Acte II
Scène I
Un bois près d’Athènes.
Une Fée entre par une porte et Puck par une autre.
Puck – Eh bien ! esprit, où errez-vous ainsi ?
La Fée
Sur les coteaux, dans les vallons,
À travers buissons et ronces,
Au-dessus des parcs et des enceintes,
Au travers des feux et des eaux,
J’erre au hasard, en tous lieux,
Plus rapidement que la sphère de la lune.
Je sers la reine des fées,
J’arrose ses cercles magiques sur la verdure ;
Les plus hautes primevères sont ses favorites :
Vous voyez des taches sur leurs robes d’or.
Ces taches sont les rubis, les bijoux des fées,
C’est dans ces taches que vivent leurs sucs odorants.
Il faut que j’aille recueillir ici quelques gouttes de rosée,
Et que je suspende là une perle aux pétales de chaque primevère.
Adieu, esprit lourd, je te laisse.
Notre reine et toutes nos fées viendront dans un moment.
Puck – Le roi donne ici sa fête cette nuit : prends garde que la reine ne vienne s’offrir à sa vue ; car Oberon est outré de fureur de ce qu’elle compte dans sa suite un charmant petit garçon dérobé à un roi de l’Inde. Jamais elle n’eut un aussi joli enfant ; et le jaloux Oberon voudrait l’avoir pour en faire son page, et parcourir avec lui les vastes forêts ; mais elle retient malgré lui l’enfant chéri, le couronne de fleurs et fait de lui toute sa joie. Depuis ce moment, ils ne se rencontrent plus dans les bosquets, sur le gazon, près de la limpide fontaine, et à la clarté des étoiles brillantes, qu’ils ne se querellent avec tant de fureur, que toutes les fées effrayées se glissent dans les coupes des glands pour s’y cacher.
La Fée – Ou je me trompe bien sur votre tournure et vos façons, ou vous êtes un esprit fripon, malin, qu’on appelle Robin Bon-Diable. N’est-ce pas vous qui effrayez les jeunes filles de village, qui écrémez le lait, et quelquefois tournez le moulin à bras ? N’est-ce pas vous qui tourmentez la ménagère fatiguée de battre le beurre en vain, et qui empêchez le levain de la boisson de fermenter ? N’est-ce pas vous qui égarez les voyageurs dans la nuit, et riez de leur peine ? Mais ceux qui vous appellent Hobgoblin, aimable Puck, vous faites à ceux-là leur ouvrage, et leur portez bonne chance. Dites, n’est-ce pas vous ?
Puck – Vous devinez juste : je suis ce joyeux esprit errant de là-haut ; je fais rire Oberon par mes tours, lorsque, en imitant les hennissements d’une jeune cavale, je trompe un cheval gras et nourri de fèves. Quelquefois je me tapis dans la tasse d’une commère, sous la forme d’une pomme cuite ; et lorsqu’elle vient à boire, je saute contre ses lèvres, et répand sa bière sur son sein flétri ; la plus vénérable tante, en contant la plus triste histoire, me prend quelquefois pour un tabouret à trois pieds : soudain, je me glisse sous elle ; elle tombe à terre, elle crie : tailleur, et la voilà prise d’une toux convulsive ; alors toute l’assemblée se tient les côtés, éclate de rire, redouble de joie, éternue et jure que jamais on n’a passé là d’heure plus joyeuse. Mais, place, belle fée ; voici Oberon.
La Fée – Ah ! voici ma maîtresse, que n’est-il parti !
Comédie, UK, XVIè | Proposé par incipit_fr | Tags : A Midsummer Night's Dream, Le Songe d'une Nuit d'Été, Shakespeare |
Monsieur Jourdain
Il faut que je vous fasse enfin la confidence
Que je suis amoureux, et de toute évidence
La personne que j’aime et dont les qualités
Ne le cèdent en rien aux plus grandes beautés
Attend de moi l’envoi de quelques écritures
Sur un petit billet glissé sous ses chaussures
Maître de philosophie
Quant à moi, je n’y vois aucun inconvénient
Monsieur Jourdain
Ce sera galant, oui.
Maître de philosophie
(Peut être un peu gnangnan…)
Sont-ce plutôt des vers, que vous voulez écrire ?
Monsieur Jourdain
Il n’en est pas question ! Des vers ? Vous voulez rire
Maître de philosophie
Ainsi vous ne voulez que de la prose ?
Monsieur Jourdain
Non !…
Maître de philosophie
(La peste soit du sot, bon pour le cabanon!)
Il faut, figurez vous, que ce soit l’un ou l’autre.
Monsieur Jourdain
Pourquoi ?
Maître de philosophie
Par la raison (il faut la faire vôtre)
Qu’on n’a pour s’exprimer , que la prose ou les vers.
Monsieur Jourdain
Que la prose ou les vers ? Dans tout notre univers ?
Maître de philosophie
Écoutez-moi, monsieur : tout ce qui n’est point prose
Est sans conteste vers ; bien sûr cela suppose
Que l’on peut renverser la propositi-on :
Le non-vers sera prose, et sans excepti-on
Monsieur Jourdain
Qu’est ce donc que je parle en ce présent moment ?
