Les Derniers jours d’Emmanuel Kant

[Extrait]

 
Peut-être que le lecteur supposera que dans l’accusation de l’atmosphère comme cause de déchéance, Kant était poussé par la faiblesse de la vanité, par quelque répugnance à envisager le fait réel que c’étaient ses facultés qui déclinaient. Mais il n’en était point ainsi. Il se rendait parfaitement compte de sa condition et, dès l’année 1799, il dit devant moi à quelques-uns de ses amis : « Messieurs, je suis vieux, affaibli et tombé en enfance, et il faut me traiter en enfant. » Ou peut-être on pourrait croire qu’il reculait devant l’idée de la mort, événement qui aurait pu survenir tous les jours, puisque les douleurs qu’il souffrait à la tête semblaient être une menace d’apoplexie. Mais il n’en était point ainsi non plus. Il vivait maintenant dans un état continu de résignation, préparé à tout décret de la Providence. « Messieurs, dit-il un jour à ses invités, je n’ai pas peur de la mort : je vous jure solennellement, comme si j’étais en la présence de Dieu, que si cette nuit même je recevais tout à coup mon ordre de mort, je l’entendrais avec calme ; je lèverais mes mains au ciel, et je dirais : Dieu soit béni ! Ah ! s’il était possible qu’alors j’entendisse retentir ce murmure : Tu as vécu quatre-vingts ans et, dans ce temps tu as fait bien du mal aux hommes ! le cas ne serait pas le même. » Quiconque a entendu Kant parler de sa propre mort pourra témoigner du ton de profonde sincérité qui dans ces moments marquait son accent et ses gestes.

Un troisième signe de la déchéance de ses facultés fut qu’il perdit alors toute mesure exacte du temps. Une minute, même sans exagération, un espace de temps bien plus réduit, s’allongeait, en son appréhension des choses, à une lassante étendue. Je puis en donner un exemple amusant qui revenait constamment. Au commencement de la dernière année de sa vie, il prit l’habitude de boire, tout de suite après dîner, une tasse de café, particulièrement les jours où il se trouvait que j’étais invité : et telle était l’importance qu’il attachait à ce petit plaisir, qu’il tenait note d’avance dans le carnet que je lui avais donné que je dînerais chez lui le lendemain et que par conséquent il y aurait du café. Parfois il arrivait que l’intérêt de la conversation l’entretenait au-delà de l’heure à laquelle il éprouvait le besoin de sa friandise : et je n’en étais point fâché, craignant que le café auquel il n’avait jamais été habitué pût troubler son sommeil de la nuit. Mais s’il ne perdait pas de vue l’heure, il y avait une scène infiniment curieuse. Il fallait apporter le café « sur-le-champ » (mot qu’il avait constamment à la bouche durant les derniers jours de sa vie) « à la seconde » : et ses expressions d’impatience, encore douces selon son ancienne habitude, étaient pourtant si vives, et avaient tant de naïveté puérile qu’aucun de nous ne pouvait se défendre de sourire. Sachant ce qui devait arriver, je prenais soin que tous les préparatifs fussent faits à l’avance. Le café était moulu, l’eau bouillante ; et au moment même où la parole était prononcée, son domestique partait comme une flèche et plongeait le café dans l’eau. Il ne restait donc plus que le temps de le faire bouillir. Mais cet insignifiant retard semblait insupportable à Kant. Toute consolation pour lui était vaine ; quelque variété qu’on pût mettre à la formule, il avait toujours une réponse prête. Si on lui disait : « Cher Professeur, on va apporter le café tout de suite », — « on va ! disait-il ; mais voilà le point, c’est qu’on va : on n’a jamais le bonheur, on va l’avoir. » Si un autre s’écriait : « Le café vient immédiatement » « Oui, répondait-il, et l’heure prochaine aussi ; et d’ailleurs ce sera à peu près le temps que je l’aurai attendu. » Puis il se redressait d’un air stoïque et disait : « Enfin, on peut mourir : après tout ce n’est que mourir, et dans l’autre monde, Dieu merci, on ne boira pas de café, par conséquent on ne l’attendra pas. » Quelquefois il se levait, ouvrait la porte, et criait d’une voix faible et plaintive comme s’il en appelait aux derniers vestiges d’humanité de ses semblables : « Du café, du café ! » Et quand enfin il entendait les pas du domestique sur l’escalier, il se retournait vers nous et, joyeux comme une vigie au grand mât, il clamait : « Terre ! terre ! mes chers amis, je vois terre ! »

 

Ce déclin général des facultés de Kant, actives et passives, amena peu à peu une révolution de ses habitudes. Jusque-là, ainsi que je l’ai déjà dit, il se mettait au lit à dix heures et se levait un peu avant cinq. Il conserva cette dernière coutume, mais point longtemps. En 1802, il se retirait dès neuf heures, ensuite encore plus tôt. Il se trouva si réconforté par ce repos additionnel, que d’abord il fut prêt à crier : « Eurêka », comme s’il eût fait une grande découverte dans l’art de guérir l’épuisement chez l’homme. Mais plus tard, ayant poussé l’expérience plus loin, il ne trouva pas que le succès répondît à son attente. Ses promenades se bornaient maintenant à quelque tour dans le parc royal qui était peu éloigné de sa maison. Afin de marcher avec plus de fermeté, il avait adopté une méthode particulière de pas : il portait le pied à terre non point en avant et obliquement, mais perpendiculairement et en frappant de manière à s’assurer une base de soutien plus large en posant la plante entière d’un coup. Malgré cette précaution, il tomba une fois dans la rue : il fut tout à fait incapable de se relever, et deux jeunes dames qui aperçurent l’accident coururent l’aider. Avec sa grâce habituelle, il les remercia chaudement et présenta à l’une d’elles une rose qu’il tenait à la main. Cette dame ne connaissait point Kant personnellement, mais elle fut charmée de son présent. Elle conserve encore la rose, frêle souvenir de sa passagère entrevue avec le grand philosophe.

 

Thomas de Quincey

Extrait de : Les Derniers jours d’Emmanuel Kant

Traduction : Marcel Schwob


Publié par : incipit_fr
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