Oceano nox

 

Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfouis !

Combien de patrons morts avec leurs équipages !
L’ouragan de leur vie a pris toutes les pages
Et d’un souffle il a tout dispersé sur les flots !
Nul ne saura leur fin dans l’abîme plongée.
Chaque vague en passant d’un butin s’est chargée ;
L’une a saisi l’esquif, l’autre les matelots !

Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues !
Vous roulez à travers les sombres étendues,
Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus.
Oh ! que de vieux parents, qui n’avaient plus qu’un rêve,
Sont morts en attendant tous les jours sur la grève
Ceux qui ne sont pas revenus !

On s’entretient de vous parfois dans les veillées.
Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées,
Mêle encor quelque temps vos noms d’ombre couverts
Aux rires, aux refrains, aux récits d’aventures,
Aux baisers qu’on dérobe à vos belles futures,
Tandis que vous dormez dans les goémons verts !

On demande : — Où sont-ils ? sont-ils rois dans quelque île ?
Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile ? -
Puis votre souvenir même est enseveli.
Le corps se perd dans l’eau, le nom dans la mémoire.
Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire,
Sur le sombre océan jette le sombre oubli.

Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue.
L’un n’a-t-il pas sa barque et l’autre sa charrue ?
Seules, durant ces nuits où l’orage est vainqueur,
Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre,
Parlent encor de vous en remuant la cendre
De leur foyer et de leur coeur !

Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière,
Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre
Dans l’étroit cimetière où l’écho nous répond,
Pas même un saule vert qui s’effeuille à l’automne,
Pas même la chanson naïve et monotone
Que chante un mendiant à l’angle d’un vieux pont !

Où sont-ils, les marins sombrés dans les nuits noires ?
Ô flots, que vous savez de lugubres histoires !
Flots profonds redoutés des mères à genoux !
Vous vous les racontez en montant les marées,
Et c’est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez le soir quand vous venez vers nous!

 

Victor Hugo

Extrait du recueil : Les Rayons et les ombres

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Les petits coins vert-épinard

[Extrait]

 

