Pourquoi les hommes boivent-ils du vin et les femmes de l’eau ? Pourquoi un sexe est-il si prospère et l’autre si pauvre ? Quel est l’effet de la pauvreté sur le roman ? Quelles sont les conditions nécessaires à la création des œuvres d’art ? Mille questions me venaient à l’esprit. Mais il me fallait des réponses et non des questions, et une réponse, je ne pouvais l’avoir qu’en consultant les doctes, les esprits non prévenus, ceux qui, s’étant mis au-dessus des polémiques et de l’agitation des corps, ont livré le résultat de leur raisonnement et de leurs recherches dans des livres qui se trouvent au British Museum. Si la vérité ne se trouve pas sur les rayons du British Museum, me demandai-je, saisissant un carnet et un crayon, où peut-elle bien se trouver ?
Ainsi pourvue, assurée et pleine de curiosité, je sortis à la recherche de la vérité. La journée, menaçante de pluie, était triste et les rues, dans le voisinage du Museum, pleines de soupiraux ouverts dans lesquels on déversait les sacs de charbon ; des fiacres à quatre roues s’arrêtaient et déposaient sur le trottoir des boîtes ficelées qui, sans doute, contenaient la garde-robe complète de quelques familles suisses ou italiennes venant chercher fortune ou refuge, ou tout autre des précieux avantages, offerts par les pensions de Bloomsbury en hiver. Comme à l’accoutumée, des hommes à la voix rauque se promenaient dans les rues avec des fleurs sur des charrettes. Certains criaient, d’autres chantaient. Londres ressemblait à un atelier. Londres ressemblait à une machine. Nous étions projetés en arrière et en avant sur ses fondations nues pour y dessiner quelques motifs. Le British Museum était une section de cette usine. Les portes allaient et venaient et je me tins sous ce vaste dôme comme si j’avais été une pensée de cet immense front chauve si magnifiquement ceint d’un bandeau de noms célèbres. Je me rendis au guichet, pris une fiche, ouvris un volume du catalogue, et ….. les cinq points ici indiquent cinq minutes de stupéfaction, d’étonnement et d’égarement. Avez-vous quelque idée du nombre de livres consacrés aux femmes dans le courant d’une année ? Avez-vous quelque idée du nombre de ces livres qui sont écrits par des hommes ? Savez-vous que vous êtes peut-être de tous les animaux de la création celui dont on discute le plus ? J’étais venue ici avec un carnet et un crayon, me proposant de passer une matinée à lire, supposant qu’à la fin de la matinée j’aurais transmis la vérité à mon carnet. Il me faudrait être un troupeau d’éléphants, pensais-je, et une profusion d’araignées, me reportant dans mon désespoir aux animaux qui sont réputés avoir les uns la plus longue vie et les autres le plus grand nombre d’yeux, pour affronter tout cela. Il me faudrait griffes d’acier et bec d’airain pour percer cette coquille. Comment trouverais-je jamais les graines de vérité dans cette masse de papier ? Je me posais ces questions et, prise de désespoir, commençai de promener mes yeux du haut en bas de la longue liste des titres. Jusqu’aux noms des livres qui devinrent pour moi matière à réflexions. Il est naturel que le sexe et sa nature intéressent les médecins et les biologistes ; mais ce qui est surprenant et difficile à expliquer c’est que le sexe — c’est-à-dire les femmes — intéresse aussi d’agréables essayistes, des romanciers aux doigts légers, des jeunes gens qui ont leurs diplômes de maîtres ès arts, des hommes qui n’ont aucun grade universitaire, des hommes que rien ne semble qualifier en apparence pour parler des femmes, sinon qu’ils n’en sont pas. Certains de ces livres étaient, de toute évidence, frivoles et plaisants mais beaucoup, en revanche, étaient sérieux et prophétiques, édifiants et moraux. La seule lecture des titres suggérait d’innombrables maîtres d’école, d’innombrables prédicateurs gravissant leurs estrades ou leurs chaires et discourant avec une loquacité qui dépassait de beaucoup l’heure généralement accordée aux discours consacrés à ce sujet. C’était là un phénomène bien surprenant ; et manifestement — ici je consultais la lettre H — limité au sexe masculin. Les femmes n’écrivent pas de livres sur les hommes — c’est là un fait que je ne pus m’empêcher d’accueillir avec soulagement ; car s’il avait fallu lire d’abord tout ce que les hommes ont écrit sur les femmes, puis tout ce que les femmes ont écrit sur les hommes, l’aloès, qui fleurit une fois en cent ans, aurait fleuri deux fois avant que j’eusse pu mettre la main à la plume. C’est pourquoi, choisissant d’une façon parfaitement arbitraire une douzaine environ de volumes, je déposai mes fiches sur le plateau et attendis dans mon fauteuil, parmi les autres chercheurs, les huiles essentielles de la vérité.
