Les petits chevaux de Tarquinia

[Incipit]

Sara se leva tard. II était un peu plus de dix heures. La chaleur était là, égale à elle-même. Il fallait toujours quelques secondes chaque matin pour se souvenir qu’on était là pour passer des vacances. Jacques dormait toujours, la bonne aussi. Sara alla dans la cuisine avala un bol de café froid et sortit sur la véranda. L’enfant se levait toujours le premier. Il était assis complètement nu sur les marches de la véranda, en train de surveiller à la fois la circulation des lézards dans le jardin et celle des barques sur le fleuve.

— Je voudrais aller dans un bateau à moteur, dit-il en voyant Sara.

Sara le lui promit. L’homme qui avait un bateau à moteur, celui dont parlait l’enfant, n’était arrivé que depuis trois jours et personne ne le connaissait encore très bien. Néanmoins Sara promit à son enfant de le faire monter dans ce bateau. Puis elle alla chercher deux brocs d’eau dans la salle de bains et elle le doucha longuement. Il avait un peu maigri et il avait l’air fatigué. Les nuits ne reposaient personne, pas même les enfants. Les premiers brocs vidés il en réclama d’autres puis encore d’autres. Elle alla les chercher. Il riait sous l’eau fraîche, ressuscité. Une fois que ce fut fait, Sara voulut le faire déjeuner. Ici les enfants n’étaient jamais très pressés de manger. Celui-ci aimait le lait et le lait, ici, tournait dès huit heures du matin. Sara fit du thé léger et l’enfant le but machinalement. Il refusa de manger quoi que ce soit et se remit à son guet des barques et des lézards. Sara resta un moment à côté de lui, puis elle se décida à aller réveiller la bonne. La bonne grogna, sans bouger. Cela s’expliquait comme le reste à cause de la chaleur, et Sara n’insista pas plus que pour faire manger l’enfant. Elle se  doucha, s’habilla d’un short et d’une chemisette puis, comme ils étaient en vacances, elle n’eut rien d’autre à faire que d’attendre, assise à côté de l’enfant sur les marches de la véranda, l’arrivée de leur ami Ludi.

Le fleuve coulait à quelques mètres de la villa, large, décoloré. Le chemin le longeait jusqu’à la mer qui s’étalait huileuse et grise, au loin dans une brume couleur de lait. La seule chose belle, dans cet endroit, c’était le fleuve. L’endroit par lui-même, non. Ils y étaient venus passer leurs vacances à cause de Ludi qui lui, l’aimait. C’était un petit, village au bord de la mer, de la vieille mer occidentale la plus fermée, la plus torride, la plus chargée d’histoires qui soit au monde et sur les bords de laquelle la guerre venait encore de passer.

Ainsi, il y avait trois jours de cela, exactement trois jours et une nuit, un jeune homme avait sauté sur une mine, dans la montagne, au-dessus de la villa de Ludi.

C’était le lendemain de l’accident que l’homme qui possédait ce bateau était arrivé à l’hôtel.

Trente maisons au pied de cette montagne, le long du fleuve, séparées du reste du pays par un chemin de terre de sept kilomètres de long qui s’arrêtait là, au bord de la mer. Voilà ce qu’était cet endroit. Les trente maisons se remplissaient chaque année d’estivants de toutes nationalités, de gens qui avaient ceci en commun que c’était la présence de Ludi qui les attirait là et qu’ils croyaient tous aimer pareillement passer leurs vacances dans de tels endroits, si sauvages. Trente maisons et le chemin macadamisé seulement sur cent mètres, le long des trente maisons. C’était ce que disait aimer Ludi, ce que disait ne pas détester Jacques, que ça ne ressemble à rien, que ce soit si isolé et sans espoir d’être jamais agrandi à cause de la montagne trop à pic et trop proche du fleuve, et c’était ce que disait ne pas aimer Sara.

Ludi y venait avec sa femme, Gina, depuis douze ans. C’était même là qu’il l’avait connue, il y avait plus de douze ans de cela.

— les bateaux à moteur, dit l’enfant, c’est ce qu’il y a de plus beau au monde.