J’avais mal compris, dans mon premier séjour à Balbec — et peut-être bien Andrée avait fait comme moi — le caractère d’Albertine. J’avais cru que c’était frivolité, mais ne savais si toutes nos supplications ne réussiraient pas à la retenir et lui faire manquer une garden-party, une promenade à ânes, un pique-nique. Dans mon second séjour à Balbec, je soupçonnai que cette frivolité n’était qu’une apparence, la garden-party qu’un paravent, sinon une invention. Il se passait sous des formes diverses la chose suivante (j’entends la chose vue par moi, de mon côté du verre, qui n’était nullement transparent, et sans que je puisse savoir ce qu’il y avait de vrai de l’autre côté). Albertine me faisait les protestations de tendresse les plus passionnées. Elle regardait l’heure parce qu’elle devait aller faire une visite à une dame qui recevait, paraît-il, tous les jours à cinq heures, à Infreville. Tourmenté d’un soupçon et me sentant d’ailleurs souffrant, je demandais à Albertine, je la suppliais de rester avec moi. C’était impossible (et même elle n’avait plus que cinq minutes à rester) parce que cela fâcherait cette dame, peu hospitalière et susceptible, et, disait Albertine, assommante. « Mais on peut bien manquer une visite. — Non, ma tante m’a appris qu’il fallait être polie avant tout. — Mais je vous ai vue si souvent être impolie. — Là, ce n’est pas la même chose, cette dame m’en voudrait et me ferait des histoires avec ma tante. Je ne suis déjà pas si bien que cela avec elle. Elle tient à ce que je sois allée une fois la voir. — Mais puisqu’elle reçoit tous les jours. » Là, Albertine sentant qu’elle s’était « coupée », modifiait la raison. « Bien entendu elle reçoit tous les jours. Mais aujourd’hui j’ai donné rendez-vous chez elle à des amies. Comme cela on s’ennuiera moins. — Alors, Albertine, vous préférez la dame et vos amies à moi, puisque, pour ne pas risquer de faire une visite un peu ennuyeuse, vous préférez de me laisser seul, malade et désolé? — Cela me serait bien égal que la visite fût ennuyeuse. Mais c’est par dévouement pour elles. Je les ramènerai dans ma carriole. Sans cela elles n’auraient plus aucun moyen de transport. » Je faisais remarquer à Albertine qu’il y avait des trains jusqu’à 10 heures du soir, d’Infreville. « C’est vrai, mais, vous savez, il est possible qu’on nous demande de rester à dîner. Elle est très hospitalière. — Hé bien, vous refuserez. — Je fâcherais encore ma tante. — Du reste, vous pouvez dîner et prendre le train de 10 heures. — C’est un peu juste. — Alors je ne peux jamais aller dîner en ville et revenir par le train. Mais tenez, Albertine, nous allons faire une chose bien simple: je sens que l’air me fera du bien; puisque vous ne pouvez lâcher la dame, je vais vous accompagner jusqu’à Infreville. Ne craignez rien, je n’irai pas jusqu’à la tour Élisabeth (la villa de la dame), je ne verrai ni la dame, ni vos amies. » Albertine avait l’air d’avoir reçu un coup terrible. Sa parole était entrecoupée. Elle dit que les bains de mer ne lui réussissaient pas. « Si ça vous ennuie que je vous accompagne? — Mais comment pouvez-vous dire cela, vous savez bien que mon plus grand plaisir est de sortir avec vous. » Un brusque revirement s’était opéré. « Puisque nous allons nous promener ensemble, me dit-elle, pourquoi n’irions-nous pas de l’autre côté de Balbec, nous dînerions ensemble. Ce serait si gentil. Au fond, cette côte-là est bien plus jolie. Je commence à en avoir soupé d’Infreville et du reste, tous ces petits coins vert-épinard. — Mais l’amie de votre tante sera fâchée si vous n’allez pas la voir. — Hé bien, elle se défâchera. — Non, il ne faut pas fâcher les gens. — Mais elle ne s’en apercevra même pas, elle reçoit tous les jours; que j’y aille demain, après-demain, dans huit jours, dans quinze jours, cela fera toujours l’affaire. — Et vos amies? — Oh! elles m’ont assez souvent plaquée. C’est bien mon tour. — Mais du côté que vous me proposez, il n’y a pas de train après neuf heures. — Hé bien, la belle affaire! neuf heures c’est parfait. Et puis il ne faut jamais se laisser arrêter par les questions du retour. On trouvera toujours une charrette, un vélo, à défaut on a ses jambes. — On trouve toujours, Albertine, comme vous y allez! Du côté d’Infreville, où les petites stations de bois sont collées les unes à côtés des autres, oui. Mais du côté de… ce n’est pas la même chose. — Même de ce côté-là. Je vous promets de vous ramener sain et sauf. » Je sentais qu’Albertine renonçait pour moi à quelque chose d’arrangé qu’elle ne voulait pas me dire, et qu’il y avait quelqu’un qui serait malheureux comme je l’étais. Voyant que ce qu’elle avait voulu n’était pas possible, puisque je voulais l’accompagner, elle renonçait franchement. Elle savait que ce n’était pas irrémédiable. Car, comme toutes les femmes qui ont plusieurs choses dans leur existence, elle avait ce point d’appui qui ne faiblit jamais: le doute et la jalousie. Certes elle ne cherchait pas à les exciter, au contraire. Mais les amoureux sont si soupçonneux qu’ils flairent tout de suite le mensonge. De sorte qu’Albertine n’était pas mieux qu’une autre, savait par expérience (sans deviner le moins du monde qu’elle le devait à la jalousie) qu’elle était toujours sûre de retrouver les gens qu’elle avait plaqués un soir. La personne inconnue qu’elle lâchait pour moi souffrirait, l’en aimerait davantage (Albertine ne savait pas que c’était pour cela), et, pour ne pas continuer à souffrir, reviendrait de soi-même vers elle, comme j’aurais fait. Mais je ne voulais ni faire de la peine, ni me fatiguer, ni entrer dans la voie terrible des investigations, de la surveillance multiforme, innombrable. « Non, Albertine, je ne veux pas gâter votre plaisir, allez chez votre dame d’Infreville, ou enfin chez la personne dont elle est le porte-nom, cela m’est égal. La vraie raison pour laquelle je ne vais pas avec vous, c’est que vous ne le désirez pas, que la promenade que vous feriez avec moi n’est pas celle que vous vouliez faire, la preuve en est que vous vous êtes contredite plus de cinq fois sans vous en apercevoir. » La pauvre Albertine craignit que ses contradictions, qu’elle n’avait pas aperçues, eussent été plus graves. Ne sachant pas exactement les mensonges qu’elle avait faits: « C’est très possible que je me sois contredite. L’air de la mer m’ôte tout raisonnement. Je dis tout le temps les noms les uns pour les autres. » Et (ce qui me prouva qu’elle n’aurait pas eu besoin, maintenant, de beaucoup de douces affirmations pour que je la crusse) je ressentis la souffrance d’une blessure en entendant cet aveu de ce que je n’avais que faiblement supposé. « Hé bien, c’est entendu, je pars, dit-elle d’un ton tragique, non sans regarder l’heure afin de voir si elle n’était pas en retard pour l’autre, maintenant que je lui fournissais le prétexte de ne pas passer la soirée avec moi. Vous êtes trop méchant. Je change tout pour passer une bonne soirée avec vous et c’est vous qui ne voulez pas, et vous m’accusez de mensonge. Jamais je ne vous avais encore vu si cruel. La mer sera mon tombeau. Je ne vous reverrai jamais. (Mon coeur battit à ces mots, bien que je fusse sûr qu’elle reviendrait le lendemain, ce qui arriva.) Je me noierai, je me jetterai à l’eau. — Comme Sapho. — Encore une insulte de plus; vous n’avez pas seulement des doutes sur ce que je dis mais sur ce que je fais. — Mais, mon petit, je ne mettais aucune intention, je vous le jure, vous savez que Sapho s’est précipitée dans la mer. — -Si, si, vous n’avez aucune confiance en moi. » Elle vit qu’il était moins vingt à la pendule; elle craignit de rater ce qu’elle avait à faire, et, choisissant l’adieu le plus bref (dont elle s’excusa, du reste, en me venant voir le lendemain; probablement, ce lendemain-là, l’autre personne n’était pas libre), elle s’enfuit au pas de course en criant: « Adieu pour jamais », d’un air désolé. Et peut-être était-elle désolée. Car sachant ce qu’elle faisait en ce moment mieux que moi, plus sévère et plus indulgente à la fois à elle-même que je n’étais pour elle, peut-être avait-elle tout de même un doute que je ne voudrais plus la recevoir après la façon dont elle m’avait quitté. Or, je crois qu’elle tenait à moi, au point que l’autre personne était plus jalouse que moi-même.