Quelle peut bien être la cause de cette curieuse inégalité ? me demandai-je, étonnée, tout en dessinant des roues de charrette sur les fiches, fournies à d’autres fins par le contribuable anglais. Pourquoi donc, à en juger d’après ce catalogue, les femmes intéressent-elles les hommes tellement plus que les hommes n’intéressent les femmes ? Quelle curieuse chose ! Mon esprit s’aventura à se représenter la vie des hommes qui passent leur temps à écrire des livres sur les femmes. Sont-ils vieux ou jeunes ces hommes ? Mariés ou célibataires ? Ont-ils le nez rouge ou sont-ils bossus ? — en tout cas, il est flatteur, vaguement, de se sentir l’objet d’une telle attention, si elle ne provient pas uniquement d’estropiés et d’infirmes. Ainsi méditais-je jusqu’à l’instant où une avalanche de livres, glissant sur le bureau placé devant moi, mit fin à ces pensées frivoles. L’étudiant qui, à Oxbridge, a été formé aux recherches, a sans doute quelque méthode pour diriger son troupeau de questions et lui faire éviter les distractions du chemin puis l’amener à pénétrer dans la réponse comme la brebis entre dans un parc. Mon voisin, par exemple, cet étudiant qui recopiait avec zèle un manuel scientifique, extrayait de ce manuel, j’en suis sûre, toutes les dix minutes environ, des pépites de minerai essentiel. Ses petits grognements de satisfaction en étaient la preuve certaine. Mais quand, par malheur, on n’a aucune formation universitaire, l’enquête, loin d’être menée droit vers le parc, s’éparpille de-ci, de-là, en désordre, tel un troupeau terrifié poursuivi par une meute de chiens. Professeurs, maîtres d’école, sociologues, prédicateurs, romanciers, essayistes, journalistes, hommes qui n’avaient d’autres titres que celui de n’être pas des femmes, donnaient la chasse à ma simple et seule question : « Pourquoi les femmes sont-elles pauvres ? » Tant et si bien que cette question devint cinquante questions ; jusqu’au moment où ces cinquante questions se jetèrent frénétiquement dans le courant qui les emporta avec lui. Chaque page de mon carnet était couverte de notes griffonnées en hâte. Pour vous montrer l’état d’esprit dans lequel je me trouvais, je vais vous lire quelques-unes de ces notes, en spécifiant bien qu’elles portent comme titre ces simples mots : LES FEMMES ET LA PAUVRETÉ (écrit en gros caractères) ; mais ce qui les suit est quelque chose du genre de :
La condition de la femme au Moyen Age,
Coutumes féminines aux îles Fidji,
Femmes adorées comme déesses,
Faiblesse du sens moral chez les femmes,
L’idéalisme des femmes,
La conscience des femmes est supérieure à celle des hommes,
Les femmes des îles des mers du Sud,
Le charme des femmes,
Offert en sacrifice aux femmes,
Petit volume du cerveau féminin,
Le subconscient des femmes plus grand que …
Moindre développement du système pileux féminin,
L’infériorité psychique, morale et physique de la femme,
L’amour des enfants chez la femme,
Longévité plus grande de la femme,
Faiblesse musculaire de la femme,
La force des affections chez la femme,
La vanité de la femme,
Les études supérieures chez les femmes,
L’opinion de Shakespeare sur les femmes,
L’opinion de lord Birkenhead sur les femmes,
L’opinion du doyen Inge sur les femmes,
L’opinion de La Bruyère sur les femmes,
L’opinion du Dr Johnson sur les femmes,
L’opinion de M. Oscar Browning sur les femmes …
Ici, je repris mon souffle et ajoutai, en marge, bien entendu : « Pourquoi Samuel Butler dit-il : “ Les sages ne disent jamais ce qu’ils pensent des femmes” ? » Mais, continuai-je, m’appuyant sur mon fauteuil et regardant ce vaste dôme sous lequel je n’étais qu’une simple pensée, pour le moment d’ailleurs un brin fatiguée, mais, ce qui est triste, c’est qu’il n’y a pas deux sages qui pensent de la même façon quand il s’agit des femmes. Voyons Pope :
« La plupart des femmes n’ont pas le moindre caractère. »
Et voyons La Bruyère :
« Les femmes sont extrêmes ; elles sont meilleures ou pires que les hommes. »
Opinions contradictoires émises par de sagaces observateurs qui furent contemporains l’un de l’autre. Les femmes sont-elles capables ou non de s’instruire ?
Napoléon les en croyait incapables. Le Dr Johnson était d’avis contraire*. Ont-elles une âme ou n’en ont-elles pas ? Certains sauvages disent qu’elles n’en ont pas. D’autres, au contraire, soutiennent que les femmes sont à demi divines, ce pourquoi ils leur consacrent un culte**. Certains sages soutiennent qu’elles sont superficielles ; d’autres qu’elles sont très profondément conscientes. Goethe les honorait ; Mussolini les méprisait. De quelque côté qu’on se tourne, les hommes ont réfléchi sur ce que sont les femmes et les résultats de leurs réflexions s’opposent. Impossible de donner forme à tout cela, décrétai-je, jetant un regard d’envie sur mon voisin en train de faire des résumés bien nets, précédés souvent de A, de B et de C, tandis que mon carnet débordait d’un incohérent gribouillage, de notes contradictoires. Ce qui était affligeant, décourageant, humiliant. La vérité avait glissé entre mes doigts. S’en était échappée jusqu’à la moindre goutte.
