Solea

Je n’avais pas craché sur les étoiles. Je n’avais pas pu.
Au large des îles de Riou, j’avais coupé le moteur et laissé flotter le bateau. A cet endroit, approximatif, où mon père, me tenant sous les aisselles, m’avait trempé pour la première fois dans la mer. J’avais huit ans. L’âge d’Enzo. « N’aie pas peur disait-il. N’aie pas peur. » Je n’avais pas eu d’autre baptême. Et quand la vie me faisait mal, c’est toujours vers ce lieu que je revenais. Comme pour tenter, là, entre mer et ciel, de me réconcilier avec le reste du monde.
Après le départ de Lole, j’y étais venu aussi. Jusque-là. Toute une nuit. Toute une nuit à énumérer tout ce que je pouvais me reprocher. Parce qu’il fallait que cela soit dit. Au moins une fois. Et même au néant. C’était un 16 décembre. Le froid me glaça jusqu’aux os. Malgré les longues rasades de Lagavulin que je m’envoyais tout en pleurant. En rentrant, à l’aube j’avais eu le sentiment de revenir du pays des morts.
Seul. Et dans le silence. Des guirlandes d’étoiles m’enveloppaient. La voûte qu’elles dessinaient dans le ciel bleu-noir. Mais aussi son reflet sur la mer. Seul mouvement, celui de mon bateau clapotant sur l’eau. Je restai ainsi, sans bouger. Les yeux fermés. Jusqu’à sentir enfin se dénouer en moi cette boule de dégout et de tristesse qui m’oppressait. L’air frais, ici, rendait à ma respiration son rythme humain. Libéré de sa longue angoisse de vivre et de mourir.

Jean-Claude Izzo

Où même ce qui ne sert à rien peut être bon à dire, et bon à entendre

Extrait de: Solea (1998)


Publié par : Margaux
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