Maître de philosophie
De l’excellente prose, incontestablement !
Monsieur Jourdain
Quoi ? quand je dis : « Nicole, apportez mes pantoufles
Et mon bonnet de ski, mes après-skis, mes moufles ! »
C’est toujours de la prose ?
Maître de philosophie
Hé oui, monsieur.
Monsieur Jourdain
Seigneur !
Voilà plus de trente ans que , piètre bredouilleur,
Je disais de la prose en toute inconsci-ence !
Je vous suis obligé de votre complaisanse.
Mais je vais revenir à mon petit billet.
Je voudrais seulement que dedans il y ait :
Me font mourir d’amour, vos yeux, belle Marquise.
Mais je le voudrais dit d’une façon exquise.
Maître de philosophie
Mettez que le diamant de son œil à des feux
Que ne saurait calmer le pompier de ces lieux ;
Que vous souffrez dès l’aube et jusqu’au crépuscule…
Monsieur Jourdain
Non, non, non, non, non, non, ce serait ridicule,
Cherchez mieux, s’il vous plait, je ne veux point cela.
Je veux ce que j’ai dit sans plus de tralala :
Me font mourir d’amour, vos yeux, belle Marquise.
Maître de philosophie
C’est un alexandrin plus froid qu’une banquise !
Monsieur Jourdain
Non ! dedans mon billet, je ne veux que ces mots
Mais tournés à la mode, arrangés comme il faut !
Vous devez bien savoir, vous, qui vous dites maître
Les diverses façons dont on pourrait les mettre.
Maître de philosophie
La première façon, c’est un chose acquise
Me font mourir d’amour, vos yeux, belle Marquise
Pourrait laisser la place à ces autres, voyons :
Ou Marquise mourrir vos yeux d’amour me font
Ou vos yeux me mourir Marquise font d’amour
Ou d’amour vos beaux yeux me font Marquise mour-
Ir, et l’enjambement de cette désinence
De votre passi-on assure l’éminence
Monsieur Jourdain
En voilà des façons… dites-moi cependant
Laquelle est la meilleure, a le plus d’ascendant.
Maître de philosophie
Sans conteste, la vôtre, elle est la plus précise :
Me font mourir d’amour, vos yeux, belle Marquise.
Monsieur Jourdain
Je vous suis obligé de ce certificat
D’autant que je n’ai pas mon baccalauréat.
Jacques Jouet
Le Bourgeois versifié
Bibliothèque Oulipienne
Théâtre, XXè | Proposé par FD_S | Tags : Jacques Jouet, Les Bourgeois versifié, Oulipo |
[Extrait]
Acte II, scène IV
Monsieur Jourdain
Je vous en prie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d’une personne de grande qualité, et je souhaiterais que vous m’aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.
Maître de philosophie
Fort bien.
Monsieur Jourdain
Cela sera galant, oui.
Maître de philosophie
Sans doute. Sont−ce des vers que vous lui voulez écrire ?
Monsieur Jourdain
Non, non, point de vers.
Maître de philosophie
Vous ne voulez que de la prose ?
Monsieur Jourdain
Non, je ne veux ni prose ni vers.
Maître de philosophie
Il faut bien que ce soit l’un, ou l’autre.
Monsieur Jourdain
Pourquoi ?
Maître de philosophie
Par la raison, Monsieur, qu’il n’y a pour s’exprimer que la prose, ou les vers.
Monsieur Jourdain
Il n’y a que la prose ou les vers ?
Maître de philosophie
Non, Monsieur : tout ce qui n’est point prose est vers ; et tout ce qui n’est point vers est prose.
Monsieur Jourdain
Et comme l’on parle qu’est−ce que c’est donc que cela ?
Maître de philosophie
De la prose.
Monsieur Jourdain
Quoi ? quand je dis : « Nicole, apportez−moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit », c’est de la prose ?
Maître de philosophie
Oui, Monsieur.
Monsieur Jourdain
Par ma foi ! il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j’en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m’avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un billet : Belle Marquise ; vos beaux yeux me font mourir d’amour ; mais je voudrais que cela fût mis d’une manière galante, que cela fût tourné gentiment.
Maître de philosophie
Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendres ; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d’un…
Monsieur Jourdain
Non, non, non, je ne veux point tout cela ; je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.
Maître de philosophie
Il faut bien étendre un peu la chose.
Monsieur Jourdain
Non, vous dis−je, je ne veux que ces seules paroles−là dans le billet ; mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.
Maître de philosophie
On les peut mettre premièrement comme vous avez dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour. Ou bien : D’amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d’amour me font, belle Marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d’amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d’amour.
Monsieur Jourdain
Mais de toutes ces façons−là, laquelle est la meilleure ?
Maître de philosophie
Celle que vous avez dite : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.
Monsieur Jourdain
Cependant je n’ai point étudié, et j’ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et vous prie de venir demain de bonne heure.
