Je ne pourrais pas rester longtemps ainsi. Derrière la porte, la terre continuait de tourner. Il y avait quelques salauds de moins sur la planète. C’était un autre jour, mais rien n’avait changé. Dehors, ça sentirait toujours le pourri. Je n’y pourrais rien. Ni personne. Ça s’appelait la vie, ce cocktail de haine et d’amour, de force et de faiblesse, de violence et de passivité. Et j’y étais attendu. Mes chefs, Auch, Cerutti. La femme de Pérol. Driss, Kader, Jasmine, Karine, Mouloud, Mavros, Djamel peut-être. Marie-Lou qui m’embrassait. Et Babette et Honorine qui m’embrassaient aussi.
J’avais tout mon temps. Besoin de silence. Pas envie de bouger, encore moins de parler. J’avais un farci, deux tomates et trois courgettes. Au moins six bouteilles de vin, dont deux de Cassis blanc. Une cartouche de cigarette à peine entamée. Suffisamment de Lagavulin. Je pouvais faire face. Encore une nuit. Et un jour. Et une nuit encore, peut-être.
Maintenant que j’avais dormi, que j’étais libéré de l’abrutissement des dernières vingt-quatre heures, les fantômes allaient lancer leur assaut. Ils avaient commencé. Par une danse macabre. J’étais dans la baignoire, à fumer, un verre de Lagavulin près de moi. J’avais fermé les yeux, un instant. Ils avaient tous rappliqué. Masses informes, cartilagineuses et sanguinolentes. En décomposition. Sous la conduite de Batisti, ils s’activaient à déterrer les corps de Manu et d’Ugo. Et de Leila, en lui arrachant ses vêtements. Je n’arrivais pas à ouvrir la tombe pour descendre les sauver. Les arracher à ces monstres. Peur de mettre un pied dans le trou noir. Mais Auch, derrière moi les mains dans les poches, me poussait à coups de pied au cul. Je basculais dans l’abîme poisseux. Je sortis la tête de l’eau. Respirant fort. Puis je m’aspergeai d’eau froide.
Jean-Claude Izzo
Rien ne change, et c’est un jour nouveau
Extrait de: Total Khéops (1995)
Non classé, Roman, XXè | Proposé par Margaux | Tags : Izzo, Roman, série noire |
« Si on a du cœur, m’expliqua un jour mon père, on ne peut rien perdre, où qu’on aille. On ne peut que trouver. » Il avait trouvé Marseille, comme un coup de chance. Et nous nous promenions sur le port, heureux. Au milieu d’autres hommes qui parlaient de Yokohama, de Shanghai ou de Diégo-Suez. Ma mère lui donnait le bras et lui me tenait la main. Je portais encore des culottes courtes, et sur la tête, une casquette de pêcheur. C’était au début des années soixante. Les années heureuses. Tout le monde, le soir, se retrouvait là, à flâner le long des quais. Avec une glace à la pistache. Ou un paquet d’amandes ou de cacahuètes salées. Ou encore, suprême bonheur, un cornet de jujubes.
Même après, quand la vie fut plus dure, qu’il lui fallut vendre sa superbe Dauphine, il continua à penser la même chose. Combien de fois ai-je douté de lui ? De sa morale d’immigré. Étriquée, sans ambition, je croyais. Plus tard j’avais lu Les Frères Karamazov de Dostoïevski. Vers la fin du roman, Aliocha disait à Krassotkine: « Tu sais, Kolia, dans le futur tu seras sûrement très malheureux. Mais bénis la vie dans son ensemble. » Des mots qui résonnaient dans mon cœur avec les intonations mêmes de mon père. Mais il était trop tard pour lui dire merci.
Jean-Claude Izzo
Où il est difficile de croire aux coïncidences
Extrait de: Chourmo (1996)
Non classé, XXè | Proposé par Margaux | Tags : Izzo, Roman, série noire |
Je n’avais pas craché sur les étoiles. Je n’avais pas pu.
Au large des îles de Riou, j’avais coupé le moteur et laissé flotter le bateau. A cet endroit, approximatif, où mon père, me tenant sous les aisselles, m’avait trempé pour la première fois dans la mer. J’avais huit ans. L’âge d’Enzo. « N’aie pas peur disait-il. N’aie pas peur. » Je n’avais pas eu d’autre baptême. Et quand la vie me faisait mal, c’est toujours vers ce lieu que je revenais. Comme pour tenter, là, entre mer et ciel, de me réconcilier avec le reste du monde.
Après le départ de Lole, j’y étais venu aussi. Jusque-là. Toute une nuit. Toute une nuit à énumérer tout ce que je pouvais me reprocher. Parce qu’il fallait que cela soit dit. Au moins une fois. Et même au néant. C’était un 16 décembre. Le froid me glaça jusqu’aux os. Malgré les longues rasades de Lagavulin que je m’envoyais tout en pleurant. En rentrant, à l’aube j’avais eu le sentiment de revenir du pays des morts.
Seul. Et dans le silence. Des guirlandes d’étoiles m’enveloppaient. La voûte qu’elles dessinaient dans le ciel bleu-noir. Mais aussi son reflet sur la mer. Seul mouvement, celui de mon bateau clapotant sur l’eau. Je restai ainsi, sans bouger. Les yeux fermés. Jusqu’à sentir enfin se dénouer en moi cette boule de dégout et de tristesse qui m’oppressait. L’air frais, ici, rendait à ma respiration son rythme humain. Libéré de sa longue angoisse de vivre et de mourir.