Je ne peux vraiment pas rentrer chez moi, pensais-je, pour ajouter, comme contribution sérieuse à l’étude sur les femmes et le roman, que les femmes ont moins de poil sur le corps que les hommes, ou que les femmes des îles des mers du Sud sont pubères à neuf ans — ou à quatre-vingt-dix ? Jusqu’à mon écriture qui, dans mon trouble, était devenue indéchiffrable. Quelle honte de n’avoir rien de plus important ou de plus convenable à montrer après toute une matinée de travail. Et, puisque je ne pouvais saisir la vérité en ce qui concerne les F. (comme j’en étais arrivée à les dénommer pour plus de brièveté) dans le passé, pourquoi me tracasser au sujet des F. dans l’avenir ? C’était, semblait-il, pure perte de temps que de consulter ces messieurs, si nombreux et savants fussent-ils, qui se font une spécialité de la femme et de son influence sur n’importe quoi : politique, enfants, salaires, moralité. Autant ne pas ouvrir leurs livres.
Mais tandis que je méditais, j’avais inconsciemment, dans mon indifférence, dans mon désespoir, gribouillé un dessin à l’endroit où j’aurais dû, comme mon voisin, écrire une conclusion. Je venais de dessiner un visage, une forme humaine. C’était le visage et la silhouette du Pr von X en train d’écrire son œuvre monumentale intitulée : L’Infériorité intellectuelle, morale et physique du sexe féminin. D’après mon dessin, ce professeur n’était pas un homme fait pour plaire aux femmes. Il était corpulent, avait de fortes mâchoires ; en revanche, ses yeux étaient petits, son visage très rouge. Son expression suggérait qu’il peinait sous l’emprise d’une émotion qui le forçait à écraser sa plume sur le papier, comme pour tuer quelque insecte invisible, dont la mort même d’ailleurs ne l’apaiserait pas. Il lui faudrait continuer de tuer, et même continuer de tuer ne calmerait entièrement ni sa colère ni son irritation. Était-ce la faute de sa femme ? me demandais-je, regardant mes dessins. Était-elle amoureuse d’un officier de cavalerie ? L’officier de cavalerie était-il svelte, élégant et habillé d’astrakan ? Une belle fille s’était-elle, selon la théorie freudienne, moquée de lui quand il était dans son berceau ? Car même dans son berceau, pensais-je, le professeur n’a pu être un enfant séduisant. Quoi qu’il en soit, le professeur, sur mon croquis, était violemment irrité et fort laid, tandis qu’il écrivait son grand livre sur l’infériorité intellectuelle, morale et physique des femmes.
*« Les hommes savent que les femmes sont une trop forte partie pour eux et préfèrent, en conséquence, les plus faibles et les plus ignorantes d’entre elles. S’il n’en était pas ainsi, ils n’auraient pas peur de femmes qui en sauraient autant qu’eux. » « Pour rendre justice au sexe, c’est seulement faire preuve de loyauté que de reconnaître que, dans une autre conversation, il me dit qu’il était sincère en s’exprimant ainsi. » Boswell, The Journal of a Tour to the Hebrides.
** « Les anciens Germains croyaient qu’il y avait quelque chose de sacré chez les femmes, et, en conséquence, les consultaient comme oracles. » Frazer, Le Rameau d’or.
Virginia Woolf
Extrait de : Une chambre à soi
Traduction : Clara Malraux
UK, XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Une chambre à soi, Virginia Woolf |
Why did men drink wine and women water ? Why was one sex so prosperous and the other so poor ? What effect has poverty on fiction ? What conditions are necessary for the creation of works of art ? — a thousand questions at once suggested themselves. But one needed answers, not questions ; and an answer was only to be had by consulting the learned and the unprejudiced, who have removed themselves above the strife of tongue and the confusion of body and issued the result of their reasoning and research in books which are to be found in the British Museum. If truth is not to be found on the shelves of the British Museum, where, I asked myself, picking up a notebook and a pencil, is truth ?
Thus provided, thus confident and enquiring, I set out in the pursuit of truth. The day, though not actually wet, was dismal, and the streets in the neighbourhood of the Museum were full of open coal-holes, down which sacks were showering ; four-wheeled cabs were drawing up and depositing on the pavement corded boxes containing, presumably, the entire wardrobe of some Swiss or Italian family seeking fortune or refuge or some other desirable commodity which is to be found in the boarding-houses of Bloomsbury in the winter. The usual hoarse-voiced men paraded the streets with plants on barrows. Some shouted ; others sang. London was like a workshop. London was like a machine. We were all being shot backwards and forwards on this plain foundation to make some pattern. The British Museum was another department of the factory. The swing-doors swung open ; and there one stood under the vast dome, as if one were a thought in the huge bald forehead which is so splendidly encircled by a band of famous names. One went to the counter ; one took a slip of paper ; one opened a volume of the catalogue, and the five dots here indicate five separate minutes of stupefaction, wonder and bewilderment. Have you any notion of how many books are written about women in the course of one year ? Have you any notion how many are written by men ? Are you aware that you are, perhaps, the most discussed animal in the universe ? Here had I come with a notebook and a pencil proposing to spend a morning reading, supposing that at the end of the morning I should have transferred the truth to my notebook. But I should need to be a herd of elephants, I thought, and a wilderness of spiders, desperately referring to the animals that are reputed longest lived and most multitudinously eyed, to cope with all this. I should need claws of steel and beak of brass even to penetrate the husk. How shall I ever find the grains of truth embedded in all this mass of paper ? I asked myself, and in despair began running my eye up and down the long list of titles. Even the names of the books gave me food for thought. Sex and its nature might well attract doctors and biologists ; but what was surprising and difficult of explanation was the fact that sex — woman, that is to say — also attracts agreeable essayists, light-fingered novelists, young men who have taken the M.A. degree ; men who have taken no degree ; men who have no apparent qualification save that they are not women. Some of these books were, on the face of it, frivolous and facetious ; but many, on the other hand, were serious and prophetic, moral and hortatory. Merely to read the titles suggested innumerable schoolmasters, innumerable clergymen mounting their platforms and pulpits and holding forth with loquacity which far exceeded the hour usually alloted to such discourse on this one subject. It was a most strange phenomenon ; and apparently — here I consulted the letter M — one confined to the male sex. Women do not write books about men — a fact that I could not help welcoming with relief, for if I had first to read all that men have written about women, then all that women have written about men, the aloe that flowers once in a hundred years would flower twice before I could set pen to paper. So, making a perfectly arbitrary choice of a dozen volumes or so, I sent my slips of paper to lie in the wire tray, and waited in my stall, among the other seekers for the essential oil of truth.