Molière
Le Bourgeois gentilhomme
Classiques, Théâtre, XVIIè | Proposé par FD_S | Tags : Le Bourgeois gentilhomme, Molière |
LE PROFESSEUR
(…) Arithmétisons donc un peu.
L’ÉLÈVE
Oui, très volontiers, Monsieur.
LE PROFESSEUR
Cela ne vous ennuierait pas de me dire…
L’ÉLÈVE
Du tout, Monsieur, allez-y.
LE PROFESSEUR
Combien font un et un?
L’ÉLÈVE
Un et un font deux.
LE PROFESSEUR (émerveillé par le savoir de l’ÉIève)
Oh, mais c’est très bien. Vous me paraissez très avancée dans vos études. Vous aurez facilement votre doctorat total, Mademoiselle.
L’ÉLÈVE
Je suis bien contente. D’autant plus que c’est vous qui le dites.
LE PROFESSEUR
Poussons plus loin : combien font deux et un?
L’ÉLÈVE
Trois.
LE PROFESSEUR
Trois et un?
L’ÉLÈVE
Quatre.
LE PROFESSEUR
Quatre et un?
L’ÉLÈVE
Cinq.
LE PROFESSEUR
Cinq et un?
L’ÉLÈVE
Six.
LE PROFESSEUR
Six et un?
L’ÉLÈVE
Sept.
LE PROFESSEUR
Sept et un ?
L’ÉLÈVE
Huit.
LE PROFESSEUR
Sept et un?
L’ÉLÈVE
Huit… bis.
LE PROFESSEUR
Très bonne réponse. Sept et un?
L’ÉLÈVE
Huit ter.
LE PROFESSEUR
Parfait Excellent. Sept et un?
L’ÉLÈVE
Huit quater. Et parfois neuf.
LE PROFESSEUR
Magnifique. Vous êtes magnifique. Vous êtes exquise. Je vous félicite chaleureusement, Mademoiselle. Ce n’est pas la peine de continuer. Pour l’addition vous êtes magistrale. Voyons la soustraction. Dites-moi, seulement, si vous n’êtes pas épuisée, combien font quatre moins trois?
L’ÉLÈVE
Quatre moins trois ?… Quatre moins trois ?
LE PROFESSEUR
Oui. Je veux dire : retirez trois de quatre.
L’ÉLÈVE
Ça fait… sept?
LE PROFESSEUR
Je m’excuse d’être obligé de vous contredire. Quatre moins trois ne font pas sept. Vous confondez : quatre plus trois font sept, quatre moins trois ne font pas sept… Il ne s’agit plus d’additionner, il faut soustraire maintenant.
L’ÉLÈVE
(S’efforce de comprendre) Oui… oui…
LE PROFESSEUR
Quatre moins trois font… Combien?… Combien?
L’ÉLÈVE
Quatre ?
LE PROFESSEUR
Non, Mademoiselle, ce n’est pas ça.
L’ÉLÈVE
Trois, alors.
LE PROFESSEUR
Non plus, Mademoiselle… Pardon, je dois le dire… ça ne fait pas ça… mes excuses.
L’ÉLÈVE
Quatre moins trois… Quatre moins trois… Quatre moins trois?… ça ne fait tout de même pas dix?
LE PROFESSEUR
Oh, certainement pas, Mademoiselle. Mais il ne s’agit pas de deviner, il faut raisonner. Tâchons de le déduire ensemble. Voulez-vous compter?
L’ÉLÈVE
Oui, Monsieur. Un…, deux… euh
LE PROFESSEUR
Vous savez bien compter? Jusqu’à combien savez vous compter?
L’ÉLÈVE
Je puis compter… à l’infini.
LE PROFESSEUR
Cela n’est pas possible, Mademoiselle.
L’ÉLÈVE
Alors, mettons jusqu’à seize.
LE PROFESSEUR
Cela suffit. Il faut savoir se limiter. Comptez donc, s’il vous plaît, je vous en prie.
L’ÉLÈVE
Un, deux…, et puis après deux, il y a trois… quatre…
LE PROFESSEUR
Arrêtez-vous, Mademoiselle. Quel nombre est plus grand ? Trois ou quatre ?
L’ÉLÈVE
Euh… trois ou quatre ? Quel est le plus grand ? Le plus grand de trois ou quatre ? Dans quel sens le plus grand ?
LE PROFESSEUR
Il y a des nombres plus petits et d’autres plus grands. Dans les nombres plus grands il y a plus d’unités que dans les petits…
L’ÉLÈVE
… Que dans les petits nombres?
LE PROFESSEUR
A moins que les petits aient des unités plus petites. Si elles sont toutes petites, il se peut qu’il y ait plus d’unités dans les petits nombres que dans les grands… s’il s’agit d’autres unités…
L’ÉLÈVE
Dans ce cas, les petits nombres peuvent être plus grands que les grands nombres?
