurait jour et nuit, à en devenir aveugle. Il fit savoir que celui qui la sauverait deviendrait son époux et hériterait de la couronne. Quand le médecin arriva auprès de la patiente, il vit que la Mort était à ses pieds. Il aurait dû se souvenir de l’avertissement de son parrain, mais la grande beauté de la princesse et l’espoir de devenir son époux l’égarèrent tellement qu’il perdit toute raison. Il ne vit pas que la Mort le regardait avec des yeux pleins de colère et le menaçait de son poing squelettique. Il souleva la malade et lui mit la tête, où elle avait les pieds. Puis il lui fit avaler l’herbe et, aussitôt, elle retrouva ses couleurs et en même temps la vie.

Quand la Mort vit que, pour la seconde fois, on l’avait privée de son bien, elle marcha à grandes enjambées vers le médecin et lui dit :

– C’en est fini de toi ! Ton tour est venu !

Elle le saisit de sa main, froide comme de la glace, si fort qu’il ne put lui résister, et le conduisit dans une grotte souterraine. Il y vit, à l’infini, des milliers et des milliers de cierges qui brûlaient, les uns longs, les autres consumés à demi, les derniers tout petits. À chaque instant, il s’en éteignait et s’en rallumait, si bien que les petites flammes semblaient bondir de-ci de- là, en un perpétuel mouvement.

– Tu vois, dit la Mort, ce sont les cierges de la vie humaine. Les grands appartiennent aux enfants ; les moyens aux adultes dans leurs meilleures années, les troisièmes aux vieillards. Mais, souvent, des enfants et des jeunes gens n’ont également que de petits cierges.

– Montre-moi mon cierge, dit le médecin, s’imaginant qu’il était encore bien long.

La Mort lui indiqua un petit bout de bougie qui menaçait de s’éteindre et dit :

– Regarde, le voici !

– Ah ! Cher parrain, dit le médecin effrayé, allume-m’en un nouveau, fais-le par amour pour moi, pour que je puisse profiter de la vie, devenir roi et épouser la jolie princesse.

– Je ne le puis, répondit la Mort. Il faut d’abord qu’il s’en éteigne un pour que je puisse en allumer un nouveau.

– Dans ce cas, place mon vieux cierge sur un nouveau de sorte qu’il s’allume aussitôt, lorsque le premier s’arrêtera de brûler, supplia le médecin.

Le Grand Faucheur fit comme s’il voulait exaucer son vœu. Il prit un grand cierge, se méprit volontairement en procédant à l’installation demandée et le petit bout de bougie tomba et s’éteignit. Au même moment, le médecin s’effondra sur le sol et la Mort l’emporta.

 

 

Jakob et Wilhelm Grimm

Extrait de : Contes merveilleux (Tome II)

 

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Le baton fatigué.

Cet homme-là était riche et tenait à ce que tout le monde le sache. Il s’habillait comme une figurine de mode et se déplaçait dans une carriole bariolée, tirée par un beau cheval pommelé.

Ce jour-la il parcourait la contrée dans le seul but de se faire admirer. Tout aux griseries de la vitesse, l’homme vit sur le chemin un paysan qui ne semblait pas vouloir s’écarter. Agacé par cet intrus qui allait ralentir son allure, le bellâtre sentit monter la colère en lui.

L’obstacle n’était autre que Pacala le malicieux. A la vue de cet équipage insolite, il eut l’idée de jouer à ce prétentieux l’un de ses tours favoris. Il se planta au milieu du chemin, s’appuya sur son bâton de marche et resta aussi immobile qu’une statue. L’homme dû faire stopper son attelage et apostropha cet intrus:

- Ôte-toi de mon chemin, bouseux mal dégrossi ! Que fais-tu planté la comme une souche ?

- Tu le vois bien ce que je fais ! Je tiens ce bâton pour qu’il se repose du long chemin qu’il a parcouru depuis ce matin !

Le riche parvenu n’en crut pas ses oreilles, Ce rustre avait-il l’intention de se moquer de lui avec son bâton fatigué ? Il allait voir à qui il avait affaire:

- Sors de ma route et vivement ! Avant que mon fouet ne t’y aide !

Joignant le geste a la parole, il fit siffler un long fouet de postillon. Pacala, nullement impressionné et plus que jamais décidé à rire aux dépends de ce hâbleur, répliqua :

- Tu n’as donc pas pitié d’un pauvre bâton accablé de fatigue ! Laisse le souffler un moment, tu as bien le temps d’arriver là où tu vas !

Se pinçant le nez pour être sur de ne pas rêver, l’homme tenta de dissiper la brume qui commençait à envahir son cerveau. Il changea d’attitude:

- Tu es sans doute un simple d’esprit, a-t-on jamais entendu parler de la fatigue d’un bâton ? Cela ne se peut pas !

Notre farceur, adoptant un ton sentencieux répliqua :

- Pour un bâton ordinaire je te l’accorde ! Cela ne s’est jamais vu ! Mais ce bâton-ci est doué de sentiments, tout comme toi et moi. Cela mérite qu’on le respecte !

- Pour qui te prends-tu pour me retarder ainsi ? Sais-tu bien à qui tu as affaire ?

- A ce que je peux constater, tu dois être un colporteur en broderies et colifichets ! Quant a moi, mon nom est Pacala, pour te servir  !

Le malicieux Pacala accompagna ces derniers mots d’un large salut théâtral.

- Ne serais-tu pas ce fameux acteur qui passe son temps a faire rire le monde ?

- Oh ! J’ignore ce que l’on dit de moi, mais aujourd’hui je ne suis pas en état de faire rire, je n’ai pas emporté mon sac a malices.

- C’est dommage ! J’aime assez à rire !

L’homme se souvint que tout seigneur digne de ce nom se doit d’entretenir un bouffon. Puisqu’il en avait un sous la main, c’était le moment d’en profiter. Il sortit une pièce d’or de son gousset et, la faisant miroiter  au soleil, il dit :

-  Et pour cette jolie pièce d’or, irais-tu le chercher ton sac a malices ?

- J’irais volontiers ! Mais je te l’ai dit, mon bâton est fatigué, je dois le tenir, sinon il va tomber !

- Écoute ! J’ai envie de rire ! Va chercher ton sac et j’ajouterai une pièce !

Jugeant que l’appât était prêt, Pacala fit mine de céder :

- Bon tu as gagné, je vais y aller pour te faire plaisir ! J’ai juste besoin que tu m’aides !

L’opulent voyageur, convaincu de s’être fait obéir grâce à son or décida d’être magnanime avec cet amuseur public:

- Accordé mon brave ! De quoi as-tu besoin  ?

L’heure était venue pour Pacala de porter l’estocade :

- Tiens seulement le bâton bien droit jusqu’à mon retour ! Pour faire plus vite j’emprunte ta carriole ! Quant aux pièces d’or, je te fais confiance, tu me les donneras seulement quand tu auras bien ri !

La nuit allait tomber, quand un paysan qui rentrait des champs s’esclaffa à la vue de cet homme enrubanné tenant un bâton au milieu du chemin.

- Toi aussi tu t’es fait prendre ? Rassure-toi, Pacala en a déjà attrapé bien d’autres avec cette farce !

En s’éloignant, le paysan se réjouit intérieurement en pensant que les farceurs, finalement, quand ils s’en prennent aux puissants, rendent la vie moins triste aux pauvres gens.

Conte de Roumanie.

Adapte par Mario Urbanet.

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