 

Marcel Proust

Sodome et Gomorrhe

Editions Gallimard

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Histoire de Miss Clarisse Harlowe

LETTRE PREMIÈRE

[Extrait]

Miss Anne Howe, à Miss Clarisse Harlowe.

10 janvier.

Vous ne doutez pas, ma très chère amie, que je ne prenne un extrême intérêt aux troubles qui viennent de s’élever dans votre famille. Je sais combien vous devez vous trouver blessée de devenir le sujet des discours du public. Cependant il est impossible que, dans une aventure si éclatante, tout ce qui concerne une jeune personne sur qui ses qualités distinguées ont fixé l’attention générale, n’excite pas la curiosité et les réflexions de tout le monde : je brûle d’en apprendre les circonstances de vous-même, et celles de la conduite qu’on a tenue avec vous à l’occasion d’un accident que vous n’avez pu empêcher, et dans lequel, autant que j’ai pu m’en éclaircir, c’est l’agresseur qui se trouve maltraité.

M. Diggs que j’ai fait appeler, à la première nouvelle de ce fâcheux évènement, pour m’informer de l’état de votre frère, par le seul intérêt que je prends à ce qui vous touche, m’a dit qu’il n’y avait rien à craindre de la blessure, s’il ne survenait aucun danger de la fièvre qui semble augmenter par le trouble de ses esprits. M. Wyerley prit hier le thé avec nous ; et quoique fort éloigné, comme on le suppose aisément, de prendre parti pour M. Lovelace, lui et M. Symes blâmèrent votre famille du traitement qu’elle lui a fait lorsqu’il est allé en personne s’informer de la santé de votre frère, et marquer le chagrin qu’il ressent de ce qui s’est passé. Ils disent que M. Lovelace n’a pu éviter de tirer l’épée ; et que, soit défaut d’habileté, soit excès de violence, votre frère s’est livré dès le premier coup. On assure même que M. Lovelace lui a dit, en s’efforçant de se retirer : « Prenez garde à vous, M. Harlove, votre emportement vous met hors de défense ; vous me donnez trop d’avantage. En faveur de votre sœur, j’en passerai par où vous voudrez, si… » Mais ce discours ne l’ayant rendu que plus furieux, il s’est précipité si témérairement, que son adversaire, après lui avoir fait une légère blessure au bras, lui a pris son épée.

Votre frère s’est fait des ennemis par son humeur impérieuse, et par une fierté déraisonnable qui ne peut souffrir qu’on lui conteste rien. Ceux qui ne sont pas bien disposés pour lui racontent qu’à la vue de son sang, qui coulait assez abondamment de sa blessure, la chaleur de sa passion s’est beaucoup refroidie ; et que son adversaire s’étant empressé de le secourir, jusqu’à l’arrivée du chirurgien, il a reçu ces généreux soins avec une patience qui devait le faire croire très éloigné de regarder comme une insulte la visite que M. Lovelace lui a voulu rendre pour s’informer de sa santé.

Laissons raisonner le public ; mais tout le monde vous plaint. Une conduite si solide et si uniforme ! Tant d’envie, comme on vous l’a toujours entendu dire, de glisser jusqu’à la fin de vos jours sans être observée, et je puis ajouter, sans désirer même qu’on remarque vos vœux secrets pour le bien ! plutôt utile que brillante, suivant votre devise, que je trouve si juste ! Cependant livrée aujourd’hui, malgré vous, comme il est aisé de le voir, aux discours et aux réflexions ; et blâmée, dans le sein de votre famille, pour les fautes d’autrui, quels tourments de tous côtés pour une vertu telle que la votre ! Après tout, il faut convenir que cette épreuve n’est que proportionnée à votre prudence.