LE PROFESSEUR
Laissons cela. Ça nous mènerait beaucoup trop loin : sachez seulement qu’il n’y a pas que des nombres. Il y a aussi des grandeurs, des sommes, il y a des groupes, il y a des tas, des tas de choses. Telles que les prunes, les wagons, les oies, les pépins, etc. Supposons simplement, pour faciliter notre travail, que nous n’avons que des nombres égaux, les plus grands seront ceux qui auront le plus d’unités égales.
L’ÉLÈVE
Celui qui en aura le plus sera le plus grand ? Ah, je comprends, Monsieur, vous identifez la qualité à la quantité.
LE PROFESSEUR
Cela est trop théorique, Mademoiselle, trop théorique. Vous n’avez pas à vous inquiéter de cela. Prenons notre exemple et raisonnons sur ce cas précis. Laissons pour plus tard les conclusions générales. Nous avons le nombre quatre et le nombre trois, avec chacun un nombre toujours égal d’unités ; quel nombre sera le plus grand, le nombre plus petit ou le nombre plus grand?
L’ÉLÈVE
Excusez-moi, Monsieur… Qu’entendez-vous par le nombre le plus grand? Est-ce celui qui est moins petit que l’autre?
LE PROFESSEUR
C’est ça, Mademoiselle, parfait. Vous m’avez très bien compris.
L’ÉLÈVE
Alors, c’est quatre.
LE PROFESSEUR
Qu’est-ce qu’il est, le quatre ? Plus grand ou plus petit que trois ?
L’ÉLÈVE
Plus petit… non, plus grand.
LE PROFESSEUR
Excellente réponse. Combien d’unités avez-vous de trois à quatre ?… ou de quatre à trois, si vous préférez ?
L’ÉLÈVE
Il n’y a pas d’unités, Monsieur, entre trois et quatre. Quatre vient tout de suite après trois ; il n’y a rien du tout entre trois et quatre!
LE PROFESSEUR
Je me suis mal fait comprendre. C’est sans doute ma faute. Je n’ai pas été assez clair.
L’ÉLÈVE
Non, Monsieur, la faute est mienne.
LE PROFESSEUR
Tenez. Voici trois allumettes. En voici encore une ça fait quatre. Regardez bien, vous en avez quatre j’en retire une, combien vous en reste-t-i l? (On ne voit pas les allumettes, ni aucun des objets, d’ailleurs, dont il est question; le professeur se lèvera de table, écrira sur un ta bleau inexistant avec une craie inexistante, etc.)
L’ÉLÈVE
Cinq. Si trois et un font quatre, quatre et un font cinq.
LE PROFESSEUR
Ce n’est pas ça. Ce n’est pas ça du tout. Vous avez toujours tendance à additionner. Mais il faut aussi soustraire. Il ne faut pas uniquement intégrer. Il faut aussi désintégrer. C’est ça la vie. C’est ça la philosophie. C’est ça la science. C’est ça le progrès, la civilisation.
L’ÉLÈVE
Oui, Monsieur.
LE PROFESSEUR
Revenons à nos allumettes. J’en ai donc quatre. Vous voyez, elles sont bien quatre. J’en retire une, il n’en reste plus que…
L’ÉLÈVE
Je ne sais pas, Monsieur.
LE PROFESSEUR
Voyons, réfléchissez. Ce n’est pas facile, je l’admets. Pourtant, vous êtes assez cultivée pour pouvoir faire l’effort intellectuel demandé et parvenir à comprendre. Alors?
L’ÉLÈVE
Je n’y arrive pas, Monsieur. Je ne sais pas, Monsieur.
LE PROFESSEUR
Prenons des exemples plus simples. Si vous aviez eu deux nez, et je vous en aurais arraché un. .. combien vous en resterait-il maintenant?
L’ÉLÈVE
Aucun.
LE PROFESSEUR
Comment aucun?
L’ÉLÈVE
Oui, c’est justement parce que vous n’en avez arraché aucun, que j’en ai un maintenant. Si vous I’aviez arraché, je ne l’aurais plus.
LE PROFESSEUR
Vous n’avez pas compris mon exemple. Supposez que vous n’avez qu’une seule oreille.
L’ÉLÈVE
Oui, après?
LE PROFESSEUR
Je vous en ajoute une, combien en auriez-vous?
L’ÉLÈVE
Deux
LE PROFESSEUR
Bon. Je vous en ajoute encore une. Combien en auriez-vous?
L’ÉLÈVE
Trois oreilles.
LE PROFESSEUR
J’en enlève une… Il vous reste… combien d’oreilles?
L’ÉLÈVE
Deux.
LE PROFESSEUR
Bon. J’en enlève encore une, combien vous en reste-t-il?
L’ÉLÈVE
Deux.
LE PROFESSEUR
Non. Vous en avez deux, j’en prends une, je vous en mange une, combien vous en reste-t-il ?
L’ÉLÈVE
Deux.
LE PROFESSEUR
J’en mange une… une.
L’ÉLÈVE
Deux.
LE PROFESSEUR
Une.
L’ÉLÈVE
Deux.
LE PROFESSEUR
Une !
L’ÉLÈVE
Deux !
LE PROFESSEUR
Une !!!
L’ÉLÈVE
Deux !!!