Il n’y avait que l’homme qui était venu ici par hasard, et non pas pour Ludi. Un matin il s’était amené dans son hors-bord.

— Un jour on ira sur ce bateau, dit Sara.

— Quand?

— Bientôt.

L’enfant était en nage. L’été était torride dans toute l’Europe. Mais c’était ici qu’ils le subissaient tous, au pied de cette montagne qui était trop proche, asphyxiante, trouvait Sara. Elle avait dit à Ludi :

— Je suis sûre que même l’autre rive doit être plus fraîche.

— Il Y a douze ans que je viens ici, tu n’y connais rien, avait dit Ludi.

Jacques n’avait pas d’avis quant à la différence entre les deux rives. Pour Sara, il était évident qu’un vent frais devait y souffler toutes les nuits. L’autre rive était en effet plate pendant vingt kilomètres, jusqu’aux montagnes d’où étaient arrivés le lendemain de l’accident les parents du démineur.

Elle alla chercher de l’eau et mouilla le front de l’enfant. Il se laissa faire avec bonheur. Depuis trois jours, depuis l’accident, Sara évitait d’embrasser son enfant. Elle finissait de l’habiller lorsque Ludi arriva. Il était alors un peu plus de onze heures. Jacques dormait toujours et la bonne aussi. Dès l’arrivée de Ludi, l’enfant changea de jeu. Il se mit à faire des pâtés à l’endroit où elle venait de le baigner.

— Bonjour, dit Ludi, je suis venu te faire une petite visite.

— Bonjour, Ludi, tu devrais aller réveiller Jacques.

Ludi prit l’enfant dans ses bras, lui mordit l’oreille, le reposa par terre et alla dans la chambre de Jacques. Aussitôt rentré il ouvrit les volets.

— A quelle heure tu te baigneras si tu ne te lèves pas maintenant?

— Tu parles d’une chaleur, dit Jacques.

— Il fait moins chaud qu’hier, dit Ludi, très affirmatif.

— Quand tu finiras de te foutre de la gueule des gens.

Ludi ne souffrait pas de la chaleur, pas plus qu’un figuier, que le fleuve. Il laissa Jacques se réveiller et sortit jouer avec l’enfant. Sara se leva et se coiffa. Ludi parlait des charmes des bateaux à moteur, qui vont aussi vite que les automobiles. Lui aussi il avait très envie d’aller sur le bateau de l’homme, comme l’enfant. En l’entendant, tout à coup, Sara se souvint de ce que Ludi avait dit d’elle. Il y avait maintenant huit jours de cela. Jacques le lui avait répété un soir à propos d’une dispute. C’était le lendemain de cette dispute insignifiante — sauf en ceci que c’était à son occasion qu’elle avait appris ce que Ludi avait dit d’elle — que l’accident était arrivé dans la montagne. Elle n’avait pas eu, avant ce matin le loisir de penser aux paroles de Ludi à son propos. A cause de l’accident dans la montagne, et peut-être aussi à cause de l’arrivée de l’homme et de son bateau.

— Tu viens te baigner avec nous? demanda Ludi.

— Je ne sais pas. Au fait, ils sont toujours dans la montagne?

Pendant deux jours et trois nuits les parents du démineur avaient rassemblé les débris du corps de leur enfant. Pendant deux jours ils s étaient entêtés, croyant toujours qu’il en restait encore. Depuis hier seulement ils ne cherchaient plus. Mais ils n’étaient pas encore partis, on ne savait pas très bien pourquoi. Les bals avalent cessé. La commune portait le deuil. On attendait qu’ils s’en aillent.

— Je n’y suis pas encore allé, dit Ludi, mais je sais par Gina qu’ils sont toujours là. Je crois que ce qu’il y a c’est qu’ils refusent de signer la déclaration de décès. La mère, surtout. Il y a trois jours qu’on lui demande de la signer, elle ne veut pas en entendre parler.

Marguerite Duras

Extrait : Les petits chevaux de Tarquinia


Publié par : incipit_fr
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