What could be the reason, then, of this curious disparity, I wondered, drawing cart-wheels on the slips of paper provided by the British taxpayer for other purposes. Why are women, judging from this catalogue, so much more interesting to men than men are to women ? A very curious fact it seemed, and my mind wandered to picture the lives of men who spend their time in writing books about women ; whether they were old or young, married or unmarried, red-nosed or hump-backed — anyhow, it was flattering, vaguely, to feel oneself the object of such attention provided that it was not entirely bestowed by the crippled and the infirm — so I pondered until all such frivolous thoughts were ended by an avalanche of books sliding down on to the desk in front of me. Now the trouble began. The student who has been trained in research at Oxbridge has no doubt some method of shepherding his question past all distractions till it runs into his answer as a sheep runs into its pen. The student by my side, for instance, who was copying assiduously from a scientific manual, was, I felt sure, extracting pure nuggets of the essential ore every ten minutes or so. His little grunts of satisfaction indicated so much. But if, unfortunately, one has had no training in a university, the question far from being shepherded to its pen flies like a frightened flock hither and thither, helter-skelter, pursued by a whole pack of hounds. Professors, schoolmasters, sociologists, clergymen, novelists, essayists, journalists, men who had no qualification save that they were not women, chased my simple and single question — Why are some women poor ? — until it became fifty questions ; until the fifty questions leapt frantically into midstream and were carried away. Every page in my notebook was scribbled over with notes. To show the state of mind I was in, I will read you a few of them, explaining that the page was headed quite simply, WOMEN AND POVERTY, in block letters ; but what followed was something like this :
Condition in Middle Ages of,
Habits in the Fiji Islands of,
Worshipped as goddesses by,
Weaker in moral sense than,
Idealism of,
Greater conscientiousness of,
South Sea Islanders, age of puberty among,
Attractiveness of,
Offered as sacrifice to,
Small size of brain of,
Profounder sub-consciousness of,
Less hair on the body of,
Mental, moral and physical inferiority of,
Love of children of,
Greater length of life of,
Weaker muscles of,
Strength of affections of,
Vanity of,
Higher education of,
Shakespeare’s opinion of,
Lord Birkenhead’s opinion of,
Dean Inge’s opinion of,
La Bruyere’s opinion of,
Dr Johnson’s opinion of,
Mr Oscar Browning’s opinion of,…
Here I drew breath and added, indeed, in the margin, Why does Samuel Butler say, ‘Wise men never say what they think of women’ ? Wise men never say anything else apparently. But, I continued, leaning back in my chair and looking at the vast dome in which I was a single but by now somewhat harassed thought, what is so unfortunate is that wise men never think the same thing about women. Here is Pope :
Most women have no character at all.
And here is La Bruyère :
Les femmes sont extrêmes, elles sont meilleures ou pires que les
hommes —
a direct contradiction by keen observers who were contemporary. Are they capable of education or incapable ? Napoleon thought them incapable. Dr Johnson thought the opposite. [* ‘“Men know that women are an overmatch for them, and therefore they choose the weakest or the most ignorant. If they did not think so, they never could be afraid of women knowing as much as themselves.” . . . In justice to the sex, I think it but candid to acknowledge that, in a subsequent conversation, he told me that he was serious in what he said.’ — BOSWELL, THE JOURNAL OF A TOUR TO THE HEBRIDES.] Have they souls or have they not souls ? Some savages say they have none. Others, on the contrary, maintain that women are half divine and worship them on that account. [* ‘The ancient Germans believed that there was something holy in women, and accordingly consulted them as oracles.' — FRAZER, GOLDEN BOUGH.] Some sages hold that they are shallower in the brain ; others that they are deeper in the consciousness. Goethe honoured them ; Mussolini despises them. Wherever one looked men thought about women and thought differently. It was impossible to make head or tail of it all, I decided, glancing with envy at the reader next door who was making the neatest abstracts, headed often with an A or a B or a C, while my own notebook rioted with the wildest scribble of contradictory jottings. It was distressing, it was bewildering, it was humiliating. Truth had run through my fingers. Every drop had escaped.