Comme la crainte de tous vos amis est qu’un démêlé aussi violent, dans lequel il semble que les deux familles sont à présent engagées, ne produise quelque scène encore plus fâcheuse, je dois vous prier de me mettre en état, par l’autorité de votre propre témoignage, de vous rendre justice dans l’occasion. Ma mère, et toutes nos parentes et amies, nous ne nous entretenons, comme le reste du monde, que de vous et des fuites qu’on peut craindre du ressentiment d’un homme aussi vif que M. Lovelace, qui se plaint ouvertement d’avoir été traité par vos oncles avec la dernière indignité. Ma mère soutient que vous ne pouvez plus, avec décence, ni le voir, ni entretenir de correspondance avec lui. Elle s’est laissé préoccuper l’esprit par votre oncle Antonin, qui nous accorde quelquefois, comme vous le savez, l’honneur de sa visite, et qui lui a représenté, dans cette occasion, quel crime ce serait pour une sœur d’encourager un homme qui ne peut plus (c’est son expression) aller à gué jusqu’à elle qu’au travers du sang de son frère.

Hâtez-vous donc, ma chère amie, de m’écrire toutes les circonstances de votre histoire, depuis que M. Lovelace s’est introduit dans votre famille. Étendez-vous particulièrement sur ce qui s’est passé entre votre sœur et lui. On en fait des récits différents, jusqu’à supposer que la sœur cadette, par la force du moins de son mérite, a dérobé le cœur d’un amant à son aînée ; et je vous demande en grâce de vous expliquer assez nettement pour satisfaire ceux qui ne sont pas aussi bien informés que moi du fond de votre conduite. S’il arrivait quelque nouveau malheur, par la violence des esprits à qui vous avez affaire, une exposition naïve de tout ce qui l’aura précédé sera votre justification.

 

Samuel Richardson

Extrait de l’ Histoire de Miss Clarisse Harlowe
Clarissa, or, the History of a Young Lady

Traduction de l’Abbé Prévost.

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L’assommoir, chapitre XIII

 

[Extrait]

 

Elle partit à midi, car la course était longue ; il fallait traverser Paris, et sa gigue restait toujours en retard. Avec ça, il y avait une suée de monde dans les rues ; mais le monde l’amusait, elle arriva très gentiment. Lorsqu’elle se fut nommée, on lui en raconta une raide : il paraît qu’on avait repêché Coupeau au Pont-Neuf ; il s’était élancé par-dessus le parapet, en croyant voir un homme barbu qui lui barrait le chemin. Un joli saut, n’est-ce pas ? et quant à savoir comment Coupeau se trouvait sur le Pont-Neuf, c’était une chose qu’il ne pouvait pas expliquer lui-même.

Cependant, un gardien conduisit Gervaise. Elle montait un escalier, lorsqu’elle entendit des gueulements qui lui donnèrent froid aux os.

– Hein ? il en fait, une musique ! dit le gardien.

– Qui donc ? demanda-t-elle.

– Mais votre homme ! Il gueule comme ça depuis avant-hier. Et il danse, vous allez voir.

Ah ! mon Dieu ! quelle vue ! Elle resta saisie. La cellule était matelassée du haut en bas ; par terre, il y avait deux paillassons, l’un sur l’autre ; et, dans un coin, s’allongeaient un matelas et un traversin, pas davantage. Là-dedans, Coupeau dansait et gueulait. Un vrai chienlit de la Courtille, avec sa blouse en lambeaux et ses membres qui battaient l’air ; mais un chienlit pas drôle, oh ! non, un chienlit dont le chahut effrayant vous faisait dresser tout le poil du corps. Il était déguisé en un-qui-va-mourir. Cré nom ! quel cavalier seul ! Il butait contre la fenêtre, s’en retournait à reculons, les bras marquant la mesure, secouant les mains, comme s’il avait voulu se les casser et les envoyer à la figure du monde. On rencontre des farceurs dans les bastringues, qui imitent ça ; seulement, ils l’imitent mal, il faut voir sauter ce rigodon des soûlards, si l’on veut juger quel chic ça prend, quand c’est exécuté pour de bon. La chanson a son cachet aussi, une engueulade continue de carnaval, une bouche grande ouverte lâchant pendant des heures les mêmes notes de trombone enroué. Coupeau, lui, avait le cri d’une bête dont on a écrasé la patte. Et, en avant l’orchestre, balancez vos dames !

– Seigneur ! qu’est-ce qu’il a donc ?… qu’est-ce qu’il a donc ?… répétait Gervaise, prise de taf.

Un interne, un gros garçon blond et rose, en tablier blanc, tranquillement assis, prenait des notes. Le cas était curieux, l’interne ne quittait pas le malade.

– Restez un instant, si vous voulez, dit-il à la blanchisseuse ; mais tenez-vous tranquille… Essayez de lui parler, il ne vous reconnaîtra pas.