LE PROFESSEUR
Une !!!
L’ÉLÈVE
Deux !!!
LE PROFESSEUR
Une !!!
L’ÉLÈVE
Deux !!!
LE PROFESSEUR
Non. Non. Ce n’est pas ça. L’exemple n’est pas… n’est pas convaincant. Écoutez-moi.
L’ÉLÈVE
Oui, Monsieur.
LE PROFESSEUR
Vous avez… vous avez… vous avez…
L’ÉLÈVE
Dix doigts !…
LE PROFESSEUR
Si vous voulez. Parfait. Bon. Vous avez donc dix doigts.
L’ÉLÈVE
Oui, Monsieur.
LE PROFESSEUR
Combien en auriez-vous, si vous en aviez cinq?
L’ÉLÈVE
Dix, Monsieur.
LE PROFESSEUR
Ce n’est pas ça !
L’ÉLÈVE
Si monsieur.
LE PROFESSEUR
Je vous dis que non !
L’ÉLÈVE
Vous venez de me dire que j’en ai dix…
LE PROFESSEUR
Je vous ai dit aussi, tout de suite après, que vous en aviez cinq !
L ÉLEVE
Je n’en ai pas cinq, j’en ai dix!
LE PROFESSEUR
Procédons autrement… Limitons-nous aux nombres de un à cinq, pour la soustraction… Attendez Mademoiselle, vous allez voir. Je vais vous faire comprendre. (le professeur se met à écrire à un tableau noir imaginaire. Il l’approche de l’Élève, qui se retourne pour regarder.) Voyez, Mademoiselle… (Il fait semblant de dessiner, au tableau noir, un baton; il fait semblant d’écrire au-dessous le chiffre 1; puis deux batons, sous lesquels il fait le chiffre 2, puis en dessous le chiffre 3, puis quatre batons au-dessous desquels il fait le chiffre 4.) Vous voyez…
L’ÉLÈVE
Oui, Monsieur.
LE PROFESSEUR
Ce sont des bâtons, Mademoiselle, des bâtons. Ici c’est un bâton; là ce sont deux bâtons; là, trois batons, puis quatre bâtons, puis cinq bâtons. Un bâton, deux bâtons, trois bâtons, quatre et cinq bâtons, ce sont des nombres. Quand on compte des bâtons, chaque bâton est une unité, Mademoiselle.. Qu’est-ce que je viens de dire?
L’ÉLÈVE
« Une unité, Mademoiselle ! Qu’est-ce que je viens de dire ? »
LE PROFESSEUR
Ou des chiffres ! Ou des nombres ! Un, deux, trois quatre, cinq, ce sont des éléments de la numération Mademoiselle.
L’ÉLÈVE (hésitante)
Oui, Monsieur. Des éléments, des chiffres, qui sont des bâtons, des unités et des nombres…
LE PROFESSEUR
A la fois… C’est-à-dire, en définitive, toute l’arithmétique elle-même est là.
L’ÉLÈVE
Oui, Monsieur. Bien, Monsieur. Merci, Monsieur.
LE PROFESSEUR
Alors, comptez, si vous voulez, en vous servant de ces éléments… additionnez et soustrayez…
L’ÉLÈVE
(comme pour imprimer dans sa mémoire) Les bâtons sont bien des chiffres et les nombres, des unités?
LE PROFESSEUR
Hum… si l’on peut dire. Et alors?
L’ÉLÈVE
On peut soustraire deux unités de trois unités, mais peut-on soustraire deux deux de trois trois ? Et deux chiffres de quatre nombres ? Et trois nombres d’une unité ?
LE PROFESSEUR
Non, Mademoiselle.
L’ÉLÈVE
Pourquoi, Monsieur?
LE PROFESSEUR
Parce que, Mademoiselle.
L’ÉLÈVE
Parce que quoi, Monsieur ? Puisque les uns sont bien les autres ?
LE PROFESSEUR
Il en est ainsi, Mademoiselle. Ça ne s’explique pas. Ça se comprend par un raisonnement mathématique intérieur. On l’a ou on ne l’a pas.
L’ÉLÈVE
Tant pis !
LE PROFESSEUR
Écoutez-moi, Mademoiselle, si vous n’arrivez pas à comprendre profondément ces principes, ces archétypes arithmétiques, vous n’arriverez jamais à faire correctement un travail de polytechnicien. Encore moins ne pourra-t-on vous charger d’un cours à l’École polytechnique… ni à la maternelle supérieure. Je reconnais que ce n’est pas facile, c’est très, très abstrait… Evidemment… Mais comment pourriez vous arriver, avant d’avoir bien approfondi les éléments premiers, à calculer mentalement combien font, et ceci est la moindre des choses pour un ingénieur moyen — combien font, par exemple, trois milliards sept cent cinquante-cinq millions neuf cent quatre-vingt-dix-huit mille deux cent cinquante et un, multiplié par cinq milliards cent soixante-deux millions trois cent trois mille cinq cent huit?