I could not possibly go home, I reflected, and add as a serious contribution to the study of women and fiction that women have less hair on their bodies than men, or that the age of puberty among the South Sea Islanders is nine — or is it ninety ? — even the handwriting had become in its distraction indecipherable. It was disgraceful to have nothing more weighty or respectable to show after a whole morning’s work. And if I could not grasp the truth about W. (as for brevity’s sake I had come to call her) in the past, why bother about W. in the future ? It seemed pure waste of time to consult all those gentlemen who specialize in woman and her effect on whatever it may be — politics, children, wages, morality — numerous and learned as they are. One might as well leave their books unopened. But while I pondered I had unconsciously, in my listlessness, in my desperation, been drawing a picture where I should, like my neighbour, have been writing a conclusion. I had been drawing a face, a figure. It was the face and the figure of Professor von X engaged in writing his monumental work entitled THE MENTAL, MORAL, AND PHYSICAL INFERIORITY OF THE FEMALE SEX. He was not in my picture a man attractive to women. He was heavily built ; he had a great jowl ; to balance that he had very small eyes ; he was very red in the face. His expression suggested that he was labouring under some emotion that made him jab his pen on the paper as if he were killing some noxious insect as he wrote, but even when he had killed it that did not satisfy him ; he must go on killing it ; and even so, some cause for anger and irritation remained. Could it be his wife, I asked, looking at my picture ? Was she in love with a cavalry officer ? Was the cavalry officer slim and elegant and dressed in astrakhan ? Had he been laughed at, to adopt the Freudian theory, in his cradle by a pretty girl ? For even in his cradle the professor, I thought, could not have been an attractive child. Whatever the reason, the professor was made to look very angry and very ugly in my sketch, as he wrote his great book upon the mental, moral and physical inferiority of women.
Virginia Woolf
Extrait de : A Room of One’s own
UK, XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : A room of ones own, Virginia Woolf |
[Incipit]
Je sais, vous m’avez demandé de parler des femmes et du roman. Quel rapport, allez-vous me dire, existe-t-il entre ce sujet et une « chambre à soi » ? Je vais tenter de vous l’indiquer. Après avoir accepté de vous parler, je suis allée m’asseoir au bord d’une rivière et je me suis interrogée sur le contenu des mots « roman » et « femme » ainsi rapprochés l’un de l’autre. Ce que l’on attendait de moi était-ce seulement un hommage à des écrivains femmes illustres, Jane Austen, les sœurs Brontë, George Eliot ? A y regarder de plus près, cette association « femme » et »roman » me parut moins simple. Peut-être me faudrait-il parler des femmes et de ce qui les caractérise, ou des femmes et des romans qu’elles écrivent, ou des romans qui traitent de la femme, ou encore, pensant que ces trois possibilités sont intimement liées, votre désir est-il que je les envisage dans leur entrelacement ?
Certes, ce serait là la façon la plus intéressante d’aborder notre sujet ; mais elle présente un triste inconvénient : celui de rendre toute conclusion impossible et de ne pas permettre à mes auditeurs, après une heure d’entretien, d’emporter, ainsi qu’il convient, soigneusement dissimulée dans leur carnet de notes une pépite de vérité qui reposera toujours sur leur cheminée. Dans ces conditions, je préfère me contenter de vous donner mon avis sur un point de détail : il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction. Voilà qui ne résout ni le grand problème de la nature féminine, ni celui de la vraie nature de la fiction romanesque. J’ai donc failli à mon devoir : le problème « les femmes et le roman » reste quant à moi irrésolu.
Mais, en guise de dédommagement, je vais tenter de vous montrer comment je suis parvenue à mon opinion concernant la chambre et l’argent. Je vais développer, aussi explicitement que possible, l’enchaînement d’idées qui a abouti à ma conviction. Peut-être, quand je vous aurai dévoilé les idées et les préjugés cachés derrière mon affirmation, découvrirez-vous qu’ils ne sont pas sans quelques rapports avec les femmes et avec la fiction romanesque. Quoi qu’il en soit, quand un sujet se prête à de nombreuses controverses — ce qui est le cas pour tout ce qui, d’une façon ou d’une autre, a trait au « sexe » — on ne peut espérer dire la vérité et on doit se contenter d’indiquer le chemin suivi pour parvenir à l’opinion qu’on soutient. Il faut se borner à donner à des auditeurs qui tiendront compte des limites, des préjugés, des particularités de la conférencière, l’occasion de tirer leurs propres conclusions. Il y a des chances pour qu’ici la fiction contienne plus de vérité que la simple réalité. C’est pourquoi je vous propose, usant de toutes les libertés et de toutes les licences permises à une romancière, de vous raconter l’histoire des deux jours qui précédèrent ma venue ici — de vous raconter comment, ployant sous le poids du sujet dont vous aviez chargé mes épaules, je l’ai médité, entretissé aux gestes de ma vie quotidienne, puis rejeté. Je n’ai pas besoin de vous préciser que ce que je vais décrire n’a jamais existé. Oxbridge est une invention, et aussi Fernham. « Je » n’est qu’un terme commode qui désigne un être dépourvu de toute réalité. Des mensonges jailliront de ma bouche, auxquels il se peut qu’un atome de vérité soit mêlé. C’est à vous de découvrir cette vérité et de décider s’il vaut la peine d’en conserver quelque parcelle. Sinon, vous jetterez le tout dans la corbeille à papier et n’y songerez plus.