Coupeau, en effet, ne parut même pas apercevoir sa femme. Elle l’avait mal vu en entrant tant il se disloquait. Quand elle le regarda sous le nez, les bras lui tombèrent. Était-ce Dieu possible qu’il eût une figure pareille, avec du sang dans les yeux et des croûtes plein les lèvres ? Elle ne l’aurait bien sûr pas reconnu. D’abord, il faisait trop de grimaces, sans dire pourquoi, la margoulette tout d’un coup à l’envers, le nez froncé, les joues tirées, un vrai museau d’animal. Il avait la peau si chaude, que l’air fumait autour de lui ; et son cuir était comme verni, ruisselant d’une sueur lourde qui dégoulinait. Dans sa danse de chicard enragé, on comprenait tout de même qu’il n’était pas à son aise, la tête lourde, avec des douleurs dans les membres.

Gervaise s’était rapprochée de l’interne, qui battait un air du bout des doigts sur le dossier de sa chaise.

– Dites donc, monsieur, c’est sérieux alors, cette fois ?

L’interne hocha la tête sans répondre.

– Dites donc, est-ce qu’il ne jacasse pas tout bas ?… Hein ? vous entendez, qu’est-ce que c’est ?

– Des choses qu’il voit, murmura le jeune homme. Taisez-vous, laissez-moi écouter.

Coupeau parlait d’une voix saccadée. Pourtant, une flamme de rigolade lui éclairait les yeux. Il regardait par terre, à droite, à gauche, et tournait, comme s’il avait flâné au bois de Vincennes, en causant tout seul.

– Ah ! ça, c’est gentil, c’est pommé… Il y a des chalets, une vraie foire. Et de la musique un peu chouette ! Quel Balthazar ! ils cassent les pots, là-dedans… Très chic ! V’là que ça s’illumine ; des ballons rouges en l’air, et ça saute, et ça file !… Oh ! oh ! que de lanternes dans les arbres ! Il fait joliment bon ! Ça pisse de partout, des fontaines, des cascades, de l’eau qui chante, oh ! d’une voix d’enfant de chœur… Épatant les cascades !

Et il se redressait, comme pour mieux entendre la chanson délicieuse de l’eau ; il aspirait l’air fortement, croyant boire la pluie fraîche envolée des fontaines. Mais, peu à peu, sa face reprit une expression d’angoisse. Alors, il se courba, il fila plus vite le long des murs de la cellule, avec de sourdes menaces.

– Encore des fourbis, tout ça !… Je me méfiais… Silence, tas de gouapes ! Oui, vous vous fichez de moi. C’est pour me turlupiner que vous buvez et que vous braillez là-dedans avec vos traînées… Je vas vous démolir, moi, dans votre chalet !… Nom de Dieu ! voulez-vous me foutre la paix !

Il serrait les poings ; puis, il poussa un cri rauque, il s’aplatit en courant. Et il bégayait, les dents claquant d’épouvante :

– C’est pour que je me tue. Non, je ne me jetterai pas !… Toute cette eau, ça signifie que je n’ai pas de cœur. Non, je ne me jetterai pas !

Les cascades, qui fuyaient à son approche, s’avançaient quand il reculait. Et, tout d’un coup, il regarda stupidement autour de lui, il balbutia, d’une voix à peine distincte :

– Ce n’est pas possible, on a embauché des physiciens contre moi !

– Je m’en vais, monsieur, bonsoir ! dit Gervaise à l’interne. Ça me retourne trop, je reviendrai.

Elle était blanche. Coupeau continuait son cavalier seul, de la fenêtre au matelas, et du matelas à la fenêtre, suant, s’échinant, battant la même mesure. Alors, elle se sauva. Mais elle eut beau dégringoler l’escalier, elle entendit jusqu’en bas le sacré chahut de son homme. Ah ! mon Dieu ! qu’il faisait bon dehors, on respirait !

 

Émile Zola

Extrait de :  L’assommoir, chapitre XIII

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L’assommoir, chapitre XII

 

[Extrait]

Gervaise s’enhardissait. Et elle s’oublia dans l’âpreté de cette chasse, le ventre creux, s’acharnant après son dîner qui courait toujours. Longtemps, elle piétina, ignorante de l’heure et du chemin. Autour d’elle, les femmes muettes et noires, sous les arbres, voyageaient, enfermaient leur marche dans le va-et-vient régulier des bêtes en cage. Elles sortaient de l’ombre, avec une lenteur vague d’apparitions ; elles passaient dans le coup de lumière d’un bec de gaz, où leur masque blafard nettement surgissait ; et elles se noyaient de nouveau, reprises par l’ombre, balançant la raie blanche de leur jupon, retrouvant le charme frissonnant des ténèbres du trottoir. Des hommes se laissaient arrêter, causaient pour la blague, repartaient en rigolant. D’autres, discrets, effacés, s’éloignaient, à dix pas derrière une femme. Il y avait de gros murmures, des querelles à voix étouffée, des marchandages furieux, qui tombaient tout d’un coup à de grands silences. Et Gervaise, aussi loin qu’elle s’enfonçait, voyait s’espacer ces factions de femme dans la nuit, comme si, d’un bout à l’autre des boulevards extérieurs, des femmes fussent plantées. Toujours, à vingt pas d’une autre, elle en apercevait une autre. La file se perdait, Paris entier était gardé. Elle, dédaignée, s’enrageait, changeait de place, allait maintenant de la chaussée de Clignancourt à la grande rue de la Chapelle.