L’ÉLÈVE (très vite)
Ça fait dix-neuf quintillions trois cent quatre-vingt dix quadrillions deux trillions huit cent quarante quatre milliards deux cent dix-neuf millions cent soixante-quatre mille cinq cent huit…
LE PROFESSEUR (étonné)
Non. Je ne pense pas. Ça doit faire dix-neuf quintillions trois cent quatre-vingt-dix quadrillions deux trillions huit cent quarante-quatre milliards deux cent dix-neuf millions cent soixante-quatre mille cinq cent neuf…
L’ÉLÈVE
… Non… cinq cent huit…
LE PROFESSEUR (de plus en plus étonné calcule mentalement)
Oui… Vous avez raison… le produit est bien… (il bredouille inintelligiblement)….quintillions, quadrillions, trillions, milliards, millions… (distinctement.) … cent soixante-quatre mille cinq cent huit… (stupéfait.) Mais comment le savez-vous, si vous ne connaissez pas les principes du raisonnement arithmétique ?
L’ÉLÈVE
C’est simple. Ne pouvant me fier à mon raisonnement, j’ai appris par coeur tous les résultats possibles de toutes les multiplications possibles.
Ionesco, La leçon, 1950
Théâtre, XXè | Proposé par Ouimenon | Tags : Eugène Ionesco, La leçon |
[Incipit]
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE
Classiques, Théâtre, XIXè | Proposé par FD_S | Tags : Alfred Jarry, Ubu Roi |
[Incipit]
Acte Premier
La maison des Prozorov. Un salon à colonnades, derrière lesquelles on aperçoit une grande salle. Il est midi ; dehors, temps gai, ensoleillé. Dans la salle, on dresse la table pour le déjeuner.
Olga, vêtue de l’uniforme bleu des professeurs de lycée de jeunes filles, ne cesse de corriger des cahiers d’élèves, debout, ou en marchant. Macha, en noir, est assise, et lit, son chapeau sur les genoux, Irina en robe blanche, est debout ; elle rêve.
OLGA – Notre père est mort, il y a juste un an aujourd’hui, le cinq mai, le jour de ta fête, Irina. Il faisait très froid, il neigeait. Je croyais ne jamais m’en remettre ; et toi, tu étais étendue, sans connaissance, comme une morte. Mais un an a passé, et voilà, nous pouvons nous en souvenir sans trop de peine, tu es en blanc, et ton visage rayonne… (La pendule sonne douze coups.) La pendule avait sonné ainsi. (Un temps.) Je me souviens, quand on a emporté le cercueil, la musique jouait, et au cimetière on a tiré des salves. Il était général de brigade, et pourtant, bien peu de gens derrière son cercueil. Il est vrai qu’il pleuvait. Une pluie violente, et de la neige.
IRINA – Pourquoi réveiller ces souvenirs !
Derrière les colonnades, dans la salle, près de la table, apparaissent le baron Touzenbach, Tchéboutykine et Soliony.
OLGA – Aujourd’hui il fait chaud, on peut laisser les fenêtres grandes ouvertes, mais les bouleaux n’ont pas encore de feuilles. Nommé général de brigade, notre père avait quitté Moscou, avec nous tous, il y a onze ans de cela, mais je m’en souviens parfaitement. À cette époque, au début de mai, à Moscou, il fait bon, tout est en fleurs, inondé de soleil. Onze ans déjà, mais je me rappelle tout parfaitement, comme si cela datait d’hier. Mon Dieu ! Ce matin, au réveil, j’ai vu ces flots de lumière, j’ai vu le printemps, mon cœur s’est rempli de joie et du désir passionné de revenir dans ma ville natale.
TCHÉBOUTYKINE – Cours toujours !
TOUZENBACH – Bien sûr, ce sont des bêtises !
Macha, qui rêve sur son livre, sifflote doucement une chanson.
OLGA – Ne siffle pas, Macha. Comment peux-tu siffler ! (Un temps.) À force d’aller au lycée tous les jours et de donner des leçons jusqu’au soir, j’ai un mal de tête continuel, et des pensées de vieille femme. C’est vrai, depuis quatre ans, depuis que j’enseigne au lycée, je sens mes forces et ma jeunesse me quitter goutte à goutte, jour après jour. Seul un rêve grandit et se précise en moi…
IRINA – Partir pour Moscou ! Vendre cette maison, liquider tout, et partir…
OLGA – Oui ! Aller à Moscou, vite, très vite.
Tchéboutykine et Touzenbach rient.
IRINA – Notre frère deviendra sans doute professeur de faculté, de toute façon, il ne voudra pas rester ici. Le seul obstacle, c’est notre pauvre Macha.
OLGA – Macha viendra passer tous les étés à Moscou.
Macha sifflote doucement.
IRINA – Si Dieu le veut, tout s’arrangera. (Elle regarde par la fenêtre.) Il fait beau aujourd’hui. Je ne sais pourquoi, j’ai le cœur si léger. Ce matin, je me suis rappelé que c’était ma fête : et brusquement, une immense joie, toute mon enfance, quand maman vivait encore… Quelles merveilleuses pensées tout à coup, quelles pensées !
