Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres

[Incipit]

Pour Isabelle


Comprenant que la définition initiale de mon sujet, en même temps qu’elle devait être courte, devait être d’un potentiel tellement riche que toutes les pièces de l’œuvre n’en soient que les dépendances, je l’ai cherchée très longtemps ; la première phrase de Belphégor m’a demandé des années

J. BENDA, La Jeunesse d’un clerc

Au lecteur

Les premières lignes d’un livre sur les plus importantes. On ne saurait trop les soigner. Critiques et lecteurs professionnels avouent sans honte qu’ils jugent un ouvrage sur ses trois premières phrases : si elles leur déplaisent, ils arrêtent là leur lecture et entament avec soulagement le livre suivant.

C’est ce cap dangereux que vous venez à l’instant de franchir, lecteur. Puisque je ne pourrai désormais feindre d’ignorer votre présence,  qu’il me soit permis de saluer votre courage, votre esprit d’aventure. Sur la seule foi d’un pavillon insolite, dont vous ne pouvez savoir quelle marchandise il couvre, vous vous lancez dans la lecture d’un ouvrage inconnu. Il y a là une forme d’audace que l’on pouvait croire tombée en désuétude.

il est vrai – et ce n’est nullement rabaisser votre mérite – qu’en l’occurrence les risques pris ne semblent pas énormes : l’ouvrage est de dimensions modestes, et pour peu que vous ayez eu l’occasion de fréquenter les productions oulipiennes, le nom figurant sur la couverture pourrait ne pas vous être inconnu.

Mais c’est peut-être là aussi bien que réside pour vous le danger. Qui sait dans quelle expédition on peut vouloir vous entraîner ? Laissez moi cependant vous donner quelques assurances et écarter de possibles malentendus.

Sans doute pensez-vous que, si considérable que puisse être le nombre des livres (toutes catégories confondues, du libelle de quelques feuillets aux plus vastes encyclopédies) qui ont été produits depuis plus de sept mille ans (une évaluation au moins approximative doit certainement figurer dans quelque ouvrage spécialisé), il est pour le moins déraisonnable de prétendre fonder sa singularité sur le simple fait que l’on a pris aucune part personnelle à cette toujours renaissante production ; en un mot, n’avoir écrit aucun livre ne devrait pas à vos yeux suffire à définir un homme,  ni même à l’accabler. Nul, je crois, n’en disconviendra.

Et pourtant, si l’on réduit l’échantillon de référence, si l’on considère non plus les hommes et leur diversité, mais un groupe plus restreint –  par exemple le cercle d’amis, de relations, de connaissances au sein duquel chacun de nous se meut et au jugement duquel il est attentif -, les choses apparaissent sous un autre jour. Dans un milieu où écrire, et surtout publier des livres, est non seulement une activité mais aussi une valeur (parfois la seule qui subsiste au terme d’une longue débâcle), on se singularise grandement en s’excluant de la course. Et cette singularité mérite examen : qu’elle irrite, émeuve, réjouisse ou chagrine, elle suscite chez les proches des interrogations qu’on ne peut négliger.

Pour y répondre, il y a un certain nombre de voies que je n’ai nullement l’intention d’emprunter. En voici un inventaire nullement exhaustif :

– Chanter les mérites de l’oral par rapport à l’écrit ;

– Vilipender le langage, jeter le discrédit sur les mots, pleurer sur l’impossibilité-de-toute-communication-véritable ;

– Camper dans l’inexprimable, prôner le silence comme valeur suprême ;

– Célébrer la vie, le corps-à-corps avec le réel comme supérieur à l’écriture ;

– Broder sur le thème de l’abstention-préférable-à-l’action, ou  de l’inutilité-d’entreprendre dans un monde-voué-de-toute-façon-à-la-destruction-et-à-la-mort.

Si je n’ai écrit aucun de mes livres, ce n’est certes pas parce que je rêve d’en finir avec la littérature ;  je n’ai pas choisi la stérilité comme forme d’accomplissement ni l’impuissance comme mode de production. Je ne souhaite rien détruire. Bien au contraire, je suis décidé à respecter les lois du monde des livres.

Ainsi, il est une règle non écrite qui veut que les écrivains, et à plus forte raison les non-écrivains, ne publient pas leurs non-œuvres. Sans quoi les éditeurs, qui ne savent déjà que faire des monceaux de manuscrits qu’ils reçoivent, seraient pris dans un raz-de-marée de fonds de tiroirs. On admet aussi en général, et pour les mêmes raisons sans doute, qu’il faut être mort (et –  au moins un peu – célèbre) pour avoir droit un jour à la publication de ses papiers inédits : fatras de notes, de projets, de réflexions qu’un homme qui se mêle d’écriture ne pas s’empêcher d’accumuler sa vie durant, matériau à peine dégrossi qui attend de trouver sa place dans une œuvre à venir.

A ces deux règles je ne souhaite aucunement contrevenir, par quelque biais que ce soit. Ce qui ne signifie pas pour autant que je cherche à construire un modèle qui expliquerait, dans le langage d’un déterminisme rigoureux, les raisons pour lesquelles je devais ne pas écrire.

Ce livre, s’il aboutit, sera le produit d’une course de vitesse entre divers « démons » (au sens socratique bien sûr) ; ceux du doute et de l’ironie auront, à la dernière minute, cédé le pas à ceux du sérieux et de la foi. Mais pour l’instant, de cette course-là,  je suis le spectateur et je ne sais pas même lequel parmi les concurrents il faudrait encourager.

Marcel Benabou

Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres

Éditions du Seuil


Publié par : FD_S
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