Perdue dans mes pensées, j’étais assise (appelez-moi Mary Beton, Mary Seton, Mary Carmichael ou de tout autre nom qui vous plaira, cela n’a pas d’importance). J’étais donc assise sur les berges d’une rivière par une belle journée d’octobre, voilà une ou deux semaines. Le poids dont je vous ai parlé — la femme et le roman, la nécessité d’arriver à me faire une opinion sur un sujet qui suscite tant de préjugés et de passions — m’accablait. A ma droite et à ma gauche brillaient de vagues massifs doré et rouge. Sur l’autre rive des saules, chevelure éparse, continuaient de se lamenter. La rivière reflétait ce qui lui plaisait du ciel et du pont et de l’arbre flamboyant. Et, quand le jeune étudiant eut passé avec son canot à travers ces reflets, ceux-ci se reformèrent comme s’il n’avait jamais existé. J’aurais pu rester, assise là, une journée entière, perdue dans mes pensées, dans ma méditation pour appeler la chose d’un nom plus imposant qu’elle ne mérite. J’étais comme un pêcheur qui, ayant jeté sa ligne dans une rivière, verrait cette ligne osciller parmi les reflets et les herbes, émerger ou s’enfoncer au gré de l’eau jusqu’au moment où — vous connaissez le petit déclic — une idée s’accrocherait soudain à l’hameçon : alors commenceront les précautions pour la haler, la retirer de l’eau. Hélas, posée sur l’herbe, comme elle paraît petite et insignifiante mon idée à moi. Elle est de ces poissons qu’un bon pêcheur remet à l’eau pour qu’ils grandissent et vaillent un jour la peine d’être cuits et mangés. Je ne veux pas vous ennuyer en m’attardant sur cette petite pensée : si vous y regardez de près, vous la retrouverez de vous-même au cours de ce qui suivra.
Mais si petite qu’elle fût, elle avait cependant, cette pensée, la mystérieuse propriété de toutes celles de son espèce. Replacée dans l’esprit, elle se révéla excitante et importante. Elle s’élança, s’enfonça, se précipita de-ci, de-là, suscitant un tel remous, une telle agitation intellectuelle qu’il me fut impossible de rester assise.
Je me retrouvai donc en train de marcher d’un pas rapide sur l’herbe d’une pelouse. A l’instant même une forme humaine se dressa devant moi pour me barrer le chemin. Tout d’abord, je ne compris pas que les gestes de cet objet étrange, en jaquette et chemise empesée, étaient dirigés contre moi. Le visage de cet objet exprimait l’horreur et l’indignation. L’instinct plutôt que la raison me vint en aide : l’homme était un appariteur, j’étais une femme. D’un côté il y avait du gazon, de l’autre il y avait une allée. Seuls les professeurs et les étudiants étaient admis sur le gazon ; le gravier m’était destiné. Ces pensées naquirent en une seconde. Tandis que je regagnais l’allée, les bras de l’appariteur. retombèrent, son visage recouvra son calme coutumier et, bien qu’il soit plus agréable de marcher sur du gazon que sur du gravier, l’aventure en fin de compte n’était pas tragique. Je ne pouvais porter contre les professeurs et les étudiants de cette université indéterminée qu’une seule accusation : celle d’avoir, pour protéger leur gazon tondu depuis trois cents ans, fait fuir mon poisson.
Virginia Woolf
Extrait de : Une chambre à soi
Traduction : Clara Malraux
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[Incipit]
But, you may say, we asked you to speak about women and fiction — what, has that got to do with a room of one’s own ? I will try to explain. When you asked me to speak about women and fiction I sat down on the banks of a river and began to wonder what the words meant. They might mean simply a few remarks about Fanny Burney ; a few more about Jane Austen ; a tribute to the Brontës and a sketch of Haworth Parsonage under snow ; some witticisms if possible about Miss Mitford ; a respectful allusion to George Eliot ; a reference to Mrs Gaskell and one would have done. But at second sight the words seemed not so simple. The title women and fiction might mean, and you may have meant it to mean, women and what they are like, or it might mean women and the fiction that they write ; or it might mean women and the fiction that is written about them, or it might mean that somehow all three are inextricably mixed together and you want me to consider them in that light.
But when I began to consider the subject in this last way, which seemed the most interesting, I soon saw that it had one fatal drawback. I should never be able to come to a conclusion. I should never be able to fulfil what is, I understand, the first duty of a lecturer to hand you after an hour’s discourse a nugget of pure truth to wrap up between the pages of your notebooks and keep on the mantelpiece for ever. All I could do was to offer you an opinion upon one minor point — a woman must have money and a room of her own if she is to write fiction ; and that, as you will see, leaves the great problem of the true nature of woman and the true nature of fiction unsolved. I have shirked the duty of coming to a conclusion upon these two questions — women and fiction remain, so far as I am concerned, unsolved problems.
But in order to make some amends I am going to do what I can to show you how I arrived at this opinion about the room and the money. I am going to develop in your presence as fully and freely as I can the train of thought which led me to think this. Perhaps if I lay bare the ideas, the prejudices, that lie behind this statement you will find that they have some bearing upon women and some upon fiction. At any rate, when a subject is highly controversial — and any question about sex is that — one cannot hope to tell the truth. One can only show how one came to hold whatever opinion one does hold. One can only give one’s audience the chance of drawing their own conclusions as they observe the limitations, the prejudices, the idiosyncrasies of the speaker. Fiction here is likely to contain more truth than fact. Therefore I propose, making use of all the liberties and licences of a novelist, to tell you the story of the two days that preceded my coming here — how, bowed down by the weight of the subject which you have laid upon my shoulders, I pondered it, and made it work in and out of my daily life. I need not say that what I am about to describe has no existence ; Oxbridge is an invention ; so is Fernham ; ‘I’ is only a convenient term for somebody who has no real being. Lies will flow from my lips, but there may perhaps be some truth mixed up with them ; it is for you to seek out this truth and to decide whether any part of it is worth keeping. If not, you will of course throw the whole of it into the waste-paper basket and forget all about it.