OLGA – Aujourd’hui tu es rayonnante, incroyablement embellie. Macha aussi est belle. André serait bien, mais il a trop grossi, cela ne lui va pas. Moi, j’ai vieilli, j’ai beaucoup maigri, c’est toutes ces colères contre les filles au lycée. Mais aujourd’hui, je suis libre, je peux rester chez moi, la tête ne me fait pas mal, et je me sens plus jeune qu’hier. Je n’ai que vingt-huit ans, après tout. Tout est bien, tout vient de Dieu, mais il me semble que si j’étais mariée, si je restais à la maison, ça vaudrait mieux… (Un temps.) J’aurais aimé mon mari.
TOUZENBACH, à Soliony. – Vous ne dites que des bêtises, je ne peux plus vous écouter. (Il vient au salon.) J’ai oublié de vous dire : vous aurez aujourd’hui la visite de Verchinine, notre nouveau commandant de batterie.
Il s’assoit au piano.
OLGA – Eh bien ? C’est parfait !
IRINA – Il est vieux ?
TOUZENBACH – Non, pas trop. Quarante, quarante-cinq ans. (Il joue doucement.) Un brave homme, je crois. Certainement pas bête. Mais bavard.
IRINA – Un homme intéressant ?
TOUZENBACH – Oui, assez. Seulement, il a une femme, une belle-mère, et deux fillettes. Et puis, c’est son second mariage. Ici, partout où il fait des visites, il raconte qu’il a une femme et deux filles. Vous l’apprendrez aussi. Sa femme et un peu folle, elle porte une longue natte de jeune fille, elle parle avec emphase, tient des propos philosophiques pour embêter son mari. Moi, il y a longtemps que j’aurais fui un tel numéro, mais lui prend son mal en patience, et se contente de se plaindre.
SOLIONY, il vient de la salle avec Tchéboutykine. – D’une seule main je ne peux soulever que trente kilos, mais des deux, quatre-vingts, et jusqu’à quatre-vingt-quinze. Conclusion : deux hommes sont plus forts qu’un seul, non seulement deux fois, mais trois, peut-être davantage.
TCHÉBOUTYKINE, il lit son journal tout en marchant. – Contre la chute des cheveux : prendre dix grammes de naphtaline pour un demi-litre d’alcool, faire fondre et appliquer tous les jours. (Il prend des notes dans son carnet.) Notons cela ! (À Soliony :) Donc, comme je vous disais, vous enfoncez dans une bouteille un petit bouchon traversé par un tube de verre. Puis vous prenez une petite pincée d’alun, tout ce qu’il y a de plus ordinaire…
IRINA – Ivan Romanytch, mon cher Ivan Romanytch !
TCHÉBOUTYKINE – Hé quoi, ma petite fille, ma joie ?
IRINA – Dites-moi pourquoi je suis si heureuse aujourd’hui ? Comme si j’avais des voiles, et qu’au-dessus de moi s’étalait un ciel bleu, sans fin, où planeraient de grands oiseaux blancs. Pourquoi ?
TCHÉBOUTYKINE, lui baisant les deux mains, avec tendresse. – Mon oiseau blanc…
IRINA – Ce matin, une fois debout, et lavée, il m’a semblé brusquement que tout devenait clair, que je savais comment il faut vivre. Cher Ivan Romanytch, je sais tout. Tout homme doit travailler, peiner, à la sueur de son front, là est le sens et le but unique de sa vie, son bonheur, sa joie. Heureux l’ouvrier qui se lève à l’aube et va casser des cailloux sur la route, ou le berger, ou l’instituteur qui fait la classe aux enfants ou le mécanicien qui travaille au chemin de fer… Mon Dieu, s’il n’était question que des hommes ! Mais ne vaut-il pas mieux être un bœuf, un cheval, oui, tout bonnement, plutôt qu’une jeune femme qui se réveille à midi, prend son café au lit et passe deux heures à sa toilette ?… Oh ! c’est affreux. J’ai envie de travailler comme on a envie de boire, quand il fait très chaud. Et si je ne me lève pas de bonne heure, si je continue à ne rien faire, retirez-moi votre amitié, Ivan Romanytch.
TCHÉBOUTYKINE, avec tendresse. – Mais oui, c’est promis…
OLGA – Père nous avait habitués à nous lever à sept heures. Irina se réveille encore à sept heures, mais elle reste au lit jusqu’à neuf, à rêvasser… Et l’air qu’elle prend alors, est d’une gravité !…
Elle rit.
IRINA – Pour toi je suis toujours une petite fille, tu t’étonnes de me voir grave. J’ai vingt ans !
Anton Pavlovitch Tchekhov
Les trois sœurs
RU, Théâtre, XXè | Proposé par FD_S | Tags : Anton Pavlovitch Tchekhov, Les trois soeurs |
Acte I. Scène 3
Phèdre, Œnone.
Phèdre
N’allons point plus avant, demeurons, chère Œnone.
Je ne me soutiens plus ; ma force m’abandonne :
Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi,
Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.
Hélas !
(Elle s’assied.)