– Monsieur, écoutez donc…

Mais les hommes passaient. Elle partait des abattoirs, dont les décombres puaient le sang. Elle donnait un regard à l’ancien hôtel Boncœur, fermé et louche. Elle passait devant l’hôpital de Lariboisière, comptait machinalement le long des façades les fenêtres éclairées, brûlant comme des veilleuses d’agonisant, avec des lueurs pâles et tranquilles. Elle traversait le pont du chemin de fer, dans le branle des trains, grondant et déchirant l’air du cri désespéré de leurs sifflets. Oh ! que la nuit faisait toutes ces choses tristes ! Puis, elle tournait sur ses talons, elle s’emplissait les yeux des mêmes maisons, du défilé toujours semblable de ce bout d’avenue ; et cela à dix, à vingt reprises, sans relâche, sans un repos d’une minute sur un banc. Non, personne ne voulait d’elle. Sa honte lui semblait grandir de ce dédain. Elle descendait encore vers l’hôpital, elle remontait vers les abattoirs. C’était sa promenade dernière, des cours sanglantes où l’on assommait, aux salles blafardes où la mort raidissait les gens dans les draps de tout le monde. Sa vie avait tenu là.

– Monsieur, écoutez donc…

Et, brusquement, elle aperçut son ombre par terre. Quand elle approchait d’un bec de gaz, l’ombre vague se ramassait et se précisait, une ombre énorme, trapue, grotesque tant elle était ronde. Cela s’étalait, le ventre, la gorge, les hanches, coulant et flottant ensemble. Elle louchait si fort de la jambe, que, sur le sol, l’ombre faisait la culbute à chaque pas ; un vrai guignol ! Puis, lorsqu’elle s’éloignait, le guignol grandissait, devenait géant, emplissait le boulevard, avec des révérences qui lui cassaient le nez contre les arbres et contre les maisons. Mon Dieu ! qu’elle était drôle et effrayante ! Jamais elle n’avait si bien compris son avachissement. Alors, elle ne put s’empêcher de regarder ça, attendant les becs de gaz, suivant des yeux le chahut de son ombre. Ah ! elle avait là une belle gaupe qui marchait à côté d’elle ! Quelle touche ! Ça devait attirer les hommes tout de suite. Et elle baissait la voix, elle n’osait plus que bégayer dans le dos des passants.

– Monsieur, écoutez donc…

Cependant, il devait être très tard. Ça se gâtait, dans le quartier. Les gargots étaient fermés, le gaz rougissait chez les marchands de vin, d’où sortaient des voix empâtées d’ivresse. La rigolade tournait aux querelles et aux coups. Un grand diable dépenaillé gueulait : « Je vas te démolir, numérote tes os ! » Une fille s’était empoignée avec son amant, à la porte d’un bastringue, l’appelant sale mufe et cochon malade, tandis que l’amant répétait : « Et ta sœur ? » sans trouver autre chose. La soûlerie soufflait dehors un besoin de s’assommer, quelque chose de farouche, qui donnait aux passants plus rares des visages pâles et convulsés. Il y eut une bataille, un soûlard tomba pile, les quatre fers en l’air, pendant que son camarade, croyant lui avoir réglé son compte, fuyait en tapant ses gros souliers. Des bandes braillaient de sales chansons, de grands silences se faisaient, coupés par des hoquets et des chutes sourdes d’ivrognes. La noce de la quinzaine finissait toujours ainsi, le vin coulait si fort depuis six heures, qu’il allait se promener sur les trottoirs. Oh ! de belles fusées, des queues de renard élargies au beau milieu du pavé, que les gens attardés et délicats étaient obligés d’enjamber, pour ne pas marcher dedans ! Vrai, le quartier était propre ! Un étranger, qui serait venu le visiter avant le balayage du matin, en aurait emporté une jolie idée. Mais, à cette heure, les soûlards étaient chez eux, ils se fichaient de l’Europe. Nom de Dieu ! les couteaux sortaient des poches et la petite fête s’achevait dans le sang. Des femmes marchaient vite, des hommes rôdaient avec des yeux de loup, la nuit s’épaississait, gonflée d’abominations.

