Les Parisiens – Alain Schifres

Macha prend un Temesta à 0,25. «Toi, tu viens encore de voir une mère d’élève», dit Antoine. Macha et les autres PE se voient beaucoup trop. Elles parlent de leurs enfants partis au front ; elles se font du mal. Elles s’identifient aux merdeux comme certains hommes à leur caisse. « Je fais de l’huile », disent-ils, ou : « J’ai un bruit à l’arrière ». « Je suis très tentée par B », disent-elles en se tordant les poignets. Ou bien : « Bon, tu peux essayer Louis-le-Grand. Mais c’est à tes risques et périls. »

[…]

Macha s’envoie un Temesta à 0,50 et Antoine se souvient brusquement que la réunion des PE est pour ce soir. Ces rencontres ressemblent de plus en plus à des réunions de copropriété. Le lycée est d’un excellent standing, la classe est bien tenue. Hélas, il y a Pierrot, il y a Raoul, il y a Sonia. Rachid, n’en parlons pas. Il traînent les pieds. Ils font baisser le niveau. Ce ne sont pas des enfants, ce sont des nuisances. Des sortes de dégâts des eaux.

« Ce sont toujours les mêmes qui gênent le travail des autres », s’écrie très régulièrement un PE secoué de tics. C’est le genre à s’exclamer dans les réunions d’immeuble : « Il y a encore des gens qui laissent traîner leur poussette dans l’entrée. »

À un gramme de Temesta chacun, c’est le jour où Antoine et Macha sont allés voir les profs. Deux familles, deux destins  : quand Charles va voir les profs, ce sont eux qui prennent des calmants. Charles est la terreur des enseignants. Il en parle à la façon dont ceux-ci parlent de leur élèves : Ballepot bavarde beaucoup trop ; Mme Ramusat est à la traîne, elle n’arrivera jamais à finir ; Tronchut manque de rigueur et s’amuse en classe. Les rencontres de Charles avec les professeurs sont des cours de rattrapage individuels où il leur prodigue ses conseils pour remonter la pente.

Antoine et Macha restent muets au contraire. Ils sont blafards. Ils ont la paume humide et les doigts glacés. Scotchés au mur, parmi les affiches antitabac, ils voient le prof marcher sur eux d’un air soucieux. On dirait un toubib sur le point d’annoncer que leur petit malade, c’est plus grave qu’on ne pensait. « Terminale » sonne dans leur bouche comme « phase terminale ». Le prof hoche la tête. « Ah, vous êtes les parents de Pierre ? » (Pauvres gens, pense-t-il.) Il farfouille dans son dossier. Voyons. Mmm. Le prof  d’histoire, la prof de lettres, encore, ce n’est rien. Il y a le prof de maths.

L’ancienne Marrante d’Élève qui agonise en Macha, c’est avec le prof de maths qu’elle endure ses plus grands supplices. Le droit à la parole dans les lycées, les délégués de classe, les recours, les mises à niveau, les « deuxièmes chances », tout ce pourquoi les Marrants d’Élèves s’étaient battus, le prof de maths de Pierrot l’a réduit à rien. Chacun, du pion au proviseur, s’agenouille devant lui. Il possède le talisman : la clé du Bac C, autant dire le sceau du destin. Il est visible, en outre, que ce grand sorcier blanc comprend quelque chose à ces putains d’équations du troisième degré. Avec le prof de maths, les discussions en conseil de classe ont à peu près l’utilité des démarches pour le respect des droits de l’homme en Birmanie. Il veut bien à la rigueur que le nom de Pierrot soit prononcé mais qu’il soit bien clair que son sort est réglé. « Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser, se disait Macha qui avait lu Montesquieu, mais ce n’est rien à côté de l’homme qui a du pouvoir et qui n’est pas mieux payé que les autres. »

En rentrant de voir le prof de maths, Antoine et Macha avalent trente comprimés chacun, ils ouvrent le robinet du gaz et, par mesure de précaution, ils se tailladent les poignets.


Publié par : Kishloren
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2 Responses to Les Parisiens – Alain Schifres

  1. älykäs says:

    J’adore ! Quelle horreur ! Merci !

  2. Kishloren says:

    Je mettrai en ligne d’autres extraits d’Alain Schifres, un chroniqueur un peu méconnu à mon goût.

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