Jean-Claude Izzo
Où même ce qui ne sert à rien peut être bon à dire, et bon à entendre
Extrait de: Solea (1998)
Non classé, XXIè | Proposé par Margaux | Tags : Izzo, Roman, série noire |
[Extrait]
Il marche à grands pas dans l’étroite ruelle, les mains dans les poches de son pantalon où il froisse avec des doigts nerveux les deux billets qu’il vient d’obtenir de sa mère.
« Maman, tu me donnes cet argent ? Je dois y aller avant que tout ne soit vendu :
- Tiens, vas-y vite ! »
Jamais sa mère ne lui a donné d’argent aussi facilement, si généreusement. C’est normal parce que contrairement à l’usage, il ne s’agit pas de s’acheter quelques babioles pour son plaisir, des bonbons, des melons ou un fruit, ou un cahier, ou un crayon, des bandes dessinées… Cette fois c’est du sérieux ! La chose est extraordinairement importante !
Liang quitte la ruelle et se retrouve dans la rue principale du village. Il se dirige tout droit vers le magasin. Il sort les précieux billets de sa poche droite et les attrape de sa main gauche pour les plonger dans la poche correspondante. Il les touche, les remue, les caresse, les manie avec de multiples précautions, ces billets mille fois froissés, palpés, manipulés, tripotés : ils ont servi à acheter des légumes, de la paille, des chaussettes, et bien d’autres choses plus banales ou sordides, qui sait ?
Mille fois les marchands s’en sont servis pour rendre la monnaie. Ces petits bouts de papier sont passés de main en main, avant d’arriver dans la bourse de Wang et dans la main de Liang, sa main droite d’abord, puis sa main gauche… Longue chaîne.
Dire que bientôt, dans quelques minutes, il n’y aura plus d’argent dans les mains de Liang, mais à la place quelque chose de plus précieux, d’essentiel, la seule chose importante à posséder !
Liang presse le pas. A ses enjambées, on dirait presque un adulte. Il aperçoit le magasin, tout près, avec sa porte ouverte comme une bouche affamée et ses fenêtres fermées, grillagées, deux yeux aveugles. Liang se souvient de toutes les fois qu’il est arrivé là, avec quelques centimes en poche : il fallait implorer pour obtenir cet argent ; il fallait diaboliquement insister pour acheter une pomme, des jujubes ou, ce qui était plus fréquent, deux bonbons à partager avec sa petite sœur. Aujourd’hui, il ne s’agissait pas de l’un de ces achats futiles. Liang ne vient pas pour se procurer l’une de ces marchandises banales…
Franchie la porte du magasin, Liang se trouve face à face avec le vendeur chauve qui lui sourit de tout l’éclat de ses dents dorées. Il ressent comme une injustice : le bougre doit s’imaginer qu’il est entré ici, comme d’habitude, pour s’offrir des friandises! Une autre chose chagrine Liang : Il comprend mal que l’on vende ici, dans un magasin très ordinaire, ce qu’il est venu acheter ! Un tel objet, si important, grave, sérieux, vénérable, parmi ce bazar ! Liang est choqué. D’abord, parler d’argent, de paiement, à ce propos, lui semble déplacé ! Selon lui, c’est inconvenant, c’est presque un péché de mêler cet acte au commerce.
« Ça va Liang ? demande le vendeur, en frottant son menton mal rasé.
– Mais oui, je viens acheter… », marmonne Liang, un peu grognon.
Le vendeur remballe son sourire et abandonne son air rieur. Le voilà maintenant qui prend un ton sérieux. Il a du lire sur le visage de Liang qu’aujourd’hui, il ne s’agit pas d’une emplette ordinaire, et qu’il faut donc prendre les choses autrement.
« Cela ! » Liang, très ému, plein d’un infini respect, indique du doigt un endroit précis, central, sur une étagère : là s’étale une précieuse nappe rouge, éclatante, splendide, plus sanglante que le sang lui-même.
« Le Livre Rouge ? » s’enquière le vendeur avec un air déférent rempli d’égards.
« Les citations du Président Mao », précise Liang, en reprenant la formule officielle et le ton de son père lorsqu’il aborde le sujet.
Alors, le commerçant se précipite vers la rutilante nappe rouge et, s’y prenant à deux mains, choisit avec beaucoup d’attentions le volume le plus central. Il le tend à Liang d’un geste cérémonieux.
Liang saisit le Livre Rouge. Il y met, bien sûr, mille précautions et toutes ses forces. Surprise : l’ouvrage pèse moins lourd qu’il ne l’imaginait. Pris par son élan, l’enfant soulève le livre plus haut qu’il ne s’y attendait.
Liang paie précipitamment et serrant fort entre ses deux mains le Livre Rouge, sort du magasin.
Ya DING
extrait de : Le Sorgho Rouge (1987)
Editions Stock
Non classé, XXè | Proposé par Capuche | Tags : Chine, le Sorgho Rouge, Révolution, Roman, Ya Ding |
I
On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
— Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
— On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits, — la ville n’est pas loin, —
A des parfums de vigne et des parfums de bière…
II
— Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête…
III
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
— Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père…
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif…
— Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…
IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu’à mois d’août.
Vous êtes amoureux. — Vos sonnets la font rire.
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
— Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire… !
— Ce soir-là,… — vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade…
— On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.
Rimbaud
Roman, Poésies
Poésie, XIXè | Proposé par incipit_fr | Tags : poésies, Rimbaud, Roman |