Here then was I (call me Mary Beton, Mary Seton, Mary Carmichael or by any name you please — it is not a matter of any importance) sitting on the banks of a river a week or two ago in fine October weather, lost in thought. That collar I have spoken of, women and fiction, the need of coming to some conclusion on a subject that raises all sorts of prejudices and passions, bowed my head to the ground. To the right and left bushes of some sort, golden and crimson, glowed with the colour, even it seemed burnt with the heat, of fire. On the further bank the willows wept in perpetual lamentation, their hair about their shoulders. The river reflected whatever it chose of sky and bridge and burning tree, and when the undergraduate had oared his boat through the reflections they closed again, completely, as if he had never been. There one might have sat the clock round lost in thought. Thought — to call it by a prouder name than it deserved — had let its line down into the stream. It swayed, minute after minute, hither and thither among the reflections and the weeds, letting the water lift it and sink it until — you know the little tug — the sudden conglomeration of an idea at the end of one’s line : and then the cautious hauling of it in, and the careful laying of it out ? Alas, laid on the grass how small, how insignificant this thought of mine looked ; the sort of fish that a good fisherman puts back into the water so that it may grow fatter and be one day worth cooking and eating. I will not trouble you with that thought now, though if you look carefully you may find it for yourselves in the course of what I am going to say.
But however small it was, it had, nevertheless, the mysterious property of its kind — put back into the mind, it became at once very exciting, and important ; and as it darted and sank, and flashed hither and thither, set up such a wash and tumult of ideas that it was impossible to sit still. It was thus that I found myself walking with extreme rapidity across a grass plot. Instantly a man’s figure rose to intercept me. Nor did I at first understand that the gesticulations of a curious-looking object, in a cut-away coat and evening shirt, were aimed at me. His face expressed horror and indignation. Instinct rather than reason came to my help, he was a Beadle ; I was a woman. This was the turf ; there was the path. Only the Fellows and Scholars are allowed here ; the gravel is the place for me. Such thoughts were the work of a moment. As I regained the path the arms of the Beadle sank, his face assumed its usual repose, and though turf is better walking than gravel, no very great harm was done. The only charge I could bring against the Fellows and Scholars of whatever the college might happen to be was that in protection of their turf, which has been rolled for 300 years in succession they had sent my little fish into hiding.
Virginia Woolf
Extrait de : A Room of One’s own
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[Incipit]
Chapter I.
He — for there could be no doubt of his sex, though the fashion of the time did something to disguise it — was in the act of slicing at the head of a Moor which swung from the rafters. It was the colour of an old football, and more or less the shape of one, save for the sunken cheeks and a strand or two of coarse, dry hair, like the hair on a cocoanut. Orlando’s father, or perhaps his grandfather, had struck it from the shoulders of a vast Pagan who had started up under the moon in the barbarian fields of Africa; and now it swung, gently, perpetually, in the breeze which never ceased blowing through the attic rooms of the gigantic house of the lord who had slain him.
Orlando’s fathers had ridden in fields of asphodel, and stony fields, and fields watered by strange rivers, and they had struck many heads of many colours off many shoulders, and brought them back to hang from the rafters. So too would Orlando, he vowed. But since he was sixteen only, and too young to ride with them in Africa or France, he would steal away from his mother and the peacocks in the garden and go to his attic room and there lunge and plunge and slice the air with his blade. Sometimes he cut the cord so that the skull bumped on the floor and he had to string it up again, fastening it with some chivalry almost out of reach so that his enemy grinned at him through shrunk, black lips triumphantly. The skull swung to and fro, for the house, at the top of which he lived, was so vast that there seemed trapped in it the wind itself, blowing this way, blowing that way, winter and summer. The green arras with the hunters on it moved perpetually. His fathers had been noble since they had been at all. They came out of the northern mists wearing coronets on their heads.
Virginia Woolf
Extrait de : Orlando
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[Incipit]
I
IL — car son sexe n’était pas douteux, quoique la mode du temps fît quelque chose pour le déguiser — faisait siffler son épée à coups de taille contre une tête de Maure qui, pendue aux poutres, oscillait. Elle avait la couleur d’un vieux ballon; elle en aurait eu plus ou moins la forme, sans ses joues avalées et une ou deux touffes de cheveux rudes et secs comme la tignasse d’une noix de coco. Le père d’Orlando, ou peut-être son grand-père, l’avait décollée des épaules d’un énorme infidèle surgi soudain, au clair de lune, dans les champs barbares d’Afrique; et voici que doucement, sans arrêt, dans la brise qui soufflait toujours par les greniers de cette maison géante, elle oscillait sous le toit du lord qui l’avait tranchée.