Œnone
Dieux tout-puissants, que nos pleurs vous apaisent !
Phèdre
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,
A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ?
Tout m’afflige, et me nuit, et conspire à me nuire.
Œnone
Comme on voit tous ses vœux l’un l’autre se détruire !
Vous-même, condamnant vos injustes desseins,
Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains ;
Vous-même, rappelant votre force première,
Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière,
Vous la voyez, madame ; et, prête à vous cacher,
Vous haïssez le jour que vous veniez chercher !
Phèdre
Noble et brillant auteur d’une triste famille,
Toi dont ma mère osait se vanter d’être fille,
Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois,
Soleil, je te viens voir pour la dernière fois !
Œnone
Quoi ! vous ne perdrez point cette cruelle envie ?
Vous verrai-je toujours, renonçant à la vie,
Faire de votre mort les funestes apprêts ?
Phèdre
Dieux ! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !
Quand pourrai-je, au travers d’une noble poussière,
Suivre de l’œil un char fuyant dans la carrière ?
Œnone
Quoi, madame ?
Phèdre
Insensée ! où suis-je ? et qu’ai-je dit ?
Où laissé-je égarer mes vœux et mon esprit ?
Je l’ai perdu : les dieux m’en ont ravi l’usage.
Œnone, la rougeur me couvre le visage :
Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs ;
Et mes yeux malgré moi se remplissent de pleurs.
Œnone
Ah ! s’il vous faut rougir, rougissez d’un silence
Qui de vos maux encore aigrit la violence.
Rebelle à tous nos soins, sourde à tous nos discours,
Voulez-vous, sans pitié, laisser finir vos jours ?
Quelle fureur les borne au milieu de leur course ?
Quel charme ou quel poison en a tari la source ?
Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux
Depuis que le sommeil n’est entré dans vos yeux ;
Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure
Depuis que votre corps languit sans nourriture.
À quel affreux dessein vous laissez-vous tenter ?
De quel droit sur vous-même osez-vous attenter ?
Vous offensez les dieux auteurs de votre vie ;
Vous trahissez l’époux à qui la foi vous lie ;
Vous trahissez enfin vos enfants malheureux,
Que vous précipitez sous un joug rigoureux.
Songez qu’un même jour leur ravira leur mère
Et rendra l’espérance au fils de l’étrangère,
À ce fier ennemi de vous, de votre sang,
Ce fils qu’une Amazone a porté dans son flanc,
Cet Hippolyte…
Phèdre
Ah ! dieux !
Œnone
Ce reproche vous touche ?
Phèdre
Malheureuse ! quel nom est sorti de ta bouche !
Œnone
Eh bien ! votre colère éclate avec raison :
J’aime à vous voir frémir à ce funeste nom.
Vivez donc : que l’amour, le devoir, vous excite.
Vivez ; ne souffrez pas que le fils d’une Scythe
Accablant vos enfants d’un empire odieux,
Commande au plus beau sang de la Grèce et des dieux.
Mais ne différez point ; chaque moment vous tue :
Réparez promptement votre force abattue,
Tandis que de vos jours prêts à se consumer
Le flambeau dure encore et peut se rallumer.
Phèdre
J’en ai trop prolongé la coupable durée.
Œnone
Quoi ! de quelques remords êtes-vous déchirée ?
Quel crime a pu produire un trouble si pressant ?
Vos mains n’ont point trempé dans le sang innocent ?
Phèdre
Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles.
Plût aux dieux que mon cœur fût innocent comme elles !
Œnone
Et quel affreux projet avez-vous enfanté
Dont votre cœur encor doive être épouvanté ?
Phèdre
Je t’en ai dit assez : épargne-moi le reste.
Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.
Œnone
Mourez donc, et gardez un silence inhumain ;
Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main.
Quoiqu’il vous reste à peine une faible lumière,
Mon âme chez les morts descendra la première ;
Mille chemins ouverts y conduisent toujours,
Et ma juste douleur choisira les plus courts.
Cruelle ! quand ma foi vous a-t-elle déçue ?
Songez-vous qu’en naissant mes bras vous ont reçue ?
Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté.
Réserviez-vous ce prix à ma fidélité ?
Phèdre
Quel fruit espères-tu de tant de violence ?
Tu frémiras d’horreur si je romps le silence.
Œnone
Et que me direz-vous qui ne cède, grands dieux !
À l’horreur de vous voir expirer à mes yeux ?
Phèdre
Quand tu sauras mon crime et le sort qui m’accable,
Je n’en mourrai pas moins : j’en mourrai plus coupable.
Œnone
Madame, au nom des pleurs que pour vous j’ai versés,
Par vos faibles genoux que je tiens embrassés,
Délivrez mon esprit de ce funeste doute.
Phèdre
Tu le veux ? lève-toi.
Œnone
Parlez : je vous écoute.
Phèdre
Ciel ! que lui vais-je dire ? et par où commencer ?
Racine
Extrait de : Phèdre
Classiques, Théâtre, XVIIè | Proposé par incipit_fr | Tags : Phèdre, Racine |