Les chats sont de sales bestioles qui lacèrent les fauteuils et font pipi au milieu des salons, après quoi ils vont s’établir sur les genoux d’une dame respectable, une présidente de confrérie, une grand-mère de parents d’élèves, une lauréate de jeux floraux infiniment maigre et savante. Tel est l’avis de plusieurs personnes autorisées. Ce sont des choses qu’on ne permettrait même pas à un vieux général en retraite tout couvert de décorations, ou au premier vicaire d’une paroisse distinguée. A un igame, à un banquier utile, à un diplomate en fonction. Et que font les dames ? Elles disent : « Minou, minou, minou. » On voit par là combien le mal est profond. Les chats montent ensuite sur les toits où ils font le sabbat toute la nuit avec des cris affreux d’enfants qu’on assassine. Quand le pharmacien les attrape, il les pèle et garde la peau. Dieu l’a fait, dans sa grande bonté, pour que l’homme puisse caresser le tigre : le chat est un tigre d’appartement. Il est élastique et feutré, soyeux, griffu, plein d’électricité statique. Il se compose, assure un écolier, de deux pattes de devant, de deux pattes de derrière et deux pattes de chaque côté. Derrière lui, ajoute cet enfant, il y a une queue qui devient de plus en plus petite, et puis au bout il n’y a plus rien. On ne saurait mieux peindre le chat. A condition d’ajouter la moustache. Tout le chat se trouve dans la moustache. Elle est sensible aux infrasons, à l’infrarouge et à l’ultraviolet. C’est avec elle qu’il détecte le monde, la température de la soupe, la présence des esprits, l’approche de Lucifer. Les sorcières l’amènent au sabbat.
Les chats perdus se réunissent à Montmartre. Une demoiselle âgée leur apporte à goûter. Devant le Sacré-Cœur. Ils mangent, ils regardent Paris avec sa brume et ses cheminées ; puis ils s’en vont et reviennent pour le dîner. On voit par là qu’ils aiment les grands panoramas. Mais ils n’adorent pas moins les caves. Sur les bateaux, ils voyagent dans les soutes.
Alexandre Vialatte
Et c’est ainsi qu’Allah est grand
Editions Juillard
XXè | Proposé par FD_S | Tags : Alexandre Vialatte |
[Incipit]
PREMIÈRE PARTIE
Les Iles
Sur l’Pont du Nord un bal y est donné
(Chanson populaire.)
Quand on disait au docteur Peyrolles qu’il faut malgré tout une ceinture pour retenir un pantalon, il répondait que les sauvages n’en portent pas et ne souffrent jamais de varices. Et quand on lui reprochait de coiffer son neveu d’un melon, il répondait que le gibus est trop cérémonieux pour un enfant et que tout le monde juge le chapeau mou bien débraillé. Et il en concluait : « Que voulez vous qu’on lui mette ? »
Lorsqu’il apprit la mort de sa pauvre sœur, déjà veuve de M. Lamourette, chef de musique d’infanterie de ligne qui avait été tué en 1914, il se trouvait dans un chalet des Alpes. Miss Cavendish y peignait la Jungfrau sous son jour le plus symétrique, avec soleil couchant et premier plan de fleurettes. Il ne put arriver si vite que son neveu ne fût déjà là. Il le trouva comme un parapluie sous l’escalier du vestibule, ruisselant sur le couloir dallé.
Le docteur n’avait pas l’habitude des enfants et traita son neveu comme une maladie. Il en fit le tour (en levant les pieds à cause des flaques) et l’ausculta. Il lui trouva une excellente constitution. Il lui fit mettre des vêtements secs. Il l’embrassa, le dépouilla de toutes ceintures, bretelles et autres jarretières qui sont contraires à la circulation du sang, puis le regarda de pied en cap, à la distance où l’on juge d’un tableau, et se demanda ce qui manquait encore.