Les aïeux d’Orlando avaient chevauché par des champs d’asphodèles, et des champs pierreux, et des champs encore, arrosés d’étranges rivières; ils avaient décollé de maintes épaules maintes têtes de maintes couleurs, et les avaient rapportées pour les suspendre aux poutres de leur toit. Ainsi ferait Orlando jurait-il. Mais comme il n’avait que seize ans et qu’il était trop jeune pour accompagner les autres dans leurs chevauchées d’Afrique ou de France, il se contentait d’échapper à sa mère et aux paons du jardin, de monter en son grenier, et là, d’estoquer, tailler et trancher l’air à grands coups de sa lame sifflante. Quelquefois il coupait la corde qui retenait la tête : elle rebondissait sur le sol; il devait la rependre, et, chevaleresque, attachait presque hors de portée cet ennemi dont les lèvres desséchées et noires grimaçaient alors un sourire de triomphe. La tête ballante oscillait : car ces greniers où Orlando avait élu domicile étaient au sommet d’une maison si vaste que le lui-même y semblait, pris au piège, soufflant d’ici, soufflant de là, hiver comme été. La tapisserie verte, celle qui représentait une chasse, sans cesse ondulait dans la brise. Les aïeux d’Orlando avaient été nobles dès leur apparition dans le monde. Ils étaient issus des brouillards nordiques avec des couronnes sur leurs têtes.
Virgina Woolf
Extrait de : Orlando
Traduction : Charles Mauron
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[incipit]
Mrs Dalloway dit qu’elle se chargerait d’acheter les fleurs.
Car Lucy avait bien assez de pain sur la planche. Il fallait sortir les portes de leurs gonds; les serveurs de Rumpelmayer allaient arriver. Et quelle matinée, pensa Clarissa Dalloway : toute fraîche, un cadeau pour des enfants sur la plage.
La bouffée de plaisir! le plongeon! C’est l’impression que cela lui avait toujours fait lorsque, avec un petit grincement des gonds, qu’elle entendait encore, elle ouvrait d’un coup les portes-fenêtres, à Bourton, et plongeait dans l’air du dehors. Que l’air était frais, qu’il était calme, plus immobile qu’aujourd’hui, bien sûr, en début de matinée; comme une vague qui claque; comme le baiser d’une vague; vif, piquant, mais en même temps (pour la jeune fille de dix-huit ans qu’elle était alors) solennel, pour elle qui avait le sentiment, debout devant la porte-fenêtre grande ouverte, que quelque chose de terrible était sur le point de survenir; elle qui regardait les fleurs, les arbres avec la fumée qui s’en dégageait en spirale, et les corneilles qui s’élevaient, qui retombaient; restant là à regarder, jusqu’au moment où Peter Walsh avait dit: « Songeuse au milieu des légumes? » — était-ce bien cela? — ou n’était-ce pas plutôt « Je préfère les humains aux choux-fleurs»? Il avait dû dire cela un matin au petit déjeuner alors qu’elle était sortie sur la terrasse. Peter Walsh. Il allait rentrer des Indes, un jour ou l’autre, en juin ou en juillet, elle ne savait plus exactement, car ses lettres étaient d’un ennuyeux … C’est ce qu’il disait qu’on retenait; ses yeux, son couteau de poche, son sourire, son air bougon, et puis, alors que des milliers de choses avaient disparu à jamais, c’est tellement bizarre, une phrase comme celle-ci à propos de choux.
Elle se raidit un peu au bord du trottoir, laissant passer le camion de livraison de Durtnall. Une femme charmante, se dit Scrope Purvis (qui la connaissait comme on connaît, à Westminster, les gens qui habitent la maison d’à côté); elle avait quelque chose d’un oiseau, un geai, bleu-vert, avec une légèreté, une vivacité, bien qu’elle ait plus de cinquante ans, et qu’elle ait beaucoup blanchi depuis sa maladie. Elle était là perchée, sans le voir, très droite, attendant de traverser.
Car lorsqu’on habite Westminster — depuis combien de temps, en somme, plus de vingt ans? — même au milieu de la circulation, ou lorsqu’on se réveille la nuit, on ressent, Clarissa en avait l’intime conviction, une certaine qualité de silence, quelque chose de solennel; comme un indéfinissable suspens (mais c’était peut-être son cœur, dont on disait qu’il avait souffert de la grippe espagnole) juste avant que ne sonne Big Ben. Et voilà! Cela retentit! D’abord un avertissement, musical. Puis l’heure, irrévocable.
Les cercles de plomb se dissolvaient dans l’air. Que nous sommes bêtes, se dit-elle en traversant Victoria Street. Dieu seul sait la raison pour laquelle nous l’aimons tant, et cette manière que nous avons de la voir, de la construire autour de nous, de la bousculer, de la recréer à chaque instant; et les mégères informes, les rebuts de l’humanité assis sur le pas des portes (l’alcool ayant causé leur perte) en font autant; on ne peut pas régler leur sort par de simples décrets ou règlements, précisément pour cette raison: ils aiment la vie. Dans les yeux des gens, dans leur démarche chaloupée, martelée, ou traînante; dans le tumulte et le vacarme; les attelages, les automobiles, les omnibus, les camions, les hommes-sandwiches qui se frayent un chemin en tanguant; les fanfares; les orgues de barbarie; dans le triomphe et la petite musique et le drôle de bourdonnement là-haut d’un avion, dans tout cela se trouvait ce qu’elle aimait: la vie; Londres; ce moment de juin.
Virginia Woolf
Classiques, UK, XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Mrs Dalloway, Virginia Woolf |