[Extrait]
Plutarque a menti, la destruction des capitales antiques est l’œuvre des militaires et l’autodafé des livres dans les temps historiques est le produit de l’officialité, de l’intolérance, de l’intransigeance, du fanatisme; quel que soit le régime ou l’idéologie de l’État moderne qui veut ça, et non de la barbarie. Je regrette l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie et celui de la Tour des livres à Mexico, ces bouquins me manquent, et pourtant, chaque fois que je pénètre dans une des grandes bibliothèques du monde, à la Nationale à Paris, au British à Londres, à la Bibliothèque Impériale à Saint-Pétersbourg ou à la Royale à Berlin, à la Carnegie à New York, à la Congress-Library à Washington ou à la Livraria de Don Pedro à Rio de Janeiro, dont on est obligé de tremper le million de volumes deux, trois fois par an dans un bain de paraffine tellement les vers du tropique sont virulents et y font de sinistres ravages, le papier devenu fragile, et la chose imprimée, à force de triturations, j’évoque malgré moi les nécropoles de la Mésopotamie dont j’ai parcouru les décombres immenses et dont les couches de briques agglomérées et couvertes de caractères d’écriture sont cimentées les unes à côté des autres comme sont rangés les livres sur les rayons dans les immenses salles de lecture de nos bibliothèques contemporaines qu’on se lasse de parcourir à la fin et dont le catalogue ne peut être tenu à jour à la longue, tellement il paraît de livres.
Extrait de Bourlinguer, chapitre XI Paris, Port-de-Mer
Blaise Cendrars
XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Blaise Cendrars, Bourlinguer, extrait |
Comme si l’on pouvait faire revivre les choses ! Les corps peut-être, oui. Mais pas l’esprit. Et même s’il ne manquait pas aujourd’hui Max Jacob dans la ronde, la deuxième guerre mondiale l’a encore prouvé. Ça n’est plus ça.
… Les garçons sont pour les filles,
Les filles pour les garçons…
Serrons-nous. Bouchons les trous. Ou écartons-nous et tendons les bras pour laisser entrer les nouveaux venus dans la ronde. On aura beau faire. C’est une danse macabre.
J’ai trop vécu.
Blaise Cendrars
Bourlinguer
XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Bourlinguer, Cendrars, extrait |
Votre pensée
qui rêvasse sur un cerveau ramolli
comme un laquais trop gras sur une banquette sale,
je vais la provoquer avec le chiffon ensanglanté du cœur
Et je me dériserai tout saoul, impudent et mordant,
Je n’ai pas dans l’âme un seul cheveu gris,
non plus que de tendresse sénile !
Entonnerrant le monde par la puissance de ma voix
je marche dans la beauté
de mes vingt-deux ans.
Vladimir Maïakovski – Prologue
Non classé | Proposé par Pierrederuelle | Tags : extrait, Maïakovski, poesie, Prologue |
Nous sommes dans cette chambre, le temps n’a plus de consistance, il fait exagérément chaud, je sens son parfum, je croche mes doigts dans ses cheveux, nos corps se touchent, le bruit liquide de la pluie s’égoutte en un endroit quelconque de la pesanteur irréelle, nous sommes tranquilles, nous ne nous connaissons pas. Nous pourrions etre morts. Il n’y a pas de raison pour que cet engourdissement ait une fin. Nous regardons au dessus de nous, le plafond terne, taché, des mouches qui avancent par saccades. Nous appartenons à ce petit monde cylindrique ossifié d’un après-midi de dimanche pluvieux. Tout se passe comme si nous avions déjà vécu ailleurs ce long apaisement et que, pendant tout le temps de notre éloignement, nous n’avions fait que nous préparer à le renouveler dans nos mémoires. Rien de plus nature à ce que nous soyons allongés côte à côte. Je l’entends respirer. Je mords une mèche de cheveux entre mes lèvres. Quelqu’un referme la porte de l’ascenseur dans l’hôtel. Des voitures passent, le caoutchouc des pneus chuintant sur le goudron humide. L’agitation du dehors ne nous concerne pas.
Septentrion – Louis Calaferte
Non classé | Proposé par Pierrederuelle | Tags : Calaferte, extrait, Septentrion |
[Incipit]
Je m’appelle Ishmaël. Mettons. Il y a quelques années sans préciser davantage, n’ayant plus d’argent ou presque et rien de particulier à faire à terre, l’envie me prit de naviguer encore un peu et de revoir le monde de l’eau. C’est ma façon à moi de chasser le cafard et de me purger le sang. Quand je me sens des plis amers autour de la bouche, quand mon âme est un bruineux et dégoulinant novembre, quand je me surprends arrêté devant une boutique de pompes funèbres ou suivant chaque enterrement que je rencontre, et surtout lorsque mon cafard prend tellement le dessus que je dois me tenir à quatre pour ne pas, délibérément, descendre dans la rue pour y envoyer dinguer les chapeaux des gens, je comprends alors qu’il est grand temps de prendre le large. Ça remplace pour moi le suicide. Avec un grand geste le philosophe Catton se jette sur son épée, moi, tout bonnement, je prends le bateau.
Herman Melville
Extrait de : Moby Dick
Traduit de l’anglais par Lucien Jacques, Joan Smith et Jean Giono
US, XIXè | Proposé par 3nj0y | Tags : extrait, herman melville, moby dick, moby dick français |