Gervaise allait toujours, gambillant, remontant et redescendant avec la seule pensée de marcher sans cesse. Des somnolences la prenaient, elle s’endormait, bercée par sa jambe ; puis, elle regardait en sursaut autour d’elle, et elle s’apercevait qu’elle avait fait cent pas sans connaissance, comme morte. Ses pieds à dormir debout s’élargissaient dans ses savates trouées. Elle ne se sentait plus, tant elle était lasse et vide. La dernière idée nette qui l’occupât, fut que sa garce de fille, au même instant, mangeait peut-être des huîtres. Ensuite, tout se brouilla, elle resta les yeux ouverts, mais il lui fallait faire un trop grand effort pour penser. Et la seule sensation qui persistait en elle, au milieu de l’anéantissement de son être, était celle d’un froid de chien, d’un froid aigu et mortel comme jamais elle n’en avait éprouvé. Bien sûr, les morts n’ont pas si froid dans la terre. Elle souleva pesamment la tête, elle reçut au visage un cinglement glacial. C’était la neige qui se décidait enfin à tomber du ciel fumeux, une neige fine, drue, qu’un léger vent soufflait en tourbillons. Depuis trois jours, on l’attendait. Elle tombait au bon moment.

Alors, dans cette première rafale, Gervaise, réveillée, marcha plus vite. Des hommes couraient, se hâtaient de rentrer, les épaules déjà blanches. Et, comme elle en voyait un qui venait lentement sous les arbres, elle s’approcha, elle dit encore :

– Monsieur, écoutez donc…

L’homme s’était arrêté. Mais il n’avait pas semblé entendre. Il tendait la main, il murmurait d’une voix basse :

– La charité, s’il vous plaît…

Tous deux se regardèrent. Ah ! mon Dieu ! Ils en étaient là, le père Bru mendiant, madame Coupeau faisant le trottoir ! Ils demeuraient béants en face l’un de l’autre. À cette heure, ils pouvaient se donner la main. Toute la soirée, le vieil ouvrier avait rôdé, n’osant aborder le monde ; et la première personne qu’il arrêtait, était une meurt-de-faim comme lui. Seigneur !

 

Émile Zola
Extrait de : L’assommoir, chapitre XII

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Mémoires de Fanny Hill

[Extrait]

 

Il fut arrêté que je garderais la chambre pendant qu’on me ferait des habits convenables à l’état que je devais tenir auprès de ma maîtresse ; mais ce n’était qu’un prétexte. Mistress Brown ne voulait pas que personne de ses clients ou de ses biches, comme elle appelait les filles de sa maison, me vît jusqu’à ce qu’elle eût trouvé acheteur, pour ma virginité, trésor que, selon toute apparence, j’avais apporté au service de Sa Seigneurie.

Depuis le dîner jusqu’au soir, il ne se passa rien qui mérite d’être rapporté. Après souper, l’heure de la retraite étant arrivée, nous montâmes chacune à notre appartement. Miss Phœbe, qui s’aperçut que j’avais de la honte à me déshabiller en sa présence, m’enleva dans la minute mouchoir de cou, robe et cotillons. Alors, rougissant de me voir ainsi nue, je me fourrai comme un éclair entre les draps, où la commère ne tarda pas à me suivre en riant aux éclats.

Phœbe avait environ vingt-cinq ans et en paraissait dix de plus par ses longs et fatigants services et l’usage des eaux chaudes ; ce qui l’avait réduite au métier d’appareilleuse avant le temps.

L’égrillarde ne fut pas plus tôt à mon côté qu’elle m’embrassa avec une ardeur incroyable. Je trouvai ce manège aussi nouveau que bizarre ; mais l’imputant à la seule amitié, je lui rendis de la meilleure foi et le plus innocemment du monde baisers pour baisers. Encouragée par ce petit succès, elle promena ses mains sur mon corps et ses attouchements m’émurent et me surprirent davantage qu’ils me scandalisèrent.

Les éloges flatteurs dont elle assaisonnait ses caresses contribuèrent à me gagner ; ne connaissant point le mal, je n’en craignais aucun, d’autant plus qu’elle m’avait démontré qu’elle était femme en portant mes mains sur une paire de seins flasques et pendants dont le volume était plus que suffisant pour faire la distinction des deux sexes, surtout pour moi qui n’en connaissais point d’autre.

Je demeurai donc aussi docile qu’elle put le désirer, ses privautés ne faisant naître dans mon cœur que l’émotion d’un plaisir, d’autant plus vif et plus pénétrant que je l’avais ignoré jusqu’alors. Un feu subtil se glissa dans mes veines et m’embrasa pour ainsi dire jusqu’à l’âme. Ma gorge naissante, ferme et polie, irritant de plus en plus ses désirs, l’amusèrent un moment, puis Phœbe porta la main sur cette imperceptible trace, ce jeune et soyeux duvet éclos depuis quelques mois et qui promettait d’ombrager un jour le doux siège des plus délicieuses sensations, mais qui jusqu’alors avait été le séjour de la plus insensible innocence. Ses doigts en se jouant s’exerçaient à tresser les tendres scions de cette charmante mousse, que la nature a fait croître autant pour l’ornement que pour l’utilité.

