Les portes du paradis

Il était une fois un homme bon qui avait passé toute sa vie à cultiver les qualités prescrites à ceux qui veulent gagner le Paradis. Il donnait largement aux pauvres, aimait ses semblables et les servait. Il avait enduré des épreuves douloureuses et imprévues, souvent par altruisme, et les avait supportées avec la patience requise. Il avait voyagé en quête de la connaissance. Son humilité et sa conduite étaient si exemplaires que sa réputation de sage et de bon citoyen s’était répandue d’Est en Ouest et du Nord au Sud.
Il exerçait effectivement toutes ces qualités – chaque fois qu’il se souvenait de le faire. Mais il avait un défaut. C’était l’inattention. Cette tendance n’était pas très marquée chez lui et il se disait qu’en regard des vertus qu’il pratiquait, elle pouvait être considérée tout au plus comme un petit travers. Il y avait des pauvres qu’il négligeait d’aider parce qu’il restait parfois insensible à leurs besoins. L’amour et le service aussi étaient oubliés lorsque jaillissaient en lui ce qu’il prenait pour des besoins personnels ou tout au moins des désirs.
Il aimait dormir. Et, lorsqu’il était endormi, il arrivait qu’il laissât passer des occasions – occasions de chercher la connaissance, ou de l’assimiler, ou de pratiquer la véritable humilité, ou encore d’ajouter à la somme totale de ses bonnes actions – et ces occasions ne se représenteraient plus par la suite.
Les qualités qu’il avait exercées laissèrent leur empreinte sur son être essentiel, tout comme la caractéristique de l’inattention.
Et puis un jour il mourut. Se retrouvant au-delà de cette vie sur le chemin qui mène aux portes du Jardin Muré, l’homme bon s’arrêta un instant pour examiner sa conscience. Et il estima qu’il avait toutes les chances de franchir les Hauts Portails.
Il vit que les portes étaient closes. C’est alors qu’une voix retentit : « Sois attentif car les portes ne s’ouvrent qu’une fois tous les cent ans. »
Il s’installa donc pour attendre, tout excité à cette perspective. Mais n’ayant plus l’occasion d’exercer ses vertus au bénéfice de l’humanité, il découvrit que sa capacité d’attention était insuffisante. Après avoir veillé pendant ce qui lui parut un siècle, sa tête s’inclina sous l’effet du sommeil. Ses paupières se fermèrent un instant. Et c’est dans ce moment infime que les portes s’ouvrirent toutes grandes. Avant que ses yeux ne se fussent entièrement rouverts, elles se refermèrent avec un grondement assez puissant pour réveiller les morts.

Idries Shah

Extrait de Contes derviches

Ed. Le courrier du livre


Publié par : pandanael
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3 Responses to Les portes du paradis

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  2. Ouimenon says:

    Bon bon bon. Après plusieurs lectures attentives de ce texte, je reste perplexe. Je ne suis pas la dernière à me payer régulièrement et pour pas cher une bonne tranche de cynisme.
    J’aime aussi beaucoup les contes. Et celui-ci me met… en colère je crois bien. Parce ce que ce que j’entends moi, c’est « sois parfait, sois gentil, sois attentif. Et puis tout le temps s’il-te-plait. Ne t’accorde jamais le temps d’un somme ou d’un moment de faiblesse, car tu portes le monde. »
    Et ce message-là, je n’en veux pas.

    Je n’en veux pas mais je me le sers toute seule. Alors je suis heureuse d’avoir lu ce conte ce soir, qui me rappelle vers où j’ai choisi désormais d’avancer.

  3. pandanael says:

    Cette parabole, pour moi, est avant tout une invitation à l’ exercice de la vigilance. Le paradis, dans cette histoire, c’est la carotte.

    Contrairement à vous, je n’entends pas : « sois parfait, sois gentil, sois attentif. Et puis tout le temps s’il-te-plait. Ne t’accorde jamais le temps d’un somme ou d’un moment de faiblesse, car tu portes le monde. »
    »

    (Et surtout pas le dernier point) mais plutôt, « ne néglige pas les détails. » Et si tu fais quelque chose basé sur le service, fais-le à fond et sans calcul !

    Ce qui est montré ici, c’est que « le calcul » n’est pas à sa place dans ce genre de Voie. Et qu’à la fin, il se retourne contre celui qui le pratiquait.

    Pour conclure, – et synthétiser – je finirai par une autre citation. De Moebius celle-ci : « Le héros, ce n’est pas l’être parfait, c’est l’être qui se perfectionne. »

    Bisous.

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