Comme si l’on pouvait faire revivre les choses ! Les corps peut-être, oui. Mais pas l’esprit. Et même s’il ne manquait pas aujourd’hui Max Jacob dans la ronde, la deuxième guerre mondiale l’a encore prouvé. Ça n’est plus ça.
… Les garçons sont pour les filles,
Les filles pour les garçons…
Serrons-nous. Bouchons les trous. Ou écartons-nous et tendons les bras pour laisser entrer les nouveaux venus dans la ronde. On aura beau faire. C’est une danse macabre.
J’ai trop vécu.
Blaise Cendrars
Bourlinguer
XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Bourlinguer, Cendrars, extrait |
[Incipit]
FAISC QUE VOULDRAS !
RABELAIS
AMA ET FAC QUOD VIS !
SAINT-AUGUSTIN.
C’est une humeur melancolique, et une humeur par consequent tres-ennemie de ma complexion naturelle, produite par le chagrin de la solitude en laquelle il y a quelques années que je m’estoy jetté, qui m’a mis premièrement en teste cette resverie de me mesler d’écrire. Et puis, me trouvant entièrement desgarny et vuide de toute autre matiere, je me suis présenté moy-mesmes à moy pour argument et pour subject. C’est un dessin farouche et monstrueux. Il n’y a rien non plus en cette besoingne digne d’estre remarqué que cette bizarrerie : car a un subject si vain et si vil le meilleur ouvrier du monde n’eust sceu donner forme et façon qui mérite qu’on en fac conte.
Montaigne.
AMA UT PULCHRA SIT!
GODDESCHALCK.
Je ne souffle mot. Je regarde par la fenêtre Venise. Venise. Reflets insolites dans l’eau de la lagune. Micassures et reflets glissants dans les vitrines et sur le parquet en mosaïque de la Bibliothèque Saint-Marc. Le soleil est comme une perle baroque dans la brume plombagine qui se lève derrière les façades des palais du front de l’eau et annonce du mauvais temps au large, crachin, pluies, vents et tempête. Je ne souffle mot. A la place du vaporetto qui passe devant la Dogana di Mari, appareille une tartane. C’est le II novembre 1653 …
Le II novembre 1653 une tartane appareillait de Venise à destination de Smyrne, et, malgré l’approche du mauvais temps dont les premiers effets se faisaient déjà violemment sentir au débouquer, matelots et marchands faisaient cercle autour de l’unique mât au pied duquel un passager clandestin était attaché torse nu et recevait une raclée. C’était un gamin de quatorze ans que les gardes-marine avaient découvert à fond de cale et amené au patron de la barque.
- Vingt coups de garcette, s’était écrié le capitaine, et flanquez-Ie-moi par-dessus bord!
Le pauvre gosse se tortillait de la croupe, hurlait, invoquait la Sainte Vierge. Un Anglais qui voyageait incognito à bord et qui n’était personne d’autre que le vicomte Bellomont (Henry Bard), l’ambassadeur extraordinaire du roi Charles II auprès du shah de Perse et de l’empereur des Indes, à la cour desquels le roi d’Écosse en exil au Louvre l’adressait avec la mission secrète et absurde d’obtenir un emprunt et de faire alliance pour reconquérir son trône, un Anglais qui voyageait incognito à bord de la tartane s’avança et réclama le gamin comme étant de sa suite, son valet de chambre …
Blaise Cendrars
XXè | Proposé par incipit_fr | Tags : Bourlinguer, Cendrars |
[Incipit, suite.]
Cinquante ans plus tard, vers 1703, un vieil aventurier vénitien, qui était arrivé aux Indes via la Perse et qui, durant un demi-siècle, avait tiré ses grolles à l’intérieur du pays, tour à tour comme simple artilleur dans l’armée d’Aurangzeb, l’empereur-conquérant, et dans celles des princes du sang et des rajahs révoltés ou entrés en dissidence à la suite de l’eunuque Bassant pour s’attacher finalement à la fortune du prince héritier en qualité de chef de son artillerie à 8o roupies par mois; déserter; bourlinguer sur les côtes orientales et occidentales dans les établissements des Européens auxquels il sert de négociateur, d’interprète, de correspondant, d’intermédiaire plus ou moins avoué dans leurs différends avec les petits et grands chefs mahométans et les principicules et roitelets hindous; retourner à la cour, à Agra et à Delhi, suivre les armées, s’improviser médecin à Lahore, guérir la sultane d’un abcès dans l’oreille, être attaché en qualité de chirurgien au harem du prince héritier qui s’éprend d’une singulière amitié pour lui, trahir cette amitié en passant dans l’armée de Jai Sing, le célèbre sabreur; retourner chez son maître pour accompagner Shah Alam dans son expédition contre Jodhpur et, fatigué de la vie des camps, déserter encore, passer à l’ennemi, et du royaume de Golconde se réfugier à Goa, chez les Portugais; négocier pour le vice-roi, le comte de Alvor, être décoré par le roi du Portugal de l’ordre de San Jago le 29 janvier 1684, perdre ses économies dans une mauvaise spéculation, se bagarrer avec les Jésuites et prendre passionnément parti dans leurs démêlés avec les Capucins au sujet du « rite de Malabar », les fameux « Accommodements », concessions supposées des Jésuites aux cérémonies des païens dans la célébration de la messe, échapper de justesse à l’Inquisition et, déguisé en Carmélite, aller derechef chercher fortune à la cour de Lahore, chez son ancien maître qui le fait arrêter, cette fois, et menace de le faire décapiter comme déserteur, avoir la vie sauve, rentrer en grâce et dans ses prérogatives de médecin personnel du prince aux appointements de 300 roupies par mois, titre et rang à la cour du Roi des Rois qui lui donne droit à un cheval et à une suite montée ou escorte, s’enfuir encore de guerre lasse; aller s’établir à Fort-Saint-Georges, au nord de Madras, chez les Anglais, comme médecin, marchand d’orviétan et faire fortune avec la pierre de Goa ou pierre de Lune, un caustique contre le choléra, dont il a surpris le secret aux Jésuites, et un cordial de son invention, dont il est immensément fier, probablement un aphrodisiaque qu’il vendait aux indigènes, le plus clair de son revenu; se marier avec la veuve portugaise d’un colon anglais; reprendre ses vagabondages dans les royaumes et les principautés en qualité d’émissaire occulte de William Pitt, alors gouverneur de la Compagnie royale des Indes, puis prétextant de ses infirmités et d’un commencement de cécité, quitter cet harassant service où l’on est toujours sur le qui-vive de négociateur, de porteur de firman, d’ambassadeur blackboulé, d’agent secret à la merci d’un coup de poignard sous le manteau pour aller s’établir à Pondichéry, auprès de son vieil ami François Martin, le délégué de Colbert à la tête de la Compagnie française des Indes, et du gendre de ce dernier, Deslandes-Boureau, le fondateur de la ville de Chandernagor, à l’instigation de qui notre Vénitien, qui a échappé à tous les dangers du climat, de la guerre, des aventures, des rivalités, de la politique, des intrigues, des jalousies, du favoritisme, dont les moindres embûches n’étaient pas toujours celles tendues à la cour du Grand Mongol, où les empoisonnements et les distributions « d’eau d’opium », les disparitions mystérieuses étaient quotidiens, le vieux roublard, qui en a vu de toutes les couleurs et qui est revenu de tout, s’assoit pour écrire les Mémoires de sa vie, convaincu qu’il est que l’heure est enfin venue pour lui de se retirer des affaires actives, d’autant plus que Louis XIV vient de lui faire remettre un lot de médailles pour le remercier de ses services dans l’établissement des Français; et notre vieux fourbe sourit en pensant à l’escapade d’un gamin embarqué en douce à bord d’une tartane en partance, il y a de cela une cinquantaine d’années; et le vieux médecin, habillé à l’orientale, portant robe et babouches et, chaque fois, une drôle de casquette sise bien en arrière sur la tête comme on peut le voir au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale à Paris dans un volume de miniatures musulmanes (O. D. N° 45 – Réserve), où son ami, à qui il avait commandé au temps de sa splendeur à la cour des Indes cette suite de portraits, le peintre Mir Muhammad, l’a fait figurer deux fois au milieu des rois et des empereurs trônants ou en parties de chasse, donnant audience dans leurs jardins secrets ou sur leurs terrasses caressant distraitement leurs animaux favoris en conseil avec leurs grands vizirs ou montant d’admirables chevaux sur les chemins de la guerre, suivis des princes du sang, des plus fameux généraux et guerriers, des concubines, danseuses, musiciennes et autres dames du harem, dont la matrone des éléphants de guerre les plus chevronnés, accompagnées des derviches et astrologues les plus célèbres, s’arrêtant et interviewant les yogis les plus saints, visitant les idoles païennes les plus monstrueuses, les plus sanguinaires, les plus folles, une première fois, probablement à ses débuts, la barbe hérissée, l’œil inquiet, efflanqué comme un chat maigre, cueillant des plantes, des simples dans la solitude, la deuxième, rasé de près, ventripotent, l’air satisfait, prenant le pouls d’un indigène avec autorité, chacune de ces deux actions faisant allusion à sa profession, le vieux médecin, volontiers prolixe, bavard, goguenard quand il parle des avatars de sa carrière ou conte en riant des anecdotes du sérail, un tantinet radoteur et furieusement dévot quand il se vante de ses interminables disputes avec les Jésuites, le vieux médecin écrit avec bonhomie : « Quand j’étais gosse, j’avais envie d’aller faire le tour du monde, mais comme mon père ne voulait pas en entendre parler, j’avais décidé de quitter Venise, ma ville natale, à la première occasion et de partir par n’importe quelle voie ou moyen. Un jour, ayant appris qu’une tartane appareillait sur le port pour je ne savais quelle destination, je réussis à me glisser à bord. J’avais quatorze ans … »
Blaise Cendrars
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