Mais, non contente de ces préludes, Phœbe tenta le point principal, en insinuant par gradations son index jusqu’au vif, ce qui m’aurait sans doute fait sauter hors du lit et crier au secours si elle ne s’y était pas prise aussi doucement qu’elle le fit.

Ses attouchements avaient allumé dans tout mon corps un feu nouveau, qui s’était principalement concentré dans le point central, où des mains étrangères s’égarèrent pour, la première. fois, tantôt me pinçant, tantôt me caressant, jusqu’à ce qu’un hélas ! profond eût fait connaître à Phœbe qu’elle touchait à ce passage étroit et inviolé, qui lui refusait une entrée plus libre.

Enfin cette libertine triompha. Je restai entre ses bras dans une espèce d’anéantissement si délectable que j’aurais souhaité qu’il ne cessât jamais.

« Ah ! s’écriait-elle en me tenant toujours serrée, que tu es une aimable enfant !… quel sera le mortel assez heureux pour te rendre femme !… Dieu ! que ne suis-je homme !… » Elle interrompait ces expressions entrecoupées par les baisers les plus brûlants et les plus lascifs que j’aie reçus de ma vie…

J’étais si transportée, mes sens étaient tellement confondus, que je serais peut-être expirée si des larmes délicieuses, qui m’échappèrent dans la vivacité du plaisir, n’eussent en quelque manière calmé le feu dont je me sentais dévorée.

 

John Cleland

Extrait de : Mémoires de Fanny Hill, Lettre première

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Ce siècle avait deux ans

Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Et du premier consul, déjà, par maint endroit,
Le front de l’empereur brisait le masque étroit.
Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,
Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole,
Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;
Si débile qu’il fut, ainsi qu’une chimère,
Abandonné de tous, excepté de sa mère,
Et que son cou ployé comme un frêle roseau
Fit faire en même temps sa bière et son berceau.
Cet enfant que la vie effaçait de son livre,
Et qui n’avait pas même un lendemain à vivre,
C’est moi. -

Je vous dirai peut-être quelque jour
Quel lait pur, que de soins, que de voeux, que d’amour,
Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,
M’ont fait deux fois l’enfant de ma mère obstinée,
Ange qui sur trois fils attachés à ses pas
Épandait son amour et ne mesurait pas !
Ô l’amour d’une mère ! amour que nul n’oublie !
Pain merveilleux qu’un dieu partage et multiplie !
Table toujours servie au paternel foyer !
Chacun en a sa part et tous l’ont tout entier !
Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse
Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse,
Comment ce haut destin de gloire et de terreur
Qui remuait le monde aux pas de l’empereur,
Dans son souffle orageux m’emportant sans défense,
A tous les vents de l’air fit flotter mon enfance.
Car, lorsque l’aquilon bat ses flots palpitants,
L’océan convulsif tourmente en même temps
Le navire à trois ponts qui tonne avec l’orage,
Et la feuille échappée aux arbres du rivage !
Maintenant, jeune encore et souvent éprouvé,
J’ai plus d’un souvenir profondément gravé,
Et l’on peut distinguer bien des choses passées
Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.
Certes, plus d’un vieillard sans flamme et sans cheveux,
Tombé de lassitude au bout de tous ses voeux,
Pâlirait s’il voyait, comme un gouffre dans l’onde,
Mon âme où ma pensée habite, comme un monde,
Tout ce que j’ai souffert, tout ce que j’ai tenté,
Tout ce qui m’a menti comme un fruit avorté,
Mon plus beau temps passé sans espoir qu’il renaisse,
Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse,
Et quoiqu’encore à l’âge où l’avenir sourit,
Le livre de mon coeur à toute page écrit !
Si parfois de mon sein s’envolent mes pensées,
Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées ;
S’il me plaît de cacher l’amour et la douleur
Dans le coin d’un roman ironique et railleur ;
Si j’ébranle la scène avec ma fantaisie,
Si j’entre-choque aux yeux d’une foule choisie
D’autres hommes comme eux, vivant tous à la fois
De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ;
Si ma tête, fournaise où mon esprit s’allume,
Jette le vers d’airain qui bouillonne et qui fume
Dans le rythme profond, moule mystérieux
D’où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux ;
C’est que l’amour, la tombe, et la gloire, et la vie,
L’onde qui fuit, par l’onde incessamment suivie,
Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,
Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,
Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j’adore
Mit au centre de tout comme un écho sonore !
D’ailleurs j’ai purement passé les jours mauvais,
Et je sais d’où je viens, si j’ignore où je vais.
L’orage des partis avec son vent de flamme
Sans en altérer l’onde a remué mon âme.
Rien d’immonde en mon coeur, pas de limon impur
Qui n’attendît qu’un vent pour en troubler l’azur !
Après avoir chanté, j’écoute et je contemple,
A l’empereur tombé dressant dans l’ombre un temple,
Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs,
Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs ;
Fidèle enfin au sang qu’ont versé dans ma veine
Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne !

 

Victor Hugo

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