Le béret du petit, au portemanteau, s’égouttait sur le carrelage. Le docteur décida d’acheter une coiffure sèche. Il emmena le jeune homme chez Piéprat, le meilleur chapelier de la ville, dont le fils était un mort célèbre de l’aviation, et demanda « un chapeau sec pour un enfant ». On lui proposa un melon. Il dit : « C’est cela, mais un melon bien sec. Et prenez-le à la taille de son âge. » Fred sortit donc coiffé d’une « cape » du modèle le plus coûteux, qui était doublée de soie blanche et portait dans la coiffe une inscription dorée disant « best quality ». M. Piéprat avait assuré que c’était un modèle « très coiffant ».
Le neveu étant sec, le vestibule essuyé, le docteur ne sut plus que faire, Mariette, la vieille bonne de famille, trouva l’enfant un peu cérémonieux. Elle reprocha à son maître de lui avoir peut-être choisi une coiffure au dessus de son âge.
- Ça l’avantage ! assura le docteur. On a toujours besoin d’une cape. Avec sa taille ce garçon-là peut porter n’importe quelle coiffure.
C’est pourquoi Frédéric fut voué au melon. Ce couvre-chef lui fit le plus grand honneur dans toute la classe de troisième. Il le porta d’abord honteusement, puis s’y habitua comme à une maladie chronique.
Quant au docteur, il écrivit immédiatement à Miss Cavendish, sur le dos d’une carte postale qui représentait l’Avenue de la Gare, pour lui expliquer que la vie présente des tournants impérieux dans lesquels on découvre parfois sous l’escalier du vestibule un neveu qu’il faudra garder sec toute la vie.
Cet homme brusque croyait en Dieu, et des touffes de poils gris lui sortaient des oreilles ; en un mot, c’était un tendre.
Le résultat fut que Fred, qui n’avait pas de hanches, partit sur la route du bachot, coiffé comme un chef de rayon, en retenant son pantalon à pleine poignée.
Alexandre Vialatte
Les fruits du Congo
Editions Gallimard
XXè | Proposé par FD_S | Tags : Alexandre Vialatte, Les fruits du Congo |
Le homard est un animal paisible qui devient d’un beau rouge à la cuisson. Il demande à être plongé vivant dans l’eau bouillante. Il l’exige même, d’après les livres de cuisine. La vérité est plus nuancée. Elle ressort parfaitement du charmant épisode qu’avait rimé l’un de nos confrères et qui montrait les démêlés d’un homard au soir de sa vie avec une Américaine hésitante :
Une Américaine
Était incertaine
Quant à la façon de cuire un homard.
- Si nous remettions la chose à plus tard ?…
Disait le homard
A l’Américaine.
On voit par là que le homard n’aspire à la cuisson que comme le chrétien au Ciel. Le chrétien désire le Ciel, mais le plus tard possible. Ce récit fait ressortir aussi la présence d’esprit du homard. Elle s’y montre à son avantage. Précisons de plus que le homard n’aboie pas et qu’il a l’expérience des abîmes de la mer, ce qui le rend très supérieur au chien, et décidait Nerval à le promener en laisse, plutôt qu’un caniche ou un bouledogue, dans les jardins du Palais-Royal. Enfin, le homard est gaucher. Sa pince gauche est bien plus développée que sa pince droite. A moins, toutefois, qu’il n’ait l’esprit de contradiction, et, dans ce cas, sa pince droite est de beaucoup la plus forte. De toute façon, il n’est pas ambidextre. Ou plutôt il l’est en naissant. Mais il passe sa vie misérable à se coincer les pinces dans toutes sortes de pièges. Si bien qu’il les perd constamment. Tantôt c’est l’une, tantôt c’est l’autre. Comme elles repoussent, au contraire des bras de l’homme (le bras de l’homme ne repousse jamais), la dernière en date est plus petite, si bien que le homard ressemble au célèbre empereur Guillaume II, qui avait un bras bien plus petit que l’autre. Il ne put jamais se servir également des deux mains.
Alexandre Vialatte
Et c’est ainsi qu’Allah est grand
Editions Juillard
XXè | Proposé par FD_S | Tags : Alexandre Vialatte |